100 idées pour améliorer le Québec Nécessaire immigration

La légende du pays métissé serré

Débarqué à l’aéroport de Montréal en mai 2001, je vis l’agente d’immigration, après quelques questions d’usage débitées d’un ton péremptoire, subtiliser mon passeport. Je lui ai demandé : « Que suis-je sans mon passeport ? » Elle a répondu : « Rien. »

Ce mot est entré en moi. Rien. Rien. Rien. S’est imposé à moi, comme pour effacer le désespoir, la vision de l’écrivain portugais Pessoa, qui disait qu’être rien, c’est porter en soi la totalité du monde et du vivant. Heureusement qu’il y avait contre les mots d’ordre des agents d’immigration et des douaniers la puissance de l’imaginaire.

Le Québec constituait une utopie, patrie intime où je déposais mes illusions. 

J’avais étudié à l’Université Laval et avais décidé de m’exiler avec ma famille, pour refaire une vie. Ouvrir des horizons. Ma fille Claire-Anse, alors qu’elle avait à peine 9 ans, chantait Joe Dassin, avec des étoiles dans les yeux : « L’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai. » Mon fils Aimé courait dans les parcs, cognant sa tête contre les portes de l’avenir.

En Haïti, à l’ambassade du Canada, l’officier d’immigration m’avait fait comprendre que ma famille et moi avions beaucoup à apporter à la société québécoise. Je voulais partager un destin, une histoire, une certaine intelligence du monde. Je voulais parler de mon histoire, de mes légendes, et de ma grand-mère Tida, qui m’avait enseigné l’utopie. Elle, qui ne savait pas lire, m’avait appris à déchiffrer l’alphabet. J’avais défini ainsi le verbe « donner » dans mon dictionnaire amoureux : donner ce que tu n’as pas. Je voulais, sans trop faire le clown, rire et danser dans ce pays de neige.

Dialogues

Les mots « immigrant », « nouvel arrivant », « réfugié » me faisaient peur. Trop de choses bouillonnaient en moi. Je m’abandonnais aux livres. La lecture est la meilleure manière de frapper à la porte de l’histoire. Je lisais Maria Chapdelaine, Un homme et son péché, Bonheur d’occasion, L’homme rapaillé, Je suis une maudite sauvagesse, Volkswagen Blues, Deux solitudes, Kamouraska… J’apprenais comment dire le froid, le nord… 

Je mesurais chaque jour le temps qu’il faisait. Mon grand désir était de dialoguer avec les camarades d’Amérique. J’ai découvert au Québec que j’étais un Nègre. Je voulais évoquer, par exemple, le mot Nèg qui n’est pas un mot racialisé en Haïti. Le mot Nègre, en créole, voulait simplement dire être humain. Pour Tida, je n’étais qu’un enfant, le plus beau, selon elle ; mon prince, m’appelait-elle.

Que dire aujourd’hui sinon rappeler une vérité très simple : le débat public ne doit en aucun cas effacer la complexité du langage, le réduisant à quelques formules et injonctions. Commençons par dire qu’un immigrant est un être humain, qui a une mère, une grand-mère, des enfants, et aussi des rêves, pour coller sa terre, peau à peau, avec la terre d’accueil. 

Quel sens donner à nos humanités si nous refusons l’humanité aux autres ? Or, il n’est d’humanité que de langage. C’est là où se rencontrent les désirs d’être, de faire foule, d’assumer ensemble un destin de peuple. 

Il pourrait y avoir quelque chose de grand dans nos gestes d’accueil si le mot immigrant ne se rapprochait pas de plus en plus de l’insulte. Nous avons oublié le sens des mots, des choses et des êtres. 

Avant, nous étions tous dans un lieu indéfini et avions marché, à travers monts et rivières, suivant les saisons pour construire l’Amérique. Avant, nous étions ces bandes de migrants nus, courant les territoires. Quand je parle, je ne sais plus s’il s’agit du français, du créole ou du joual. 

Je suis simplement cet être enrichi, grandi par les pays, les cultures, les imaginaires qui ont fait de moi ce garçon abracadabrant. 

J’ai envie d’ouvrir les bras et de traverser les villes du Québec, écoutant les forêts et les rivières. Que personne ne me demande d’où je viens.

Les rêves de chacun

J’ai envie simplement que l’on me regarde et dise : voici le petit-fils de Tida. J’ai la conviction que la terre appartient à celles et à ceux qui l’habitent. Les gens venus d’ailleurs apportent avec eux de grands rêves. Ils ont en eux des légendes, des traces et des mémoires, qui sont autant de fenêtres sur l’intelligence, la vie et la beauté. Si tous ces rêves étaient exprimés, cela aurait fait un si grand pays.

Le défi : créer une relation capable de détourner le cycle de l’inimitié, de la peur et de la haine. Garder entiers et vifs le langage, les langues, les imaginaires pour que nous puissions ensemble repenser le monde dans sa complexité. Ouvrons les horizons. Marchons l’un vers l’autre. Ne construisons pas des murs. N’imaginons aucune clôture. Laissons libres les humains pour qu’ils marchent vers la lumière, la justice et la vérité. C’est seulement à cette condition que nous pourrons oser chanter un pays grand, métissé serré.

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