La littérature
québécoise,
bâtisseuse de maisons

Dans l’imaginaire populaire, la maison est fréquemment associée à l’idée d’un refuge, havre de paix sécuritaire. Mais la littérature québécoise des dernières décennies la présente plutôt comme un espace qui, bien qu’intime, concentre les conflits et tourments sociaux, générationnels et culturels de la province, tout en épousant ses vicissitudes historiques. Des universitaires nous ouvrent les portes de ces innombrables œuvres où les maisons se trouvent inondées par le passé, les questions identitaires et politiques.

Foyer, doux foyer ! Là où il fait bon se ressourcer. Si telle est votre vision de l’habitat, elle diffère grandement de celle des scribes québécois qui, lorsqu’ils érigent des demeures dans leurs récits, en font plutôt des aires de turbulences. Derrière ces cloisons en apparence hermétiques s’invitent des enjeux symbolisés dépassant largement l’échelle privée.

« Quand on retrouve la figure de la maison comme refuge dans la littérature, c’est plutôt pour montrer comment elle est un leurre. Le refuge est toujours en train de fuir, d’être menacé par une relation avec l’autre. Même quand les personnages arrivent à s’enfermer, une inquiétante étrangeté remonte », avance Marie Parent, enseignante en lettres au Collège militaire royal de Saint-Jean et autrice d’une thèse sur les représentations de la demeure dans la littérature nord-américaine. Elle évoque par exemple les écrits d’Élise Turcotte, notamment Pourquoi faire une maison avec ses morts.

À travers les décennies, nombreux furent les écrivains québécois à dépeindre des domiciles réceptacles des tensions sociales, politiques, familiales ou culturelles, d’Adrienne Choquette à Catherine Mavrikakis, en passant par Jacques Ferron. Avec pour aboutissement un véritable éventail de représentations mutant au gré des évolutions historiques de la province.

« Une maison, c’est tracer des limites avec l’extérieur, mais cela en dit beaucoup plus sur nos rapports avec l’extérieur. »

— Marie Parent, enseignante en lettres au Collège militaire royal de Saint-Jean

Des pierres préservatrices du passé

Ainsi, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la maison est érigée comme garante de la tradition, jetant des enjeux identitaires dans la balance. « La figure de la vieille maison familiale canadienne-française sert à parler de la transition vers la modernité, s’opposant à la ville qui représente une menace d’acculturation, de décadence, d’abandon de la ruralité. Elle apparaît comme un symbole du passé et d’un mode de vie qu’il faut préserver », explique l’enseignante. Mais à mesure que l’on se dirige vers la Révolution tranquille, le vernis de la tradition commence à s’effriter, avec l’émergence d’un rapport ambivalent à la demeure ancestrale, tanguant entre attachement au passé et désir de tourner la page ; jusqu’à devenir maison-tombeau dans les écrits d’Anne Hébert (La maison de l’esplanade), ou encore maison-pivot, orientée vers le progrès, chez Adrienne Choquette (Laure Clouet, où un jeune couple s’adresse à une vieille fille habitant une maison ancestrale pour y louer une chambre. L’acceptera-t-elle ?).

« On retrouve toujours la figure de l’étranger qui vient bouleverser l’ordre de la vieille maison, laquelle parle de notre capacité ou non à accueillir l’autre. La dynamique domestique bouleversée est très souvent un symbole de l’ordre établi plus large, celui de la communauté ou de la nation », remarque Mme Parent, qui évoque aussi Le survenant.

L’aliénation

des banlieues

et bungalows

Dans un Québec en mutation, s’il y est un lieu où s’exprime une crise identitaire, c’est bien dans la maison de banlieue, le fameux bungalow faisant figure de proue de la mentalité et de l’étalement urbain nord-américains. Dès les années 70, les auteurs tendent à y loger des symboliques d’aliénation : on retrouve l’habitat de banlieue chez Jacques Ferron (L’amélanchier, Les roses sauvages), Victor-Lévy Beaulieu (la vraie saga des Beauchemin) ou Michael Delisle (Dée), énumère Rosemarie Savignac, qui prépare une thèse sur ce sujet à l’UQAM et au Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture.

Passé dans la bétonnière littéraire, le bungalow en ressort souvent dénigré, à titre d’effigie du néocolonialisme, de l’individualisme et du repli sur soi. Parfois, les personnages cherchent à s’affranchir de son emprise.

Celle-ci pointe particulièrement Saufs, de Fannie Loiselle, dépeignant un couple cloîtré dans sa nouvelle maison de Brossard. « Ils tombent dans une décroissance extrême, font une résistance passive et se mettent en porte-à-faux par rapport à ce mode de vie », analyse-t-elle.

« On parle de valeurs individualistes, capitalistes, de la fin de la collectivité, de la destruction du lien familial, en opposition au courant du retour au terroir. On pense la maison de banlieue comme consommable, jetable, de piètre qualité, non transmissible. »

— Rosemarie Savignac, doctorante en études littéraires

Une entreprise

de destruction

Des années 80 jusqu’au seuil de notre époque, adieu nostalgie des aïeux, la figure de la vieille maison familiale sert plutôt d’exutoire pour liquider un passé honni. « Elle apparaît dans les œuvres, mais cette fois, on n’hésite pas à la détruire, à la brûler. On est dans une critique plus radicale de la structure familiale traditionnelle, des institutions, du nationalisme. À partir du premier référendum, il y a un désir de laisser le passé derrière, de passer à autre chose », soutient Marie Parent. Exemple éloquent : Les dimanches sont mortels, de Francine D’Amour, roman dans lequel une femme en vient à tuer son père, personnification exorbitante de la loi et de la tradition, au cœur de leur vieille maison bourgeoise.

Au fil des écrits, les maisons « hantées » se multiplient, peuplées d’habitants tourmentés par les spectres des générations précédentes. On les retrouve cycliquement dans les logis en crise d’Élise Turcotte, la bicoque de tôle de Catherine Mavrikakis (Le ciel de Bay City) ou encore, tout récemment, dans Rang de la croix, de Katia Gagnon, ou Les falaises, de Virginie DeChamplain. Ce roman paru en février raconte l’histoire d’une jeune Gaspésienne installée à Montréal revenue vider la demeure familiale après le suicide de sa mère. Confrontée au passé, la narratrice désire d’abord raser l’habitat, mais termine sur le chemin de la réconciliation et de la réappropriation. « On dirait que la maison est un peu le point social où tout se rassemble, où toutes les générations sont passées sans nécessairement se rencontrer, y ont laissé des reliques, et communiquent indirectement entre elles », explique l’autrice, qui s’inscrit dans un courant très actuel.

« Dans les dernières années, la maison est souvent représentée comme poreuse, et l’enjeu de tracer des limites est central : entre le passé et le présent, le mort et le vivant, l’étranger et le local. Y émerge la question de se construire une vie, une famille, passant par la construction du chez-soi », conclut Marie Parent, rappelant que Les maisons, de Fanny Britt, touche justement à ces quêtes de sens.

Un lien fort avec les femmes

L’invocation de la figure de la maison en littérature naît très fréquemment de la plume d’autrices, qui y logent souvent des personnages principaux de la gent féminine. Y aurait-il un rapport particulier entre les femmes et les maisonnées ? Difficile de ne pas songer au domicile comme haut lieu de la lutte contre le patriarcat. Pour Marie Parent, les femmes confinées à répétition au cours de l’histoire vont s’en servir comme symbole de la transformation de l’espace public : « Les femmes confinées à cet univers-là vont en profiter pour parler de leurs conditions de vie, de leur point de la vue sur la société. Aujourd’hui, même si la division n’est plus aussi stricte, elle reste une forme de résistance, les femmes vont utiliser la vie domestique comme un leurre pour parler de leur vision du monde. »

Aux yeux de Rosemarie Savignac, les femmes vont avoir « un rapport plus problématique avec la maison et l’espace domestique », lieux paradoxaux où le bonheur du chez-soi s’imbrique avec la charge mentale et l’enfermement.

Quant à l’autrice Virginie DeChamplain, elle évoque une réappropriation de ces espaces, après une longue lutte féministe pour se libérer du joug du confinement. « Les trois générations de femmes essaient toutes de quitter la maison, ce lieu étouffant. La dernière arrive à la quitter puis à revenir et y rester, faire la paix avec ça. C’est son choix », éclaire-t-elle à propos de Falaises, soulignant la rétribution de la nouvelle vague littéraire aux pionnières féministes.

Des maisons ancrées dans le réel

Bonheur d’occasion

La maison de Jean Lévesque, largement détaillée dans le roman Bonheur d’occasion, de Gabrielle Roy, ne s’enracine pas que dans l’imagination de l’autrice. On la retrouve dans le quartier Saint-Henri, à Montréal, plantée aux abords de la voie ferrée. Par ailleurs, l’organisateur de visites guidées Kaléidoscope propose un tour « Bonheur d’occasion » qui passe par cette demeure et en détaille l’histoire.

L’amélanchier

Les œuvres de Jacques Ferron relatent l’époque charnière de la banlieusardisation du Québec, alors que ces zones aux accents encore ruraux voient l’asphalte, le béton, et un nouveau mode de vie gruger du terrain. Cette bâtisse de Longueuil, qui apparaît dans plusieurs romans, dont L’amélanchier, est décrite par l’héroïne Tinamer comme « une maison dont l’intérieur représentait des espaces infinis, telle une galaxie », alors que s’opèrent de profondes transformations alentour, où « la fantaisie et le burlesque » sont remplacés par « la banalité urbaine ».

Nègres blancs d’Amérique

Cette maison également située à Longueuil est l’habitation de jeunesse de Pierre Vallières, abondamment décrite dans Nègres blancs d’Amérique. « Pour Vallières, ce modeste bungalow construit par son propre père à temps perdu après le travail à l’usine représente l’illusion naïve de l’American dream, qui ne serait que néocolonialisme économique et consumérisme à crédit », précise la doctorante Rosemarie Savignac.

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