OPINION

Trump, Trudeau, et le maillon faible

Je n’ai eu presque aucune hésitation à applaudir la performance du premier ministre Justin Trudeau dans sa confrontation avec Donald Trump.

Il a eu raison de tenter de temporiser avec l’imprévisible président depuis son élection. Il a eu raison de répliquer aux tarifs sur l’acier et l’aluminium avec des tarifs. Il a eu raison de réitérer que le Canada n’allait pas se laisser bousculer. Raison encore de s’appuyer sur ses alliés européens, japonais et mexicains pour faire front.

J’ai écrit « presque aucune hésitation », car il y a un maillon faible dans notre rapport de force avec les États-Unis. Deux en fait. Le premier est à Québec. Le lendemain de l’imposition des tarifs, le gouvernement libéral du Québec s’est opposé à ce que le Canada réplique. Un très mauvais réflexe, d’autant que la réplique canadienne était coordonnée avec celle de nos alliés.

Cette faiblesse libérale n’est pas nouvelle. Elle coûte plusieurs centaines de millions à notre industrie laitière.

Au dernier moment, pendant la négociation avec l’Europe, pour protéger les exportations de bœuf de l’Ouest, Ottawa a sacrifié le lait québécois en ouvrant la porte à de nouvelles importations. J’étais alors ministre du Commerce extérieur et nous avons avisé Ottawa que notre gouvernement refuserait d’entériner l’accord sans l’obtention d’une compensation pleine et entière de nos agriculteurs.

Une fois élu, Philippe Couillard a levé cette condition, avec l’appui de François Legault. Résultat : la compensation fédérale ne couvre pas 25 % des pertes encourues.

Deuxième épisode : le Partenariat transpacifique. Une fois encore, Ottawa paie avec le lait québécois l’ouverture d’un marché qui profite essentiellement à l’Ouest.

Facture pour nos fermes : 300 millions supplémentaires par an. Réaction du gouvernement Couillard ? Silence absolu. Cumulativement, les concessions consenties par les deux accords coûtent selon l’évaluation des producteurs québécois, environ 30 000 $ par année par ferme.

Venons à l’ALENA. Trump est obsédé par notre système de gestion de l’offre et par le commerce du lait. Pourtant, le Canada importe cinq fois plus de lait américain qu’il n’en exporte aux États-Unis. Peu importe, Trump vise le maillon faible.

Ses négociateurs savent que le Canada finit toujours par céder sur le lait. Et ils ont bien entendu Justin Trudeau affirmer la semaine dernière au réseau NBC qu’il allait faire preuve de « flexibilité » sur ce point. La diplomatie américaine a dû noter aussi que, ce lundi, le gouvernement Couillard et la CAQ ont refusé d’insérer dans leurs motions sur le commerce les amendements du Parti québécois qui réclamaient un « refus de toute nouvelle concession sur les importations de lait ».

En menaçant maintenant d’imposer des tarifs à l’importation des voitures, Donald Trump vise juste. Qui croira un instant qu’Ottawa choisira de protéger le lait plutôt que l’automobile ?

La seule stratégie québécoise possible est la suivante : annoncer immédiatement le refus absolu de l’Assemblée nationale de ratifier tout nouvel accord international qui augmentera les importations de lait (donc, le Partenariat transpacifique), ce qui augmentera notre rapport de force interne face à Ottawa et à l’Ouest, qui tiennent à cet accord.

Convaincre nos partenaires qu’il faut ne céder à Trump sur rien : ni le lait, ni l’automobile, ni la clause crépusculaire.

Les négociateurs canadiens l’ont déjà reconnu : l’absence d’ALENA est préférable à un mauvais ALENA. Et il y a toujours la stratégie de gagner du temps, d’attendre les élections américaines de mi-mandat, de voir venir.

Il est encore temps pour Philippe Couillard d’utiliser les quelques rares instruments à la portée de notre statut provincial pour au moins cesser d’être un maillon faible et colmater la brèche ouverte par Justin Trudeau, sous les applaudissements de la CAQ.

Mais que tous soient avertis. Un gouvernement du Parti québécois, élu le premier octobre prochain, n’acceptera jamais que nos producteurs, notre industrie, notre gouvernement, soit le maillon faible de qui que ce soit.

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