Opinion

Lettre à ma génération

Il est temps de rayer ce X et de nous donner un véritable nom

On nous a appelés « X », la génération sans nom. Nés dans l’ombre du baby-boom, nous avons assisté à la fin des trente glorieuses, les trois décennies de prospérité qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale.

Le « No Future » du mouvement punk s’adressait à nous, génération sans avenir et sans rêves, assommée par le cynisme, quelques années à peine après le grand vent d’espoir des années 60.

À 15 ans, le sida a marqué notre entrée dans la vie sexuelle. À 20 ans, nous avons vu la chute du mur de Berlin et l’arrivée de l’internet. Notre innocence a été fauchée avec 14 de nos sœurs à Polytechnique. Nous avons vu tomber Cobain, qui hurlait notre rage.

Nous avons porté le grand vent d’espoir de Rio, fondé des centaines de groupes écologistes, lancé le mouvement altermondialiste, affronté les gaz lacrymogènes et les balles de caoutchouc dans les rues de Québec au Sommet des Amériques en 2001. Nous avons vu le Québec devenir un pays pendant quelques minutes un soir d’octobre 1995. À l’aube de la trentaine, notre monde a basculé par un beau lundi matin dans l’horreur, la paranoïa et la haine, alors que les tours jumelles s’effondraient. Rien ne fut pareil par la suite.

Nous ne sommes pas différents de toutes les générations avant nous : chacune porte en elle le poids de l’histoire, du changement, les espoirs et les épreuves qui s’abattent sur elle comme les vagues sur une falaise.

Chacune laisse son héritage. Pour nos grands-parents, ce furent la Grande Dépression et la guerre. Pour nos parents, la révolution sexuelle et la Révolution tranquille. Comment se souviendra-t-on de nous ?

Nous avons passé la quarantaine. Quelque part entre la garderie, l’entraînement de soccer et le Costco, notre capacité de rêver le monde autrement s’est effritée. Nous avons poursuivi inlassablement un rêve américain qui nous a été présenté comme l’unique mesure de notre succès, quitte à devenir la génération la plus endettée de l’histoire. Plusieurs d’entre nous vivent d’une paye à l’autre, dans une maison trop grande qu’on n’arrive pas à meubler, même pas de nos rêves.

L’actualité nous apprenait il y a quelques mois que nous sommes en colère, un presto prêt à exploser. Après tant d’années marquées par la corruption, l’austérité, l’endettement, la colère et la peur, il est facile de succomber au cynisme et tentant de donner un gros coup de pied dans le nid de guêpes. 

Le cynisme a toujours été notre arme de prédilection pour nous protéger d’un sentiment d’impuissance qui est inscrit dans notre ADN. Mais ce cynisme ne sera pas suffisant pour changer véritablement la donne.

On ne change pas nos conditions de vie en changeant la couleur du parti qui nous gouverne ou en réclamant des chèques des politiciens qui cognent à notre porte. On ne peut changer les choses qu’en prenant nos responsabilités. Alors que notre génération arrive aux commandes, la seule question qui importe vraiment est la suivante : voulons-nous subir le monde en nous désengageant ou contribuer à le créer en prenant enfin l’initiative ?

La Presse faisait récemment un retour sur les idées que nous avons portées au tournant du millénaire. Des idées neuves, créatives, intelligentes, pragmatiques. Quelque part entre les baby-boomers et les milléniaux, nous sommes le chaînon manquant, la génération qui n’a pas encore fait sa marque. Il y a peut-être quelque chose comme une grande génération en nous, même si plusieurs ont depuis longtemps fait une croix sur nous. Il est temps de rayer ce X et de donner un véritable nom à notre génération.

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