Chronique

Ça va crier dans les garderies privées

C’est Noël en novembre pour les familles québécoises. Dans son mini-budget de jeudi, Québec a annoncé qu’il utiliserait ses juteux surplus pour gâter les familles en devançant ses promesses électorales.

Dès janvier prochain, l’Allocation famille sera bonifiée pour quelque 680 000 familles. Désormais, pour chaque enfant, les parents auront droit à un montant qui variera entre 1000 $ et 2515 $ par année, selon le revenu familial. Cela changera beaucoup la donne, car auparavant, le montant maximal était deux fois moins élevé pour un deuxième et un troisième enfant.

Autre bonne nouvelle : les parents aisés n’auront plus à verser la contribution additionnelle pour services de garde subventionnés, qui pouvait atteindre jusqu’à 13,20 $ par jour. Avec le retour du tarif unique, toutes les familles paieront 8,25 $ par jour par enfant, peu importe leurs revenus.

Cet allégement permettra à près de 140 000 familles d’économiser jusqu’à 3600 $ pour un enfant et 5400 $ pour deux enfants. Encore de gros sous !

Le plus beau de l’affaire, c’est que la mesure est rétroactive au 1er janvier 2019. Donc, les familles qui ont économisé toute l’année pour payer cette facture dans leur déclaration de revenus du printemps prochain se retrouveront avec un joli magot à leur disposition. Quant aux parents qui avaient demandé à leur employeur d’augmenter leur prélèvement à la source pour absorber la contribution excédentaire, ils recevront un beau remboursement d’impôt.

N’est-ce pas formidable ? Ça dépend pour qui…

Pour Nicolas St-Onge, il s’agit plutôt d’un affront. Sa fille, qui aura 2 ans la semaine prochaine, fréquente une garderie en milieu familial non subventionnée. Elle est sur une liste d’attente pour une place dans un centre de la petite enfance (CPE) depuis plus de 20 mois. Toujours rien. Les places font cruellement défaut dans son secteur, à Saint-Lambert.

La famille s’est donc rabattue sur une garderie privée. « Nous avons été chanceux de trouver un endroit où ma fille est très bien », se réjouit M. St-Onge, qui doit néanmoins payer 35 $ par jour.

« Ça ne me dérangeait pas trop de payer ce prix-là lorsqu’il y avait la contribution excédentaire dans les garderies subventionnées. Au net, l’écart n’était que de 1 ou 2 $ par jour. Mais maintenant, ça crée un fossé », calcule M. St-Onge.

Quelques heures après le dévoilement de la mise à jour économique de Québec, jeudi, il a sauté sur le nouveau calculateur du ministère des Finances, qui permet de comparer le véritable coût d’une place en garderie, en considérant l’effet de l’impôt et des différents crédits et prestations.

Pour une famille dans sa situation, il y a maintenant un écart net de 13,79 $ par jour entre une place en CPE et sa place en milieu familial. M. St-Onge considère donc qu’il est doublement pénalisé. Non seulement il n’arrive pas à obtenir une place en CPE, mais par-dessus le marché il devra payer 3600 $ de plus par année.

« C’est comme ajouter l’insulte à l’injure ! », s’exclame-t-il.

L’injustice frappe surtout les familles mieux nanties, comme le démontre ce tableau, préparé à l’aide du calculateur du ministère des Finances.

Pour les couples moins fortunés, une grande part des frais en garderie non subventionnée est effacée par le crédit d’impôt pour frais de garde d’enfant versé par Québec. En fait, ce crédit absorbe 75 % de la facture pour les familles qui gagnent moins de 35 000 $ environ. Mais le taux du crédit diminue graduellement pour tomber à 26 % lorsque les familles gagnent plus que 157 000 $ environ.

Il y a 10 ans, les paliers de ce crédit avaient été revus et corrigés pour s’assurer que les familles de la classe moyenne qui ne trouvent pas de place en garderie subventionnée ne paient pas plus cher dans une garderie privée.

C’était une bonne idée.

Mais depuis, les tarifs des garderies ont grimpé. Et avec le retrait de la contribution excédentaire, les garderies privées deviendront beaucoup plus coûteuses que les CPE, particulièrement pour les familles mieux nanties.

Québec devrait ajuster à nouveau son crédit, pour effacer l’injustice. Sinon, il y a bien des parents qui voudront retirer leurs enfants des garderies privées… ce qui augmentera encore plus la demande pour les CPE, où il manque déjà de places. Et ce serait bête que des parents soient encouragés à déménager leur enfant de garderie, à le déraciner de son petit univers, pour des raisons strictement financières.

Durant la campagne électorale, la Coalition avenir Québec a séduit l’électorat en promettant d’abolir l’impopulaire contribution mise en place par les libéraux. Mais si on donne une bouffée d’oxygène aux familles qui fréquentent les CPE, on devrait en faire autant pour celles qui n’ont pas la chance d’avoir une place subventionnée.

Pourquoi de telles distorsions ? Il n’y a pas de raison.

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