Frannie Holder

L’arrogance des filles

Le groupe de hip-hop Random Recipe a fait paraître la semaine dernière un excellent troisième album, Distractions, mariage festif de voix féminines, de percussions, de funk et d’influences caribéennes et latino-américaines. Rencontre avec Frannie Holder, membre du trio montréalais.

On remarque la présence d’une dizaine de collaboratrices sur ce nouvel album. C’est venu tout naturellement ou c’était une forme d’engagement volontaire ?

C’est les deux ! C’était très important pour nous que ce soit naturel et authentique. On voulait travailler avec des femmes, mais il fallait que ce soit pour les bonnes raisons. On s’est d’abord demandé si on avait envie de continuer [après le départ du quatrième membre fondateur, Vincent Legault]. Il y avait une belle ébullition dans le monde du hip-hop au Québec quand on a commencé à travailler sur l’album, il y a deux ans. Il n’y avait pas tant de femmes rappeuses, mais on se demandait si le temps n’était pas venu de se retirer pour laisser la place aux plus jeunes. Je n’ai pas voulu ! Parce que j’ai envie de voir des femmes vieillir sur scène. L’identité que Fab [Fabrizia Di Fruscia, aussi rappeuse] et moi portons sur scène – des femmes rowdy, énervées, qui courent partout, qui n’ont pas peur de suer et d’avoir du mascara dans la face, qui n’essaient pas d’être belles et délicates sur scène –, on voit très peu ça, surtout au Québec.

Tu avais envie de voir le projet évoluer après 10 ans…

Oui. Il est là, le défi. C’est facile de le faire quand t’as 22 ans et que ça te vient naturellement de grimper sur un bar après le show. Mais aujourd’hui, nos préoccupations de tous les jours ne sont plus les mêmes : ça peut être un projet de maternité ou des problèmes de santé. C’est pour ça qu’on a voulu s’intéresser aux démarches des autres femmes en musique, et au fait qu’on est isolées les unes des autres. On est peu amenées à travailler ensemble parce que souvent, on porte le même genre de personnalité scénique ou de rôle au sein d’un groupe : on est souvent la chanteuse…

Il y a des stéréotypes bien ancrés dans le milieu de la musique…

Les gars collaborent plus souvent entre eux parce qu’ils se perçoivent dans des rôles différents : il y a des drummeurs, des guitaristes, etc. Les femmes, on a souvent l’impression de faire la même affaire. Pourquoi je travaillerais avec Fanny Bloom ou Sabrina [Halde] de Groenland ou Klô Pelgag, alors qu’il y a déjà deux chanteuses dans notre groupe ? Il y a pourtant d’autres questions à se poser : comment des femmes comme Marie-Pierre Arthur font pour concilier la vie de scène et le fait d’avoir un enfant ? On a commencé à échanger avec ces femmes-là et naturellement, elles sont apparues dans nos réflexions… et nos compositions.

Tu es signataire du manifeste de Femmes en musique, collectif qui milite pour plus de parité dans l’industrie musicale. La semaine dernière, 46 festivals de musique, dont MUTEK, se sont engagés à atteindre la parité d’ici 2022. Sens-tu que les choses bougent ?

Oui, et c’est important. Je l’ai vu ailleurs et ça fonctionne. On a beaucoup tourné en Amérique latine et ils ont un autre rapport aux femmes en musique. On a une image machiste de l’Amérique latine, mais de plein d’autres façons, on fait une place de choix aux femmes là-bas. Au Mexique, les derniers wagons des métros sont réservés aux femmes. Au Brésil, on était dans un festival il y a deux ans à São Paulo et, dans le « 5 à 7 » d’ouverture, il y avait vraiment beaucoup de filles. Ça m’a étonnée. On m’a expliqué qu’on avait appliqué la parité autant dans les panels de discussions que dans l’offre musicale.

Ces mesures démontrent que la parité est parfaitement envisageable…

Oui. Et ce n’est pas parce qu’ils considèrent qu’un groupe de quatre gars avec une chanteuse fille compte pour un groupe féminin ! C’est une véritable parité. C’est d’ailleurs le festival avec la plus grande diversité dans l’offre musicale que j’ai vue – ­et pas seulement féminine. Parce qu’ils font l’effort de tenter de puiser plus loin. Ce n’est pas pour rien qu’ils sont venus nous chercher à Montréal pour tendre vers cette parité. Je n’ai jamais vu autant de femmes avec des propositions musicales différentes.

Ça doit être stimulant ?

C’est hyper stimulant. Ça donne plein d’idées. Il n’y a rien qui me nourrit plus que de voir M.I.A. ou Santigold ou Gwen Stefani sur scène. J’aime aussi la musique portée par des gars, mais je ne m’y identifie pas autant. J’ai eu envie de travailler avec ces femmes-là, d’entrer en contact avec elles et de les connaître. Au Chili, on a fait plusieurs spectacles et je n’ai pas vu un gars jouer du drum ! Dans les 15 bands que j’ai vus, c’était des filles à la batterie et ça allait de soi. Personne là-bas ne dit : « T’es bonne pour une fille. » Personne ne se demande si une femme est capable de composer une bonne chanson ou d’être à la tête d’un mouvement musical. Ici, il est temps qu’on y arrive.

Est-ce qu’on est en voie d’y arriver ?

Ça change… Là où le couteau est à double tranchant, c’est que je ne peux plus m’asseoir sur le fait que je suis une femme. On a eu des passe-droits avec Random Recipe, parce qu’on est deux filles qui rappent. Si on avait été deux gars, ça aurait été perçu comme banal. J’en parlais avec Marie-Pierre Arthur qui me disait : « Il commence à y avoir pas mal de filles bassistes à Montréal ! Je ne suis plus la seule ! » C’est juste bon, dans le fond. Certains contestent la parité en disant que les filles ne sont pas aussi bonnes que les gars. Peut-être qu’on a moins de compétition de la part de filles qui nous poussent à être meilleures ? Tout ça vient ensemble. Au final, tout ça est important parce qu’il faut que dans l’arène culturelle, les gens qui ont un micro représentent le plus possible la société. Les femmes sont un poumon social. On fait respirer autrement et on exprime des sentiments, parfois de façon implicite, qui disent quelque chose de la société. Si c’est toujours les mêmes personnes qui s’expriment, on se coupe de ça.

Il faut aussi se défaire d’idées reçues. On préfère rester dans le confort de certains schèmes de pensée parce que c’est ce qu’on a toujours connu. Je parlais de vos collaboratrices. Vous avez fait des appels de phare à gauche et à droite…

Oui ! Et il n’y a que Catherine Ringer et Sia qui n’ont pas répondu. Je rêvais que Sia puisse réaliser une ou deux de nos chansons, mais j’imagine qu’elle est très occupée ! [rires] Rhonda Smith a accepté de jouer de la basse. Je jouais de la guitare devant elle en studio et je me disais que le dernier guitariste avec qui elle a enregistré, c’est Prince ! Moi, je jouais quatre accords et je trouvais le moyen de me tromper ! Elle était vraiment impressionnante. On a vraiment été choyés de jouer avec toutes ces femmes : Ladybug Mecca de Digable Planets, Foxtrott ou Marie-Pierre Arthur, qui s’est énormément impliquée dans le projet.

On sent une prise de risque, un nouveau souffle dans cet album…

C’est ça, le défi d’un groupe comme le nôtre. On ne fait pas de la musique à la mode. Ça n’a jamais été notre genre. Comment faire quelque chose qui soit original mais pas complètement à côté de tout ce qui se fait en même temps ? La réponse est beaucoup dans le choix des sons. Pour moi, il y a quelque chose de très arrogant dans Random Recipe. Tout le monde voit ça comme quelque chose de très léger et superficiel. Avec beaucoup de contenant mais peu de contenu. Je laisse les gens penser ça, mais pour en arriver là, à ce que l’effort ne soit pas visible, il y a une énorme recherche de sons et de styles musicaux. Il y a quelque chose d’arrogant, pas dans notre façon d’être, mais dans notre proposition, dans l’idée qu’on va y arriver. Je pense qu’on y est arrivé !

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