Cinéma Ce que La Presse en pense

De danse et de politique

Drame biographique
The White Crow  (v.o.s.-t.f. : Noureev)
Ralph Fiennes
Avec Oleg Ivenko, Adèle Exarchopoulos, Ralph Fiennes
2 h 07
***1/2 

Quoi voir cette semaine ? Voici les suggestions de nos journalistes.

Pour son troisième long métrage à titre de réalisateur, après Coriolanus et The Invisible Woman, Ralph Fiennes relate les années de jeunesse de Rudolf Noureev. Ce danseur, considéré comme l’un des plus grands du XXe siècle, a non seulement marqué les esprits grâce à son talent d’exception, mais il fut aussi l’un des premiers artistes russes à faire défection de l’Union soviétique pour se refaire une vie en Occident.

Portant à l’écran un scénario du dramaturge britannique David Hare (The Hours, The Reader), tiré d’une biographie écrite par Julie Kavanagh, The White Crow entremêle trois parties distinctes de la vie du danseur : son enfance à Oufa pendant la guerre dans des conditions très précaires ; les années d’entraînement à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) auprès d’un professeur de ballet réputé, Alexander Pouchkine (campé par Ralph Fiennes lui-même) ; et, finalement, l’épisode dramatique de 1961, alors que le jeune homme, en tournée en Europe avec la troupe du Kirov, décide de demander l’asile politique aux autorités françaises à l’aéroport Le Bourget, provoquant ainsi l’un des incidents emblématiques de la guerre froide.

Fiennes décrit le parcours d’un artiste hyper doué, doté d’une forte personnalité. Son individualité est toutefois réprimée progressivement par le régime soviétique, d’autant plus que la nature même de l’homme attire la suspicion des autorités en place. L’histoire atteint d’ailleurs son point d’orgue au cours de l’épisode consacré à la tournée européenne du Kirov, alors que des agents du KGB, dépêchés pour surveiller étroitement les danseurs, en ont plein les bras avec lui. Ayant découvert les plaisirs du mode de vie occidental en compagnie de Français avec qui il a sympathisé (Adèle Exarchopoulos incarne Clara Saint et Raphaël Personnaz se glisse dans la peau du danseur Pierre Lacotte), Noureev a du mal à rentrer dans le rang.

Ralph Fiennes a fait appel à un inconnu, Oleg Ivenko, pour incarner le danseur étoile. Il a bien fait. En choisissant un véritable danseur, dont les traits du visage rappellent un peu ceux de Noureev, le cinéaste peut ainsi filmer les entraînements et les ballets de façon crédible.

Il émane aussi du jeune homme assez de charisme pour faire croire à l’ascendant que Noureev pouvait susciter. On apprécie aussi le respect des langues, dans la mesure où les langues d’origine sont employées quand des personnages de même nationalité échangent entre eux. Le personnage qu’il incarne se situant dans l’épisode campé à Leningrad, Ralph Fiennes joue en russe.

Le récit prenant fin au moment où Noureev se réfugie en France, à l’âge de 23 ans, il ne faut cependant pas espérer ici une biographie exhaustive du danseur, mort du sida en 1993. Son homosexualité est abordée de façon furtive, d’autant plus qu’on lui prête une liaison avec l’épouse du maître Pouchkine pendant sa formation à Leningrad. Pour justifier cette approche, Fiennes s’appuie sur la jeunesse d’un personnage dont le narcissisme est cependant bien évoqué. La richesse de la vie de Noureev après son passage à l’Ouest pourrait sans doute inspirer un autre film, mais en s’attardant uniquement aux jeunes années du personnage, le cinéaste a pu se concentrer sur une montée dramatique plus précise.

Notez que The White Crow est aussi à l’affiche en version originale sous-titrée en français, sous le titre Noureev.

À défaut de substance, du spectacle !

Thriller
John Wick : Chapter 3 – Parabellum
Chad Stahelski
Avec Keanu Reeves, Halle Berry, Ian McShane
2 h 12
*** 

John Wick est déclaré « excommunicado » après avoir assassiné un membre de la Table haute. Sa tête étant mise à prix pour 14 millions de dollars, il est livré à lui-même, traqué par tous les tueurs à gages les plus dangereux du monde.

Rien ne ressemble davantage à un film de John Wick qu’un autre film de John Wick. Les amateurs de cet antihéros taciturne, dont les aventures ont pris la forme d’une franchise, trouveront assurément leur compte dans ce nouvel opus divertissant mais dénué de substance. Avec une indéniable maîtrise – et même du style –, le réalisateur Chad Stahelski, qui avait déjà signé les deux premiers chapitres, aligne les scènes de combats et de tueries en tentant d’insérer parfois, ici et là, des bribes d’histoires, lesquelles ne sont évidemment pas plausibles plus d’une nanoseconde. On se surprend pourtant à trouver les noms de quatre scénaristes au générique.

En revanche, tout évoque ici l’esprit d’une bande dessinée pour adultes. L’approche est constamment outrancière, avec, à la clé, clins d’œil et pointes d’humour. Mais ce qui importe avant tout dans ce divertissement d’action où gicle l’hémoglobine, où l’on ne compte plus les victimes au bout de 10 minutes, ce sont les chorégraphies et les cascades, fortement inspirées du cinéma d’action asiatique. Sur ce plan, l’effet est d’une redoutable efficacité.

On salue aussi l’espèce de grâce de Keanu Reeves, qui, à 54 ans, est toujours aussi convaincant dans son rôle. Cela dit, aussi spectaculaire que soit ce film, on éprouvera quand même un malaise face à la glorification d’un arsenal hallucinant.

Notez que ce film est aussi à l’affiche en version française sous le titre John Wick : Chapitre 3 – Parabellum.

Une comédie qui fait du bien

Comédie dramatique
Jusqu’ici tout va bien
Mohamed Hamidi
Avec Gilles Lellouche, Malik Bentalha, Sabrina Ouazani
1 h 30
Trois étoiles

Après un contrôle fiscal qui tourne mal, l’agence de communications parisienne Happy Few doit déménager ses bureaux à La Courneuve, une banlieue « difficile ». Les bobos parisiens vont donc devoir composer avec leur nouvel environnement.

Dès le début du film, on est séduit par Fred Bartel, patron de l’agence Happy Few, au tempérament bouillant, stressé, drôle et très humain, incarné par Gilles Lellouche.

Ce petit malin a voulu avoir des exonérations d’impôt en faisant croire que son agence de communication avait ses bureaux dans une banlieue parisienne. Résultat ? Il doit y déménager et embaucher des jeunes issus de cette même banlieue où l’on craint le pire. Ce qui est incroyable dans ce film, c’est la solidarité qui s’en dégage. Les employés forment une dynamique équipe toujours prête à rivaliser d’imagination pour se sortir de situations catastrophiques !

Même si certaines scènes du film sont un peu improbables, ce qui compte, c’est le message, un peu fleur bleue, qu’on peut s’entraider, quelles que soient nos origines et nos différences. Le réalisateur Mohamed Hamidi pose un regard bienveillant et s’amuse avec les clichés des jeunes des banlieues. Les situations comiques s’enchaînent, les comédiens Malik Bentalha et Gilles Lellouche forment un duo attachant. On passe un bon moment, car cette comédie est sympathique et fait du bien.

— Olivia Lévy, La Presse

Du rock en URSS

Drame biographique
Leto (v.o.s.-t.f. : L’été)
Kirill Serebrennikov
Avec Teo Yoo, Irina Starshenbaum, Roman Bilyk
2 h 06
*** 1/2

Au début des années 80 à Leningrad, une scène rock émerge en amont de la Perestroïka. Mike s’est déjà fait un nom au moment où, en compagnie de son amoureuse, il rencontre le jeune Viktor Tsoi. Ensemble, ils vont changer le monde musical en Union soviétique.

Kirill Serebrennikov est ce cinéaste russe qui, l’an dernier, n’a pu accompagner son film à Cannes à cause d’une assignation à résidence, levée depuis. Son film, fort bien accueilli sur la Croisette, évoque le parcours de Viktor Tsoi, figure légendaire de la scène rock soviétique dans les années 80. L’atmosphère répressive évoquée dans ce film – le pouvoir soviétique n’était guère entiché des excès liés à la culture rock – emprunte du coup une résonance très actuelle.

Très connu en Russie (moins dans le reste du monde), Viktor Tsoi (incarné par l’acteur coréen Teo Yoo) est arrivé à une époque charnière de l’Union soviétique – les années 80 – et a charrié avec lui les aspirations d’une jeunesse en quête de liberté, jusque-là trop contrainte par les règles strictes imposées par le régime. Grâce à sa poésie, qu’il a su harmoniser à des styles musicaux venus d’Amérique et de Grande-Bretagne, inspiré aussi par le mouvement punk, Tsoi a pu donner une voix à ceux qui cherchaient une manière de s’exprimer et de se faire entendre.

Tourné en majeure partie en noir et blanc, Leto (L’été est le titre français) rappelle aussi l’esthétique de cette époque. Il se dégage de l’ensemble une certaine mélancolie, mais le spectateur qui ignorerait l’histoire de Viktor Tsoi, mort dans un accident de voiture en 1990, aura parfois l’impression de regarder les choses plus à distance. Cela dit, Serebrennikov propose un formidable voyage musical.

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