Derrière la porte

Sexe et estime de soi

Pause vous propose chaque samedi un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

CETTE SEMAINE : REBECCA*, 32 ANS

Rebecca* est magnifique. La jeune trentaine, la lèvre pulpeuse et le sourcil soigneusement dessiné, elle a ce genre de beauté plastique à faire tourner les têtes. Mais le respect, l’estime de soi et le plaisir ne viennent pas nécessairement avec un gros tour de poitrine ou un regard charbonneux. Récit d’un parcours de vie en dents de scie.

La jeune femme, qui travaille en cinéma, nous a donné rendez-vous dans une tour de condos de Griffintown, là où habite son nouveau copain. Assise dans une sorte de hall avec vue imprenable sur le fleuve, elle nous raconte d’une voix douce et fragile ses péripéties. Ses hauts, ses bas, ses bons et moins bons coups. On ne sait pas encore trop où tout cela nous mènera. Mais chose certaine, rien n’est ici banal. Tout est sinon dérangeant, du moins légèrement troublant.

Quand a-t-elle découvert la sexualité ? « Avec moi-même ? sourit-elle. Jeune. Je devais être en première année. Je me souviens que je sentais qu’il fallait que je le cache, mais je savais que j’aimais ça. » Elle se rappelle aussi avoir trouvé un jour avec son frère et sa sœur une cassette vidéo porno, laquelle devait appartenir à son père. Ils avaient regardé ça en gang, cachés toujours. « C’est sûrement à cause du film, mais je me souviens que j’aimais découvrir mon corps. » Si elle se masturbait ? « Tous les jours, répond-elle en hochant la tête. Pour m’endormir… »

Rien à signaler ensuite jusqu’à l’adolescence, quand, vers 14 ans, Rebecca est partie avec sa famille en voyage dans le Sud. « Là, un G.O. a profité un peu de moi », résume-t-elle, avare tout à coup de commentaires. Il faut lui arracher les détails. Elle n’a visiblement pas envie de s’éterniser sur le sujet. « Je le trouvais bien beau. Et un soir, je suis sortie danser avec ma famille. Et il m’a emmenée à l’extérieur… », finit-elle par raconter.

Il avait 28 ans, soit exactement le double de son âge.

« Je ne connaissais pas ça. Je me disais que c’était ma faute. »

— Rebecca

On devine que le type en question l’a agressée. Non, elle n’aimait pas ça. Oui, elle avait mal. Non, elle ne voulait pas « vraiment ». Mais non, elle n’a rien dit non plus. « Oui, c’était vraiment une agression », laisse-t-elle enfin tomber.

Pendant des années, elle a aussi cru que la sexualité, c’était ça. « Tu te donnes », résume-t-elle froidement. « J’ai eu bien des aventures. Je ne me respectais pas. » En tout, elle a connu comme ça des dizaines d’hommes. « Quand ça adonnait, résume-t-elle. Si le gars voulait, je disais oui. »

Pourquoi ? Quelque part, c’est qu’elle se sentait obligée. « Obligée ? Oui, des fois. Souvent… C’était la suite normale des choses. »

Cela dit, à travers tout cela, entre une nouvelle paire de seins à 19 ans (« trop gros », trouve-t-elle aujourd’hui) et quelques copains, Rebecca prenait tout de même son pied. « Je suis Taureau ascendant Scorpion, sourit-elle. J’aime ça… Mes chums n’ont jamais eu à se plaindre. S’ils avaient envie de découvrir quelque chose, dans la mesure du possible, j’ai toujours dit oui. »

Et puis il y a trois ans, Rebecca a fini par se rendre en thérapie. On ne saura pas ce qui l’a motivée, mais reste que bien avant la vague #metoo, la jeune et jolie jeune femme a réalisé que non, sa première expérience sexuelle n’avait pas été exemplaire, encore moins normale, et qu’elle n’était aucunement « coupable ». « J’ai appris à reprendre confiance en moi. À dire non. Même si tu es toute nue, si tu changes d’avis, tu as le droit », récite-t-elle, tel un mantra.

Depuis, enchaîne-t-elle, tout a changé.

« Ça a changé ma façon de voir mes relations. Maintenant, j’ai le droit de dire non, et c’est correct. Je ne suis pas obligée. »

— Rebecca

La preuve : en couple depuis près de six mois avec son nouveau petit ami, elle a refusé de coucher avec lui le premier soir, dit-elle, fière d’elle. « Et puis je me pose des questions : est-ce que ça me tente ? »

Justement, comment ça se passe avec lui au lit ? À sa grimace, on comprend qu’elle en a encore long à raconter. « Il est un peu déviant… »

Déviant ? Les premières fois, raconte-t-elle, quand ils se sont demandé « ce qu’ils aimaient » au lit, il lui a avoué ceci, en lui faisant jurer de ne pas rire, et surtout de ne pas le juger : « Un de mes grands fantasmes, c’est de mettre deux filles dans une cage et de leur venir dessus… », cite-t-elle.

De toute évidence, ça lui fait un peu peur, confie-t-elle. D’ailleurs, la nouvelle Rebecca a du coup été très claire : non à la cage. Une laisse ? Non plus. Un collier ? À voir…

C’est qu’en discutant du sujet autour d’elle, elle a réalisé que son copain était peut-être ici victime de son âge. « Il est jeune, il a 24 ans, explique-t-elle. On m’a dit que les gars plus jeunes sont nés dans la porno. Ils en ont toujours regardé, ça les attire, et la sexualité, ils pensent que c’est ça. »

En clair, au lit, il lui tient toujours les jambes très écartées (alors qu’elle préfère plus de proximité), la pénètre souvent violemment, lui serre la gorge, et néglige par ailleurs (c’est un euphémisme) les préliminaires. « Il n’est pas à l’écoute, confirme-t-elle. Je lui ai dit que j’aimais ça, les préliminaires, mais il dit qu’il ne fait pas ça. Alors moi je lui en fais, mais lui ne m’en fait pas. » Si elle prend son pied ? « J’ai déjà eu mieux. »

D’où la question qui tue : mais pourquoi diable reste-t-elle avec lui ? Parce qu’il a aussi plein de belles qualités, répond-elle sans hésiter. Il est intelligent, il ne boit pas, ne fume pas, ne se drogue pas. « Il me fait connaître plein de bonnes choses. Il est super respectueux avec moi, il veut mon bien, il cuisine bien, il me fait rire et il m’emmène à la bibliothèque. Il m’emmène ailleurs, là où je n’ai jamais été avec personne… »

*Nom fictif, pour se confier en toute liberté.

Les coulisses de la rubrique « Derrière la porte »

Récolter les confidences sur la vie sexuelle de lecteurs est le mandat de la journaliste Silvia Galipeau depuis bientôt trois ans. Vous êtes curieux d’en apprendre davantage sur les dessous de cette populaire rubrique ? Vous vous demandez qui sont ces gens qui se confient ? Comment se déroulent les entretiens ? Est-ce un portrait fidèle des habitudes sexuelles des Québécois ? En compagnie du sexologue Vincent Quesnel, Silvia Galipeau vous dira tout le 13 décembre à midi, lors d’un webinaire animé par le journaliste Jean-Thomas Léveillé.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.