« Je n’obtiendrai jamais le même traitement »

Le sport d’élite reste profondément marqué par le racisme, on l’a bien vu la saison dernière dans la NFL. La joueuse de tennis Françoise Abanda a toutefois attiré l’attention hier sur la discrimination dont elle dit être victime ici même au Canada depuis le début de sa carrière.

Rien à voir avec Eugenie Bouchard

« Le problème est beaucoup plus profond », dit Françoise Abanda

La Québécoise Françoise Abanda est devenue cette semaine la joueuse de tennis la mieux classée au Canada. Actuellement 128e au classement de la WTA, Abanda a devancé pour la première fois Eugenie Bouchard (165e), qui était au sommet du classement national depuis 2013.

Abanda a toutefois estimé sur son compte Twitter qu’elle ne recevrait jamais le même soutien que Bouchard en raison de la discrimination dont elle affirme être victime. En réponse à un amateur qui s’étonnait du manque d’enthousiasme du public à son endroit, l’athlète de 21 ans a écrit : « Je n’obtiendrai jamais le même traitement parce que je suis Noire. C’est ça la vérité. »

La Montréalaise est actuellement à Trnava, en Slovaquie, où elle a remporté hier son match de premier tour d’un tournoi ITF. Ses commentaires ont évidemment provoqué de vives réactions, plusieurs internautes lui faisant remarquer que ses exploits ne se comparaient pas à ceux de Bouchard, ex-cinquième joueuse mondiale finaliste à Wimbledon et demi-finaliste aux Internationaux d’Australie et à Roland-Garros, en 2014.

Elle s’est expliquée plus tard en conférence téléphonique.

« J’aimerais d’abord préciser que cela n’a rien à voir avec Eugenie Bouchard, a-t-elle insisté. J’ai beaucoup d’admiration pour ce qu’elle a accompli et je ne crache sûrement pas sur elle. Le problème est beaucoup plus profond et c’est un problème de race.

« J’ai vécu au cours de ma carrière des situations que personne ne devrait vivre. Quand j’étais jeune, on m’a déjà crié : “Rentre dans ton pays, espèce d’Africaine !” Je m’identifie comme Montréalaise et je suis fière de l’être, mais j’ai des centaines d’exemples dans la tête, des choses que je ne peux répéter, qui m’ont fait mal et qui m’ont souvent fait douter. »

« Le tennis est déjà un milieu dur, on ne devrait pas avoir à vivre en plus des situations injustes liées à la couleur de sa peau. »

— Françoise Abanda

Cécile Abanda, la mère de Françoise, qui, comme son père, est née au Cameroun, a confirmé en entrevue que toute la famille avait souvent été victime de discrimination. « Je pourrais écrire un livre pour raconter toutes les épreuves qu’elle a dû affronter, qu’elle a surmontées à force de caractère et de persévérance, a rappelé Mme Abanda en entrevue. Elle a souvent été blessée et bien des gens ont douté d’elle, de ses efforts. »

Mme Abanda juge aussi que sa fille n’a pas toujours bénéficié du soutien que d’autres athlètes reçoivent de Tennis Canada. Françoise a d’ailleurs rappelé hier qu’elle avait été la seule joueuse d’élite exclue d’une vidéo promotionnelle de l’organisme, l’été dernier, et elle a déploré la quasi-absence de couverture médiatique après une blessure à la tête survenue pendant une rencontre de Fed Cup disputée au stade IGA il y a quelques semaines.

« Je pense que tous les joueurs méritent de l’attention », a souligné celle dont le meilleur classement en carrière est une 111e place, l’automne dernier. « Je ne m’attends pas à obtenir la visibilité d’une numéro un mondiale et je sais que j’ai encore beaucoup à prouver, mais je crois mériter davantage que ce que j’obtiens présentement.

« Mon objectif, c’est l’égalité, et c’est la raison pour laquelle je m’exprime aujourd’hui. Les choses évoluent au Québec et ailleurs, c’est vrai, mais ce n’est pas normal que des gens vivent encore des situations injustes en raison de la couleur de leur peau. »

Courage

Abanda assure néanmoins être en bons termes avec le personnel de Tennis Canada. Privée d’un entraîneur attitré depuis plusieurs mois, elle a souvent été supervisée par Sylvain Bruneau, le capitaine de l’équipe canadienne de Fed Cup, aussi responsable de l’élite féminine.

L’entraîneur chevronné, qui était aux côtés de l’athlète l’été dernier à Wimbledon quand la vidéo a été rendue publique, a expliqué : « En tant qu’employé de Tennis Canada, je crois que nous traitons tous les joueurs et joueuses de la même façon, le seul critère étant leur talent au tennis. C’est ce que je lui ai répété à l’époque, mais je comprends que Françoise puisse voir les choses dans une autre perspective avec son vécu au tennis et dans la vie de tous les jours. »

Abanda, qui revient au jeu cette semaine après ses déboires de la Fed Cup, a remporté une belle victoire hier, 6-2 et 6-4, contre la Belge Yanina Wickmayer, septième favorite du tournoi de Trnava et ancienne 11e mondiale.

Sa mère aurait toutefois préféré qu’elle ne joue pas : « Après sa commotion, Françoise a été très malade et elle toussait encore beaucoup quand elle est partie pour la Slovaquie. Le médecin lui avait conseillé d’attendre, moi aussi, mais elle ne voulait pas arriver à Paris [pour le tournoi de Roland-Garros, la semaine prochaine] sans avoir joué un seul match sur la terre battue. »

Quand nous lui avons parlé, en fin de soirée à Paris, Mme Abanda s’est toutefois montrée surtout fière du courage affiché par sa fille pour dénoncer une situation qui a finalement peu à voir avec le résultat d’un match ou un classement mondial.

Le racisme en hausse dans les sports

Chaque année au baseball majeur a lieu une journée en l’honneur de Jackie Robinson, le célèbre joueur afro-américain qui a brisé la « barrière de la couleur », mais ce serait illusoire de penser que le racisme est disparu du sport.

Le professeur Richard Lapchick, directeur de l’Institut pour la diversité et l’éthique dans les sports de l’Université Central Florida, estime au contraire que le phénomène est en hausse, comme en font foi les nombreuses prises de position d’athlètes au cours des derniers mois.

Lapchick et son équipe ont répertorié près de 80 actes graves connus de racisme dont des athlètes ont été les auteurs ou les victimes en 2017 dans le monde et il rappelle qu’il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg.

« Les sports professionnels se targuent de favoriser la diversité, mais ils continuent de fonctionner sur des bases qui favorisent la majorité blanche de la population, explique le professeur. Et c’est aussi un public blanc qu’ils recherchent.

« C’est particulièrement vrai dans des sports comme le tennis ou le golf. À l’exception de Tiger Woods et des sœurs Williams – qui sont des cas d’exception qu’on ne voit qu’une fois par génération, et encore… –, toutes les vedettes de ces sports sont blanches. »

Kaepernick et LeBron

Au golf féminin, le racisme est particulièrement pernicieux en raison de la domination des joueuses asiatiques, que plusieurs observateurs évoquent pour expliquer la baisse d’intérêt du public nord-américain.

D’une manière plus générale, les athlètes afro-américains ont continué d’être des cibles de choix, sur les réseaux sociaux en particulier. Colin Kaepernick a compromis sa carrière dans la NFL en protestant pendant les hymnes nationaux avant les matchs, et s’il s’est attiré une immense vague de sympathie, il a aussi reçu des milliers de menaces.

LeBron James, peut-être l’athlète américain le plus important de la génération actuelle, a vu des inconnus peindre des injures raciales sur la barrière de sa maison à Los Angeles, quelques jours avant la finale de la NBA.

Devant les médias, James a déclaré : « Peu importe votre richesse, peu importe votre célébrité, peu importe combien de gens vous admirent, être Noir aux États-Unis est difficile. Nous avons un long chemin à parcourir en tant que société et en tant qu’Afro-Américain avant que nous nous sentions tous égaux. »

Quelques exemples récents de racisme dans les sports

Le joueur de tennis américain Ryan Harrison aurait tenu des propos racistes à l'endroit de son compatriote afro-américain Donald Young en février 2018 pendant un match de premier tour au tournoi de New York. Dans les médias sociaux, Young déplore : « Je suis choqué et déçu, Ryan Harrison, d’apprendre ce que tu penses vraiment de moi en tant que joueur de tennis noir, au beau milieu de notre match à New York. Je pensais que c’était censé être un sport de gentlemen. »

À l’occasion d'un match amical entre la Russie et la France à Saint-Pétersbourg, en mars dernier, les partisans russes imitent le cri des singes chaque fois que les joueurs de soccer français Paul Pogba et Ousmane Dembélé touchent le ballon. En réponse aux enquêteurs de la FIFA, le sélectionneur russe Stanislav Tchertchessov a estimé qu’il s’agissait de « cas isolés ».

Qualifiées pour les Championnats du monde féminins de volleyball de 2018, après une victoire en qualification continentale contre la Pologne, les joueuses de l'équipe de Serbie ont posé pour une photo en remontant le coin de leurs yeux, une référence moqueuse aux Japonaises, championnes en titre. La Serbie est un des pays où les cas de racisme dans les sports sont les plus nombreux.

Cinq joueurs de football du Creston High School, en Iowa, ont été expulsés de leur équipe après avoir posé pour une photo armes à la main, dans l’uniforme du Ku Klux Klan, devant un drapeau confédéré et une croix enflammée. Plusieurs cas similaires ont été observés dans le sud des États-Unis.

Le propriétaire d’un bar du Missouri a préparé un tapis pour l’entrée de son établissement avec les chandails de Marshawn Lynch et de Colin Kaepernick. Disposés côte à côte, les deux chandails permettaient aux clients de lire en entrant : « Lynch Kaepernick ».

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