Cinéma Ce que La Presse en pense

Puissante ode à la solidarité humaine

Drame
Antigone
Sophie Deraspe
Avec Nahéma Ricci, Nour Belkhiria, Rawad El-Zein
1 h 50
Quatre étoiles

Il y a d’abord cette scène au tout début, dont on ne sait si elle relève d’un interrogatoire policier ou de l’audition d’une actrice en vue d’obtenir un rôle. On comprendra vite que cette adolescente, qui témoigne face à la caméra, est entre les mains de la justice, mais le procédé qu’a choisi Sophie Deraspe pour introduire le personnage d’Antigone est quand même astucieux. Comme si, à travers ce cadre, la cinéaste construisait d’emblée un pont entre l’histoire très actuelle qu’elle s’apprête à nous raconter et son origine théâtrale, deux fois millénaire.

À une époque où le thème de l’immigration est sensible, tant au Québec que dans les sociétés occidentales en général, à une époque où, aussi, les préoccupations de la jeunesse planétaire sont en rupture avec celles de ses aînés, cette nouvelle adaptation de la pièce de Sophocle ne pouvait mieux s’inscrire dans l’air du temps.

Antigone (remarquable Nahéma Ricci, une révélation) est arrivée à Montréal encore fillette, fuyant sa Kabylie natale en compagnie de sa sœur Ismène, des deux frères, Polynice et Étéocle, et de sa grand-mère Ménécée, après que la famille eut vécu là-bas une violente tragédie. Le choc culturel est déjà énorme, mais les enfants se sont néanmoins vite intégrés à leur nouvelle société au fil des ans, et la vie s’est organisée avec, même, des moments de soleil et de musique.

Mais voilà, l’un des jeunes frères paie de sa vie une bavure policière, victime d’une affaire où il avait peu à voir. Polynice, l’autre frère (Rawad El-Zein), accusé d’agression contre un policier, est arrêté. Antigone, jeune femme brillante et sans histoire, veut tout faire pour aider son frère à s’évader de prison et lui éviter l’expulsion du pays, quitte à usurper son identité et purger la peine à sa place. D’abord aidée par son amoureux (Antoine Desrochers), dont le père a ses entrées dans le système (Paul Doucet), Antigone devra néanmoins confronter, de toute sa passion exaltée, la police, le système judiciaire, la justice des hommes.

Une jeunesse qui gronde

Sans trop appuyer, Sophie Deraspe (Les signes vitaux, Le profil Amina) propose un film percutant, qui fait à la fois écho aux difficultés que rencontrent les immigrants et à la révolte d’une jeunesse qui gronde. Le traitement médiatique et l’impact social que l’affaire entraîne sont d’ailleurs traités de très intéressante façon. Le récit est en effet ponctué de « chœurs », sortes de clips à travers lesquels rugit l’écho des réseaux sociaux et des médias. La jeunesse s’implique, se regroupe, emprunte comme slogan « Mon cœur me dit », des paroles qu’a d’abord prononcées Antigone dans la cour de justice.

La forme de la tragédie grecque prend ainsi tout son sens et permet aux acteurs d’y aller sans retenue.

Il est remarquable de constater à quel point Nahéma Ricci, dont c’est le premier grand rôle, propose une composition d’une puissance exceptionnelle, sans jamais franchir la limite de la surcharge.

Mis en scène avec sensibilité, Antigone vaut aussi pour les performances, empreintes d’authenticité, d’acteurs qui font ici leurs premières armes devant une caméra. On ne peut passer sous silence la présence de Rachida Oussaada dans le rôle de la grand-mère, superbe de force tranquille, et foncièrement émouvante quand elle s’installe avec patience sur le terrain de la prison en entonnant des chants de son pays, entourée de quelques supporteurs.

Là réside la force de cette Antigone, version Deraspe. Qui emprunte avant tout la forme d’une ode à la solidarité humaine, dont le monde a bien besoin.

Critique

Le souffle du diable

Drame fantastique
Doctor Sleep
Mike Flanagan
Avec Ewan McGregor, Rebecca Ferguson, Kyliegh Curran
2 h 31
Trois étoiles

Synopsis

Traumatisé par ce qu’il a vécu à l’hôtel Overlook dans son enfance et ayant eu une vie difficile par la suite, Danny Torrance doit former une alliance avec une adolescente possédant comme lui des pouvoirs extrasensoriels. Ensemble, ils doivent lutter contre une bande prenant pour cible des jeunes dotés de dons psychiques particuliers.

Il faut d’abord saluer le courage de Mike Flanagan. S’étant déjà fait un nom dans le domaine de l’horreur grâce à des films comme Oculus, Before I Wake et la série télévisée The Haunting of Hill House, le scénariste et réalisateur américain, qui était âgé de 2 ans au moment de la sortie du film The Shining, s’est lancé un pari pratiquement impossible à tenir.

En portant à l’écran le roman que Stephen King a publié en 2013, dans lequel on suivait le parcours de l’enfant de The Shining, devenu adulte, Flanagan devait à la fois séduire ceux qui considèrent le célèbre film de Stanley Kubrick comme l’un des grands chefs-d’œuvre du genre, et faire aussi honneur au roman en proposant une vision pouvant satisfaire un auteur qui, jadis, avait répudié le travail du réalisateur d’Orange mécanique.

Résultat ? Tout en parsemant Doctor Sleep de (très nombreuses) références au film de Kubrick, Flanagan livre un long métrage plus frontalement axé sur les phénomènes surnaturels. L’ensemble, campé pour la majeure partie dans un tout autre cadre, aurait pu être mieux resserré, mais il comporte néanmoins sa bonne part de frissons. Ewan McGregor est excellent dans le rôle de Danny Torrance, devenu adulte, de même que Rebecca Ferguson dans celui d’une chef de bande aspirant le souffle de ses jeunes victimes pour survivre.

Doctor Sleep (Docteur Sleep en version française) ne s’inscrira sans doute pas dans l’histoire du cinéma comme son illustre prédécesseur, mais devrait quand même plaire aux amateurs du genre.

Critique

Un avant-goût des fêtes

Comédie romantique
Last Christmas
Paul Feig
Avec Emma Thompson, Emilia Clarke, Henry Golding
1 h 43
Trois étoiles

Synopsis

Dans le temps des Fêtes en 2017, à Londres, une employée d’une boutique de Noël, à la dérive après avoir été très malade, est transformée au contact d’un mystérieux jeune homme.

Les créateurs ne s’en cachent pas : ils ont cherché à créer un film qui deviendrait un classique du temps des Fêtes, de la trempe d’It’s a Wonderful Life, avec Jimmy Stewart. Ils se sont inspirés de la célèbre chanson Last Christmas, de Wham !, devenue un incontournable à l’approche de Noël. Et ils ont assemblé une distribution du tonnerre sous l’habile direction de Paul Feig (Bridesmaids). Mais malgré un dénouement réussi, il y a des longueurs. Et des incongruités. La magie n’est pas toujours au rendez-vous.

Pourtant, Emma Thompson (Sense and Sensibility, Nanny McPhee), qui a coécrit le scénario, a commencé il y a huit ans à y travailler. Elle en a discuté avec George Michael, la force créative derrière le duo Wham !. La mort de l’auteur-compositeur-interprète, le 25 décembre 2016, a presque fait dérailler le projet. Mais le film est devenu un hommage au chanteur britannique. Ses chansons et celles de Wham ! accompagnent la jeune Kate à travers ses hauts et ses bas.

Emilia Clarke (Game of Thrones) est à la fois drôle et touchante dans le rôle principal. Son attirance envers l’étrange Tom (Henry Golding) est crédible. La tolérance de sa patronne Santa (Michelle Yeoh), qui lui pardonne ses retards et son manque d’intérêt, l’est moins. La jeune femme, qui finit par accepter ses racines yougoslaves, a par ailleurs une famille des plus dysfonctionnelles, dominée par sa mère hyper anxieuse (Emma Thompson), qui craint les contrecoups du Brexit.

La patience du public est récompensée à la fin, qui est émouvante. Mais cela ne suffit pas pour hausser ce film parmi les meilleurs du temps des Fêtes.

Critique

Bien raconté, mais convenu

Drame historique
Midway
Roland Emmerich
Avec Ed Skrein, Patrick Wilson, Luke Evans et Woody Harrelson
2 h 18
Trois étoiles

Synopsis

Six mois après l’attaque surprise de Pearl Harbor, les forces aéronavales américaines infligent une défaite cuisante aux Japonais qui tentent de sécuriser leurs conquêtes dans le Pacifique. L’histoire est racontée à travers le regard de quelques combattants américains, dont les pilotes Richard « Dick » Best et Wade McClusky.

Le cinéma hollywoodien s’est davantage intéressé à l’attaque de Pearl Harbor qu’aux grandes victoires américaines dans le Pacifique. Sans doute parce que Pearl Harbor signifie l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale.

Il reste que, selon nos recherches, il n’y avait pas eu de grands films de fiction sur la victoire cruciale de Midway depuis… 1976. Même la série The Pacific ne s’y est pas attardée.

On doit donc saluer Roland Emmerich d’avoir ramené cette bataille au premier plan. D’autant plus qu’Emmerich a porté un soin appréciable à raconter les faits tels qu’ils se sont passés. Et qu’il a fait revivre ceux-ci par le truchement de personnages réels.

Tourné en bonne partie à Montréal, le film recrée plusieurs scènes bruyantes, tapageuses et vives des affrontements entre Américains et Japonais entre décembre 1941 et juin 1942. D’entrée de jeu, l’attaque sur Pearl Harbor alors que des marins font du jogging, loin au large, sur la piste du porte-avions USS Enterprise, est bien réussie.

Emmerich prend aussi le temps de bien expliquer, sans être assommant, le travail d’espionnage et la stratégie adoptée par les Américains pour attirer les Japonais dans le piège de Midway.

Malheureusement, la proposition demeure convenue. Dans ce monde de testostérone, les personnages, presque tous masculins, s’obstinent à savoir lequel fait pipi le plus loin. Les scènes de batailles sont entrecoupées de quelques passages plus romantiques ou familiaux sans grand intérêt. Et en dépit de leur côté accrocheur, ces scènes de combats n’atteignent pas le plus haut degré d’intensité. À ce chapitre, le fantastique Dunkirk de Christopher Nolan a mis la barre haute.

Il reste que Midway divertit et enseigne. Ce n’est pas rien.

Critique

Entre symphonie visuelle et sérieuse réflexion

Documentaire
Odyssée sous les glaces
Denis Blaquière
Avec Mario Cyr et Jill Heinerth
1 h 17
Trois étoiles et demie

Synopsis

À l’heure des changements climatiques, le célèbre plongeur madelinot Mario Cyr fait équipe avec l’exploratrice et écrivaine canadienne Jill Heinerth pour nous faire découvrir les secrets de la banquise du détroit de Lancaster. Ils expliquent comment le rétrécissement de la glace dans l’Arctique aura un impact sur toute la vie de la planète.

Nos lecteurs auront peut-être une impression de déjà-vu avec ce film. Normal. La version courte a été présentée le mois dernier à l’émission Découverte sur les ondes d’ICI Radio-Canada. Mais on n’en tiendra pas rigueur car cette version de 77 minutes sera vue sur grand écran.

Or, comme on pouvait s’y attendre, ce documentaire n’est rien de moins que spectaculaire avec ses images du Grand Nord canadien, du Groenland, de la banquise et de toute la biodiversité, du plancton au narval, qui s’y condense.

Odyssée sous les glaces est le récit de deux explorateurs chevronnés et de leur équipe qui, avec des images percutantes et des propos bien vulgarisés, nous expliquent comment la banquise fond à vitesse grand V depuis les dernières décennies et les impacts que cela pourrait avoir tant sur la faune et la flore nordique que sur le climat de la planète.

Outre ses images belles à pleurer, la plus grande qualité du film est de ne pas chercher à culpabiliser les spectateurs. Tout en traitant la question des changements climatiques avec sérieux, on nous présente ce qui s’en vient avec un certain optimisme, pour autant que les humains s’y mettent pour changer les choses.

Les passages à caractère scientifique sont instructifs, comme celui sur les algues arctiques à la base de la chaîne alimentaire.

Par contre, de nombreuses phrases et expressions creuses (« Filmer la faune ici représente tout un défi », « moments magiques » et autres « expériences incroyables ») nous laissent… de glace. Tout comme la trame sonore larmoyante et appuyée.

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