Une journée à l’école
en zone rouge

Mathieu est en zone rouge.

Pas la zone rouge que vous croyez. Pas seulement.

Ce matin, le petit bonhomme n’en mène pas large dans le bureau de la directrice. Son père est là. Son éducatrice spécialisée aussi. La veille, il a fait une crise en classe. Une autre.

Furieux, Mathieu s’est recroquevillé sur le plancher. Puis, il a glissé comme une anguille et a dévalé les escaliers à toute vitesse… en rampant sur le ventre.

Il a été suspendu pour le reste de la journée.

Alors, ce matin, la directrice lui rappelle le code des couleurs de l’école : vert, jaune, rouge. Elle le prévient qu’il a basculé dans le rouge. Dans le rouge vif, même. « On est dans une mauvaise passe. Il faut redescendre. »

Et puis, doucement : « Tu sais, Mathieu, tu n’as pas besoin de faire ça pour savoir qu’on t’aime. »

Il est 8 h 10 et la journée est déjà bien entamée pour Johanne Landry, directrice de l’école primaire Marguerite-Bourgeoys, à Pointe-Claire, dans l’ouest de l’île de Montréal.

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On s’était donné rendez-vous à 7 h 30. Je pensais avoir un peu de temps pour discuter avec Johanne Landry avant que sa journée ne démarre. Mais à mon arrivée, déjà, une éducatrice spécialisée se répandait en larmes dans son bureau. « Pour elle, c’est trop lourd, trop intense. »

Un mois après le début d’une rentrée scolaire tout sauf ordinaire, voilà un peu à quoi ressemble le quotidien d’une directrice d’école en pleine zone rouge.

L’autre zone rouge. Celle d’une seconde vague qui menace de nous engloutir un peu plus chaque jour.

Il est maintenant 8 h 20. Johanne Landry passe une lingette désinfectante sur les chaises de son bureau. Le papa est parti. Mathieu est retourné en classe.

Il a l’air d’avoir compris le message.

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L’école Marguerite-Bourgeoys compte 470 élèves, dont une cinquantaine d’enfants autistes et autant de surdoués. Déjà, en temps normal, on peut imaginer que Johanne Landry est débordée.

En temps de pandémie, elle ne sait plus où donner de la tête.

Quand la région de Montréal est passée en zone rouge, le 28 septembre, un élève surdoué a dû quitter l’école en ambulance. En panique totale.

« Il a le cerveau d’un adulte, mais l’émotivité d’un enfant », explique Johanne Landry. Il connaît tout, absolument tout de la COVID-19. Ça le rend hyper-anxieux, d’autant plus qu’il est germophobe.

Pour lui, il était inconcevable que l’antiseptique utilisé à l’école pour le lavage des mains ne contienne pas d’alcool. Ce n’était manifestement pas assez efficace pour terrasser le virus.

Avant de partir en ambulance, l’élève hurlait : « Personne ne me comprend ! »

Et aussi : « Je veux mourir ! »

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À 9 h, Johanne Landry s’installe derrière son écran pour une réunion virtuelle avec plus de 180 autres directeurs d’école du Centre de services scolaire (CSS) Marguerite-Bourgeoys.

« Je sais que la charge de travail est imposante, que la fatigue et le stress s’installent dans vos équipes. C’est du jamais vu », commence le directeur général du CSS, Dominic Bertrand. « Il faut arrêter de vouloir tout régler. »

Plus facile à dire qu’à faire. Quand un problème surgit à l’école, il faut souvent le régler d’urgence. Johanne Landry passe sa journée à éteindre des feux.

Pendant que le CSS fait la liste des nouvelles mesures annoncées lundi par le ministre – mesures à mettre en place d’urgence, évidemment –, une mère se présente au secrétariat. Elle a une fille, au secondaire, dont la classe a été fermée pour cause d’éclosion. Son fils, par contre, fréquente l’école Marguerite-Bourgeoys. Il a été testé la veille et attend son résultat. Peut-il tout de même aller en classe ?

La directrice hésite. Pas longtemps. « Par précaution, ce serait mieux de le garder à la maison. »

La mère repart avec son garçon.

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La récréation sonne à 10 h. Johanne Landry désinfecte le combiné de son téléphone. Elle cède sa place à une élève qui doit recevoir l’appel d’un intervenant de la DPJ. Puis, elle quitte la pièce pour laisser à la fillette l’intimité dont elle a besoin pour se confier.

De toute la journée, c’est le seul moment où la porte du bureau de la directrice sera fermée.

Des boîtes s’empilent dans tous les coins du local, en face. Elles contiennent des ordinateurs portables, commandés en prévision d’un retour à l’enseignement à distance.

Un retour éventuel, bien sûr. Redouté. Mais fort possible, Johanne Landry ne se fait pas d’illusions à ce sujet.

Si ça arrive, en tout cas, l’école sera prête.

À l’intérieur du local, Sylvie Demers défait les boîtes et configure les ordinateurs à la chaîne. L’enseignante s’était d’abord portée volontaire pour offrir des formations technos, une demi-journée par semaine. « Mon mandat a changé dans l’urgence… »

Si toute l’école ferme d’un coup, elle s’attend à distribuer 75 portables. « Le problème, c’est les familles nombreuses. Elles n’ont pas assez d’appareils pour en fournir à chaque enfant. Au printemps, il y a des élèves qui suivaient leurs cours sur le cellulaire de leurs parents… »

Ça n’arrivera plus. Après l’école, Sylvie Demers filera chez Costco pour acheter un paquet de prises manquantes. Elle se fera rembourser plus tard.

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L’atmosphère est tendue dans la salle de classe où Johanne Landry a réuni une enseignante, une orthophoniste, une psychologue et une intervenante communautaire.

Il est 11 h. Ces professionnelles sont rassemblées – à bonne distance les unes des autres – pour établir le plan d’intervention d’un élève qui devrait être en 3année, mais qui stagne au niveau préscolaire.

Le diagnostic se fait attendre. Avec la pandémie, l’hôpital accumule les retards. Or, il faut un diagnostic pour avancer. « On est vraiment dans le néant. Le petit, on ne l’aide pas », s’impatiente Johanne Landry.

Mais il y a plus grave encore.

Apparemment, les parents font preuve de négligence. Ils ne semblent pas du tout prendre la situation au sérieux. Si bien que l’équipe est d’avis que le temps est peut-être venu d’alerter la DPJ.

Johanne Landry choisit de donner une dernière chance aux parents. « Je vais mettre cartes sur table. S’ils ne bougent pas, je vais leur dire que j’ai l’obligation légale de faire un signalement. »

Elle promet à son équipe d’être ferme. « Je vais prendre ma voix de directrice. »

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À 12 h 30, Johanne Landry apprend que la mère du garçon qu’elle a renvoyé chez lui par précaution a appelé au Centre de services scolaire pour se plaindre.

La directrice soupire. Elle voit poindre l’une de ces crises qui grugent trop de son temps et de son énergie. Elle s’empresse de la désamorcer en donnant sa version des faits au CSS.

Elle s’étonne de la réaction de la mère. « Ce matin, elle avait dit que cela ne la dérangeait pas… »

Si l’on se fie aux consignes de la Santé publique, le garçon devrait être admis à l’école, à moins d’être en attente de résultat. Or, la mère a déclaré au CSS que ce n’était pas le cas et que son fils n’avait subi aucun test.

Malentendu ? Johanne Landry ne peut que l’espérer.

Comme elle espère chaque jour très fort qu’aucun parent ne prend de risque avec la santé de ses élèves et de ses employés.

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Le talkie-walkie grésille. « C’est Jessica. J’ai besoin d’aide en classe d’arts ! »

Il est 14 h 30. Johanne Landry bondit sur ses jambes et se rue dans le couloir.

Érika Primeau, éducatrice spécialisée, est déjà sur place. Elle aussi a entendu l’appel de détresse de sa collègue. Elle traîne hors du local un enfant obstinément agrippé à sa chaise.

Mathieu. De retour en zone rouge.

Quand l’éducatrice réussit à lui retirer sa chaise, Mathieu se roule en boule, puis s’enfuit à quatre pattes dans le couloir.

Aujourd’hui encore, il n’a pas réussi à aplatir sa courbe de stress, d’anxiété et de colère.

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À 15 h 02, la cloche sonne la sortie des classes. Johanne Landry enfile une veste jaune, attrape un talkie-walkie et sort gérer la circulation.

L’école Marguerite-Bourgeoys est coincée entre l’imposante église Saint-Joachim et le lac Saint-Louis. Les parents doivent contourner l’église pour récupérer leurs enfants le long de la petite rue qui borde le lac.

Le curé a beau avoir devancé l’horaire des funérailles à la demande de la directrice, pendant une quinzaine de minutes, la circulation est très dense dans le secteur – d’autant que de nombreux élèves boudent maintenant le transport scolaire.

Pourtant, la sortie des classes n’a rien d’un chaos. La chorégraphie est minutieusement réglée.

On se croirait dans la zone des taxis de l’aéroport de Dorval. La directrice, les enseignantes et les éducatrices font monter les élèves en voiture, un à un, dans une sorte de ballet motorisé autour de l’église, sous le regard bienveillant d’une statue de Jésus aux bras tendus.

Elles sont là, portant leurs vestes jaunes, les anges gardiens de la deuxième vague.

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