Des nouvelles des aventuriers

Les leçons d’une expédition

Nom : Martin Trahan
Âge : 
38 ans
Profession : 
technicien en travail social
Projet : traverser les États-Unis en canot, du Pacifique à l’Atlantique
Début de l’aventure : 28 avril

L’appel de l’aventure est puissant. Ils sont plusieurs à y répondre, à laisser le confort de côté pour se lancer dans des expéditions dans des régions isolées. Pause s’intéresse à leurs expériences.

Après 7500 km, 23 portages, 21 alligators, 14 serpents, 11 requins, 3 crocodiles et 1 ouragan, Martin Trahan termine sa traversée des États-Unis en canot.

Martin Trahan a terminé son périple dimanche matin en accostant à 9 h 13 à Key Largo, en Floride. Sans tambour ni trompette, sans comité d’accueil.

« Je n’avais pas envie qu’il y ait plein de gens, raconte le canoteur québécois. Je voulais arriver tout en douceur, un peu incognito. »

Les émotions s’entremêlent.

« J’ai beaucoup de fierté mais aussi un peu de tristesse que ce soit terminé. » Mais surtout, il y a une immense fatigue.

« Je suis brûlé, je n’ai plus d’énergie. Ça fait un mois que je dis que je suis prêt à rentrer à la maison. Ce qui m’a permis de poursuivre, ce sont des aventuriers aguerris du Québec qui ont été là pour moi [comme Frédéric Dion, Gabriel Filippi et Jacob Racine] et les gens sur Facebook et Instagram qui m’ont envoyé des messages remplis d’amour. »

Aventure ardue

L’expédition a été beaucoup plus difficile que prévu. Martin Trahan avait pourtant bien ciblé les défis à venir : traverser l’allée des tornades pendant la saison des tornades, longer le golfe du Mexique pendant la saison des ouragans, faire face aux serpents et aux alligators, vivre 24 heures sur 24 avec une autre personne pendant 7 mois.

Mais entre la connaissance théorique de dangers potentiels et la réalité, il y avait un pas. Martin Trahan et sa coéquipière Jillian Brown ont évité de justesse une tornade à la frontière du Montana et du Dakota du Nord et le canoteur québécois a craint pour sa vie lorsqu’il a dû affronter l’ouragan Michael à Panama City. Et le partenariat avec Jillian n’a pas résisté : Martin Trahan a décidé de poursuivre seul après 123 jours.

Le Québécois admet avoir sous-estimé l’aventure.

« Lorsque j’ai fait ma traversée du Canada en canot, j’avais planifié l’expédition du début à la fin avec beaucoup de rigueur. Tellement que je savais ce qui s’en venait, il n’y avait plus de surprises. »

Il a donc décidé de planifier un peu moins rigoureusement la traversée des États-Unis.

« Ç’a été une erreur. J’ai eu plein de belles surprises, mais ça aurait été beaucoup plus facile si j’avais planifié avec plus de rigueur, notamment dans le golfe du Mexique. »

Pour lui, le golfe, c’était un monstre. Il est arrivé là seul, fatigué, avec ses craintes, avec une phobie des requins.

« L’expédition s’est transformée en aventure. Quand j’ai commencé, le 28 avril, j’étais un peu puriste. Je voulais tout faire par moi-même. Ça a changé à La Nouvelle-Orléans, au golfe du Mexique. J’étais en zone peu connue, moins habitée, j’avais besoin de l’aide des gens. »

Des gens comme David Erdman, qui l’a accueilli pendant l’ouragan Michael et qui a eu besoin d’aide à son tour lorsque sa maison a été endommagée dans la tempête. L’expérience a été éprouvante… et salutaire.

« Quand les gens te suivent et t’envoient des messages pour dire qu’ils te trouvent beau, fin, intéressant, tu t’enfles la tête un peu, tu bombes le torse. Mais quand tu fais face à mère Nature, ça te ramène à une certaine humilité. Tu réalises que tu n’es qu’une petite goutte dans l’univers, la Terre ne tourne pas autour de toi. »

Belle découverte

La grande (et belle) surprise de l’expédition, c’est le pays lui-même et ses habitants.

« J’étais rempli de préjugés. Et les gens ne comprenaient pas, ils me disaient que j’allais pagayer dans des eaux polluées, dans des régions hyper industrialisées et hyper habitées. J’ai plutôt découvert un pays magnifique, des paysages sublimes du début à la fin. »

Comme le Missouri et le Mississippi sont sujets à des inondations, les gens n’habitent pas sur les rives : Martin Trahan a donc pagayé dans des régions sauvages.

Les gens qu’il pouvait rencontrer étaient extrêmement généreux.

« Ils m’accueillaient comme un membre de la famille alors qu’il ne me connaissaient aucunement. C’était très touchant. Ça a fait toute une différence. »

Bien sûr, pendant sept longs mois, le canoteur québécois s’est ennuyé de sa famille, de ses amis… et de la langue française. Lui qui adore les mots trouvait difficile de ne pas pouvoir s’exprimer avec les termes exacts pour chaque situation, chaque émotion.

Il a donc hâte de retourner à la maison, ce qui devrait se faire dans les prochains jours. Il ne recommencera pas le boulot avant le 3 décembre, ce qui lui permettra de prendre soin de lui.

« Je vais me gâter avec beaucoup de spas, beaucoup de massages, beaucoup de nourriture. J’ai perdu une trentaine de livres. »

Il appréhende le sentiment de vide qui accompagne souvent un retour d’expédition. « C’est le vide d’avoir passé à travers tant d’émotions et de revenir dans une certaine routine à la maison. Mais ce n’est pas la première fois, je suis mieux outillé que lorsque je suis revenu de ma traversée du Canada. »

Pas question de planifier une autre expédition. « Je suis tellement vidé que penser à demain matin, c’est déjà loin. »

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