Critique

Désacralisation d’une icône

***1/2 Comédie dramatique
Le redoutable
Michel Hazanavicius
Avec Louis Garrel, Stacy Martin, Bérénice Bejo
1 h 47

Synopsis

En 1967, alors qu’il est au faîte de sa gloire, Jean-Luc Godard tourne La Chinoise avec Anne Wiazemsky, la jeune femme de qui il est tombé amoureux. L’échec du film à sa sortie provoquera toutefois chez lui une profonde remise en question, que viendront amplifier les émeutes de Mai 68.

Ce qui surprend d’abord, c’est à quel point Michel Hazanavicius, réalisateur de The Artist, a inséré des éléments de franche comédie dans un récit au centre duquel figure une icône intouchable auprès des cinéphiles « purs et durs ». Point de révérence ici, mais une sorte d’hommage à une époque révolue, tant sur le plan esthétique que dans le propos.

Ce clin d’œil fait en sorte que le spectateur aura cependant du mal à décoder les véritables intentions du cinéaste. En s’inspirant du livre Un an après, écrit par Anne Wiazemsky (joliment interprétée par Stacy Martin, la révélation de Nymphomaniac), Hazanavicius désacralise le mythe Godard et montre ce dernier se tourner vers une radicalisation obsessionnelle dont il n’est plus jamais sorti, du moins sur le plan artistique. De là à parler de moquerie, il n’y a qu’un pas.

Cela dit, il convient de souligner ici la performance étonnante de Louis Garrel. Lui qui, d’une certaine façon, incarne la filiation directe de cette époque au cinéma, lui qui, de façon avouée, voue une admiration sans bornes au réalisateur du Mépris, il se glisse ici dans la peau de Godard avec humilité. N’hésitant pas à évoquer les aspérités du personnage, il modifie sa voix, son phrasé, son physique. L’acteur assume complètement son rôle et s’harmonise bien au ton du film. Cela est tout à son honneur.

Critique

La transformation

***1/2 Thriller
Revenge
Coralie Fargeat
Avec Matilda Lutz, Kevin Janssens, Vincent Colombe
1 h 48

Synopsis

Trois riches chefs d’entreprise se réunissent pour leur partie de chasse annuelle dans le désert, mais l’un d’eux, Richard, arrive quelques jours à l’avance avec sa maîtresse, Jennifer. Ses partenaires Stan et Dimitri le rejoignent de façon impromptue, et ce qui s’annonçait comme une escapade idyllique prend rapidement une tournure infernale, la partie de chasse se transformant en chasse à l’homme baignée de sang.

Pour son tout premier film, la réalisatrice française Coralie Fargeat plonge à fond dans le cinéma de genre, avec un thriller gore dont elle maîtrise habilement les codes. Rappelant par moments des films comme Kill Bill et Mad Max, Revenge est efficace et visuellement réussi, faisant contraster les sublimes panoramas du désert ocre, personnage en soi, et une esthétique pop aux couleurs acidulées.

Sucette à la main, tout de rose et légèrement vêtue, Jennifer (justement portée à l’écran par l’actrice italo-américaine Matilda Lutz) est l’archétype même de l’aguichante Lolita, avec autant de profondeur d’esprit que le laissent suggérer ses jupes et ses danses affriolantes, qui ont tôt fait d’attirer la convoitise de Stan.

Malgré l’atmosphère festive, l’air est lourd et vicié dans cette villa. Telle la pomme croquée par notre Lolita de service qui pourrit, lentement le fruit sera cueilli – ou plutôt violemment pris – par Stan, sous l’œil complice de Dimitri, dans une scène de viol évoquée plutôt que montrée de manière frontale. De là, une spirale infernale s’enclenche rapidement. Trahie par Richard, Jennifer sera laissée pour morte, empalée au milieu du désert hostile, puis pourchassée sans répit. Les personnages masculins – sans grande profondeur psychologique, disons-le – révèlent, sous leurs airs de bons pères de famille, leur nature vile, lâche, bestiale, dans laquelle la femme encombrante devient un objet jeté après usage.

Un des aspects les plus intéressants du film réside dans cette transformation profonde du personnage féminin, révélée dans une scène aux accents chamaniques. De cette mutation naît une héroïne transfigurée, véritable amazone du désert, qui passe de proie à prédatrice.

Oui, il y a (beaucoup) de sang et de violence dans Revenge, comme le veut tout bon film gore ; un côté excessif pleinement assumé qui s’affranchit de toute volonté de réalisme dans cette cavale infernale aux accents fantasmagoriques, et même parfois poétiques.

Critique

La lente séduction

*** Documentaire
La maison des Syriens
Christian Mathieu Fournier et Nadine Beaudet
1 h 20

Synopsis

Dans le village de Saint-Ubalde, dans la MRC de Portneuf, la population se mobilise pour accueillir une famille de réfugiés syriens. Les habitants amassent des fonds et préparent la maison des futurs arrivants. Mais ces derniers, ralentis par des tracasseries administratives, se font attendre.

Filmer l’attente peut être un exercice périlleux. C’est justement ce dont souffre ce documentaire fort louable, truffé de belles idées et de beaux plans, mais aussi de quelques passages à vide. Combien, par exemple, de scènes de réunions autour d’une table avec le même monde, des bénévoles au grand cœur, certes, mais qui, espérant l’arrivée d’Evlyne, Hani et Lamitta, n’en finissent plus de s’organiser et de se languir. Les deux réalisateurs ont choisi le point de vue de ceux qui vont accueillir la famille syrienne, et non des trois réfugiés. Si l’idée est intéressante, elle comporte certains pièges que Christian Mathieu Fournier et Nadine Beaudet n’ont que partiellement contournés.

En adoptant un autre point de vue, moins sévère, on est charmé, ému et même fier de la somme d’efforts de la population de Saint-Ubalde pour accueillir cette jeune famille. Les deux cinéastes montrent avec acuité qu’un tel geste ne se réalise pas en un tour de main. Les échanges de courriels, par exemple, entre les deux parties sont innombrables. Les citoyens de Saint-Ubalde ont la chance de compter sur une des leurs, Nawel, pour traduire de l’arabe au français.

Les réalisateurs, et c’est tout à leur honneur, prennent aussi soin de montrer que cette arrivée ne fait pas l’unanimité. Au cours d’une rencontre publique, des opposants, dispersés dans la salle, s’inquiètent pour « la sécurité de notre nation ». Ils sont rappelés à l’ordre par une communauté soudée dont la majorité des membres sont heureux d’accueillir ces nouveaux arrivants. D’ailleurs, la maison qu’Evlyne, Hani et Lamitta vont occuper ne se situe pas en retrait des autres résidences. Elle est campée en plein cœur du village avec du muguet, des lumières de Noël aux fenêtres et un beau carré de gazon à couper. Encore une fois, c’est réjouissant.

Critique

Quel party ?

** Comédie
LIFE OF THE PARTY
(V.F. : LA REINE DE LA FÊTE)
Ben Falcone
Avec Melissa McCarthy, Gillian Jacobs, Molly Gordon
1 h 45

Synopsis

Une femme larguée par son mari décide de retourner à l’université, la même où sa fille étudie, afin d’obtenir le diplôme qu’elle n’a pas eu plus jeune lorsqu’elle est tombée enceinte.

On comprend assez rapidement, avec Life of the Party, comédie écrite en duo par Ben Falcone et Melissa McCarthy, couple dans la vraie vie qui nous a offert Tammy, que sa sortie coïncide avec la fête des Mères. Mais ce film sans aucune originalité où le party ne lève pas est aussi pénible à regarder qu’une carte de vœux Hallmark rose nanane remplie de phrases sirupeuses qu’on donne pour faire plaisir à une mère très quétaine, qu’on aime malgré tout.

Parce qu’on l’aime, Melissa McCarthy, depuis Saturday Night Live et Bridesmaids. Sauf que ce film archiprévisible n’est pas à la hauteur de son talent comique. On utiliserait ici des divulgâcheurs qu’on ne se sentirait même pas coupable, tellement vous verrez venir à peu près tous les revirements.

Le jour où Deanna (McCarthy) va déposer sa fille Maddie (Molly Gordon) à l’université, son mari lui demande brutalement le divorce et lui annonce qu’il en aime une autre. En pleine crise existentielle, Deanna choisit de retourner aux études, qu’elle a abandonnées à un an du diplôme quand elle est tombée enceinte. Elle décide d’aller à la même université que sa fille, où elle retrouvera sa jeunesse, changera de look, fera la fête, séduira un beau jeune homme deux fois plus jeune qu’elle, et deviendra l’amie de toutes jusqu’à l’obtention de son diplôme. L’importance des études ? C’est pas mal secondaire ici, et on ne saura jamais ce que Deanna compte faire de sa vie après l’université. Pour l’empowerment intellectuel des femmes, on repassera.

Dégoulinant de bons sentiments qui tuent littéralement le rire, Life of the Party n’a aucune crédibilité, en plus de représenter un cauchemar pour n’importe quelle fille qui se retrouverait dans une telle situation. On présente ici une image saugrenue de la jeunesse, gnangnan au possible, docile jusqu’à l’absurde, dans laquelle peu de jeunes filles se reconnaîtront.

Life of the Party souffre aussi gravement de la comparaison avec un film comme Blockers, hilarante comédie sur la parentalité, l’une des surprises de l’année. Alors si votre mère est vraiment cool, épargnez-lui ce supplice qui pourrait l’insulter et proposez-lui Blockers, plutôt.

Critique

À rendre malade

** Comédie
Knock
Lorraine Levy
Avec Omar Sy, Alex Lutz, Ana Girardot
1 h 54

Synopsis

À Saint-Maurice, dans le département de la Drôme, le bon docteur Knock (Omar Sy), un ancien fripon qui s’est poussé avec des dettes de jeu, séduit une population naïve, ce qui lui permet de remplir son compte en banque. Mais la suspicion du curé Lupus (Alex Lutz) et le charme exercé par la belle Adèle (Ana Girardot) viendront courber ses plans.

Le visionnement de la bande-annonce soulevait des inquiétudes. Et malheureusement, l’écoute du film n’a pas effacé cette première impression.

Inspiré du roman de Jules Romains, dont le nom est donné à la place du village où l’histoire se passe, Knock en est à sa quatrième adaptation au cinéma. Celle-ci verse dans le vaudeville, la farce facile, les jeux de mots tombant à plat. En plus, le scénario, très quelconque, est farci de ruptures de ton qui n’aident en rien la trame narrative.

Dans le rôle du docteur Knock, le comédien Omar Sy ne se gêne pas pour escroquer les habitants du village, tous aussi naïfs les uns que les autres. Or, cette naïveté des personnages est désolante. Il y a le facteur un peu fêlé prêt à tout pour faire plaisir au docteur, le pharmacien cupide prêt à le suivre dans ses combines, la femme aveuglée d’amour qui offre son corps, le curé suspicieux, mais hystérique, la veuve aux répliques militaires inspirées de son mari, tué par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale.

Or, comme ces personnages secondaires jouent des rôles importants, leur côté caricatural, leurs mimiques et leurs tics édulcorent un scénario déjà mince. La mise en scène est à l’avenant. Par exemple, cette scène « cartoonesque » d’un cycliste qui, pour éviter une voiture, se retrouve tête première dans la fontaine du village.

Les meilleurs moments sont construits autour de la liaison naissante entre Knock et Adèle (Ana Girardot) qui donne lieu à des moments tendres, charmants, mais également dramatiques. Ici, le film se fait plus convaincant. On se réjouit aussi du fait que l’ensemble est filmé dans le cadre féerique du sud-est de la France. Mais cela n’en fait pas un bon film pour autant.

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