les rôles de ma vie

Guylaine Tremblay, en six rôles marquants

Depuis le début de la pandémie, les acteurs n’ont jamais autant fouillé dans leur boîte à souvenirs. Dans cette série, La Presse demande à des interprètes chevronnés de commenter les rôles marquants de leur carrière. Aujourd’hui, la comédienne Guylaine Tremblay nous confie six de ses grands rendez-vous, au théâtre et à la télévision.

Le rôle qui a fait évoluer la femme et l’actrice

« Madeleine dans Albertine en cinq temps, de Michel Tremblay. Parce que ce personnage m’a appris que ce n’est pas nécessairement un premier rôle spectaculaire ou “payant” qui est déterminant dans la carrière d’un acteur. Et je serai toujours reconnaissante envers Martine Beaulne d’avoir pensé à moi pour jouer la sœur d’Albertine. D’ailleurs, lorsqu’elle me l’a proposé, j’étais très étonnée… Avec mon petit œil noir foncé, mon énergie forte, ma voix grave, j’ai davantage le casting d’Albertine que celui de Madeleine. Mais Martine m’a dit : “J’ai besoin de ta douceur et de ta bienveillante lumière !” Ça m’a touchée, bien que je sois assez lumineuse dans la vie, avant ça, personne n’avait vu ce côté-là chez l’actrice. J’ai donc pu laisser aller cette douceur dans mon jeu. Un travail qui m’a permis d’ouvrir, d’élargir mon registre de jeu. Après, j’ai pu explorer différentes zones d’émotions avec d’autres personnages. Puisque la production d’Espace Go a souvent été reprise [de 1995 à 2000], j’ai pu jouer ce rôle durant cinq ans partout au Québec. Ce qui est rare. Or, jusqu’à la fin, Madeleine m’a apporté plein de joie ! »

Le rôle dont on vous parle le plus souvent

« Il y en a deux à la télévision : Marie Lamontagne (Unité 9) et Annie Séguin (Annie et ses hommes). Avec Annie, mon lien avec le public s’est cimenté. Les téléspectateurs se sont identifiés à cette héroïne moderne et imparfaite, avec ses hauts et ses bas. Je l’ai même jouée en dépression profonde durant toute une saison… Si avec Caro, dans La petite vie, les gens ont commencé à me reconnaître dans la rue, avec Annie, j’ai senti qu’ils m’adoptaient. J’ai aussi appris le plaisir de jouer le même rôle durant sept ans. Au début, j’avais peur de m’ennuyer. Or, plus on fouille un personnage sur la durée, plus on a la chance de le raffiner… et de le comprendre. Pour Marie Lamontagne, c’est une leçon de jeu ; j’ai appris que parfois, les silences sont aussi révélateurs que les grands monologues. Marie, c’est ma sœur noire, mon côté sombre, ténébreux. Elle est à la fois très loin et très proche de moi. Si je n’avais pas eu une enfance heureuse, si j’avais été victime d’inceste, comme elle, j’aurais sans doute développé le côté renfermé et introverti de Marie. Avant de faire Unité 9, je ne comprenais pas pourquoi certaines victimes ne parlent jamais, ou refusent de dénoncer leurs agresseurs à la police… Je voyais ça comme de la faiblesse. Or, Marie m’a appris à ne pas juger le silence des victimes. »

Le rôle qui a permis à l’interprète de mieux comprendre son métier

« La “Chatte” dans Aurélie, ma sœur, de Marie Laberge. J’avais 27 ans. Depuis quatre ans, je jouais de petits rôles à Québec, au Trident, à La Bordée, lorsque Marie m’a proposé cette pièce à deux personnages, dans laquelle je suis sur scène pendant plus de deux heures, aux côtés de la géniale comédienne Denise Gagnon, ma professeure au Conservatoire. Un vrai cadeau ! Toutefois, j’ai cru ne jamais pouvoir y arriver. Au premier enchaînement du spectacle en répétition, j’ai commencé la pièce avec tout le poids de ce qui allait arriver à mon personnage dans la pièce. Erreur de jeune actrice ! À la fin, tremblante, j’ai été vomir aux toilettes. Je pleurais tellement je me trouvais mauvaise. Alors, après m’avoir laissé pleurer, Marie et Denise m’ont dit une chose simple… mais cruciale : au théâtre, le personnage ne sait pas ce qu’il va vivre au début de la pièce. Comme dans la vie, on ignore ce qui nous arrivera dans 10 ou 20 minutes. Ce qui compte, c’est l’instant présent, l’émotion de la situation. Pour rester dans la vérité, il faut savoir bien distribuer son énergie durant toute la représentation. Comme pour un marathon. Si tu pars en sprintant, tu ne te rends pas jusqu’au bout. »

Le rôle qui a changé votre vision du métier

« Anne, dans Durocher le milliardaire au Nouveau Théâtre Expérimental. Pour la rencontre déterminante avec Robert Gravel et Alexis Martin. Et pour le saut dans le vide. Je venais à peine de déménager à Montréal. Le premier jour des répétitions, il est 11 h le matin. Je vois une caisse de bière sur la table, mais pas de café… J’en fais la remarque à Robert – qui est le metteur scène et le directeur de la compagnie –, il me répond : “Ah ! la fille des théâtres institutionnels vient d’arriver !” J’ai alors compris que les mots “travail” et “plaisir” vont bien ensemble ; qu’il n’y a pas d’obligation de souffrir pour être un artiste ; et qu’on peut avoir du gros fun en restant rigoureux, en ayant le souci de réinventer notre art. »

Le rôle incontournable

« Je ne peux pas passer à côté de Nana, dans Encore une fois, si vous permettez, autre immortel personnage de Michel Tremblay. Quelques jours avant la première chez Duceppe, après une générale, le metteur en scène Michel Poirier vient me voir dans la loge. Il est livide. Il vient juste d’apprendre la mort de Rita Lafontaine [qui a créé le rôle au Rideau Vert en 1998]. Un choc ! Le lendemain, je suis paralysée ! Mes jambes, mon corps, me font mal. Je suis en boule dans ma chambre. Je pense que je ne serai jamais à la hauteur de cette grande femme, de cette immense actrice qu’on a tant aimée. Puis, je réalise que ce qui me paralyse, c’est mon ego. Or, mon ego ne me sert pas du tout en ce moment. Je dois plutôt m’oublier et me concentrer sur la joie et le partage avec le public. Ça peut sembler ésotérique, mais je crois que Rita m’a parlé ce jour-là, pour me convaincre que la mort ne peut pas gagner. Alors, l’immense tristesse de sa disparition s’est transformée en moment de grâce, le soir de la première. J’aimerais beaucoup rejouer Nana, un jour, avant d’être trop vieille… »

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