Thaïlande

Rencontrer les éléphants, éthiquement

Votre rêve est-il de chevaucher un éléphant pour sillonner la jungle thaïlandaise ? Il est tout à fait réalisable – mais au prix d’un dressage et d’un traitement préjudiciables au pachyderme. Il existe toutefois des réserves éthiques où l’on peut passer la journée à bichonner ces bêtes attachantes sans les heurter. Nous en avons visité une dans le nord de la Thaïlande.

CHIANG MAÏ — « Bone ! Bone ! » En langage « éléphantesque », ce signal indique à l’imposante bête qu’elle peut nous approcher et dévorer les bananes qu’on lui tend. « La nourriture, c’est le meilleur moyen pour les attirer et établir un contact avec eux », explique Tun, un des guides du camp. Ici, à l’Elephant Jungle Sanctuary, situé à 60 km au nord de Chiang Maï, entre la carotte et le bâton, on a vite jeté son dévolu sur la première option.

Une grande toile explicative a d’ailleurs été tendue sur l’une des cabanes de la réserve, rappelant en lettres rouges capitales « Pourquoi vous ne devriez pas chevaucher un éléphant », titre suivi d’explications détaillées sur l’espérance de vie réduite et les mauvais traitements que cette pratique, très prisée des touristes, entraîne.

« Environ 80 % des camps d’éléphants en Thaïlande proposent des chevauchées, estime Tun. C’est très mauvais pour l’éléphant, dont la structure squelettique n’est pas prévue pour recevoir autant de poids sur le dos. Le fait de subir des mouvements de bas en haut provoque des gonflements. » Certains camps vont même jusqu’à dresser les animaux pour qu’ils effectuent des danses, se désole le guide, puisque cet apprentissage ne se fait pas sans violence physique et psychologique.

En réaction à ces débordements préjudiciables aux animaux, et en réponse à la demande croissante des touristes soucieux de leur bien-être, des sanctuaires se sont multipliés aux quatre coins du pays ; certains vont jusqu’à limiter au strict minimum les interactions avec les pensionnaires. Alors, puisque les chevauchées sont rayées du programme, comment se déroulent ces journées ?

MALINS ET GOURMANDS

Tout commence en douceur, avec une présentation des lieux et un rappel des règles à respecter avant de rencontrer quelques-uns des 55 éléphants dispersés dans plusieurs camps. Elephant Jungle Sanctuary collabore avec les Karen, une minorité du nord de la Thaïlande, qui met à disposition les plaines où gambadent les pachydermes. Les spécimens sont loués à des habitants, y compris à des agriculteurs, ce qui dispense les bêtes de labeurs éreintants ou dangereux – ainsi, l’un des éléphants recueillis a eu une patte brisée par la chute de billots de bois qu’il transportait. 

« Nous rassemblons les éléphants en groupes de même famille, ce qui est très important pour eux. »

— Le guide Tun

Réunis dans une vaste plaine aménagée au cœur de la jungle, les participants, invités à enfiler une veste traditionnelle karen, peuvent alors établir les premiers contacts. On leur fournit des bananes pour amadouer et régaler les animaux, qui semblent apprécier cette séance de collations et d’égoportraits. Certains petits malins en profitent pour fouiller de leur trompe la poche de la veste des visiteurs pendant qu’ils croquent des photos ou leur font des embrassades, au cas où une banane y serait restée !

Les présentations faites, il est temps d’aller cuisiner un véritable repas pour ces nouveaux amis au larges oreilles. Installés en tailleur dans une cabane, les guides décortiquent la recette : du riz brun concassé, de la purée de banane et un zeste de plantes sauvages locales pour faciliter la digestion. « Il faut bien moudre le riz parce que les éléphants plus âgés n’ont plus toutes leurs dents », préviennent les guides. Les participants doivent alors énergiquement écraser les céréales au mortier et au pilon, puis former des boulettes avec les autres ingrédients.

Une fois plusieurs plateaux garnis, éléphants et humains sont séparés en deux lignes, face à face, séparés par une vingtaine de mètres. Les animaux trépignent en attendant le signal. « Surtout, vous leur mettez les boulettes directement dans la bouche, pas dans la trompe », répètent les guides, avant de clamer : « Bone ! Bone ! » Aussitôt, les animaux accourent à lourdes enjambées, ce qui fait trembler le sol. Bien qu’ils soient moins massifs que leurs homologues africains, ils en imposent ; certains visiteurs ont même été saisis d’une petite frousse en voyant débouler cette armada pachydermique droit sur eux.

FROTTER DERRIÈRE LES OREILLES

Les éléphants ne sont pas les seuls à apprécier la bonne chère. C’est au tour des invités du sanctuaire de se repaître d’un sympathique dîner thaïlandais, avant l’activité phare de la journée : la toilette quotidienne.

On enfile les maillots de bain et hop, tout le monde saute dans une vaste mare de boue, en compagnie des bêtes s’éclaboussant de leur trompe. Une fois souillées des pattes aux oreilles, elles se relèvent pour gagner la rivière longeant le camp et se rincer, avec l’aide des visiteurs munis d’écuelles pour les asperger.

Bien que tous semblent prendre plaisir à la séance de nettoyage, notez que certaines réserves comme Elephant Valley n’en organisent pas, car elles poussent plus loin leur souci de distanciation avec l’animal.

La journée de rencontre s’achève, encore une fois, sous le signe de la nourriture. En guise d’adieu, feuilles et branches sont apportées aux éléphants, qui vous les arrachent des mains sans ménagement. Des éléphanteaux se postent à nos côtés et nous déséquilibrent avec des coups de patte d’une puissance déjà extraordinaire. « Ils veulent simplement jouer », rassurent les guides.

Les plus chanceux passeront la nuit sur place, au son des barrissements nocturnes échangés entre les troupeaux.

À défaut de chevaucher les bêtes, on peut donc toujours galoper sur des rêves et vivre des expériences difficiles à oublier.

QUELQUES SANCTUAIRES ÉTHIQUES

Elephant Nature Park : les plus importantes et les plus reconnues des réserves du genre.

Elephant Valley : on y pousse plus loin les règles éthiques, en limitant les contacts physiques avec les animaux.

Elephant Jungle Sanctuary : plusieurs réserves sont disséminées dans le pays.

Elephant Steps : fondée par une expatriée française à Chiang Raï, cette réserve mise sur le bien-être des bêtes.

COMBIEN ÇA COÛTE ?

Les tarifs sont variables d’une réserve à l’autre. Compter environ 1700 baths (67 $) pour une demi-journée, 2500 baths (100 $) pour une journée complète, 5000 baths (200 $) pour une nuit sur place.

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