Analyse

Une campagne plus longue, le pari de Philippe Couillard

Québec — Dans une course, que faites-vous si votre adversaire fonce vers la ligne d’arrivée, vous laissant loin derrière ? Si vous pouvez décréter un tour de piste supplémentaire, pas d’hésitation. Vous croisez les doigts en espérant qu’il se passe quelque chose d’inattendu, qu’un événement susceptible de changer l’issue de la compétition survienne. Que cet adversaire trébuche.

C’est la situation dans laquelle se trouvent les organisateurs du Parti libéral du Québec (PLQ). Sondage après sondage, la Coalition avenir Québec (CAQ) caracole en tête. Avec la tenue des élections à date fixe, la seule carte qui reste entre les mains du premier ministre reste la durée de la campagne. On s’attendait à un scrutin déclenché le 29 août, pour 33 jours de campagne. La loi permet d’étirer l’engagement jusqu’à 39 jours, ce qui donnerait un week-end supplémentaire. Au total, quelques points de presse de plus où François Legault est susceptible de faire un faux pas – un pari un peu désespéré, on en conviendra, de la part des stratèges libéraux.

Dans plusieurs châteaux forts – Westmount, Nelligan, Jacques-Cartier –, le PLQ n’a pas annoncé de candidats. À l’interne, on convient facilement que le parti n’a pas de vedettes dans sa manche.

Tout l’été, en tournée, François Legault a voulu répondre à la critique récurrente à l’endroit de son parti : l’absence d’équipe. Il a annoncé de nouveaux candidats chaque semaine.

Bien sûr, cette stratégie de prolonger la campagne n’offre pas de garantie de résultat pour Philippe Couillard. Mais, on peut le dire sans détour, il n’a rien à perdre. Sous le sceau de la confidence, certains ministres craignaient encore cette semaine que cette opération rende méfiants les électeurs, qui y verraient une « astuce » destinée à les berner. La question est revenue hier sur la table au conseil des ministres. Les tenants d’une campagne plus longue étaient clairement plus nombreux que leurs adversaires.

Premier visé par cette opération, François Legault a tout de suite clairement dédouané les libéraux. « Quand vous voulez, M. Couillard ! », a-t-il tweeté hier. « Cela nous laissera plus de temps pour présenter nos solutions crédibles », de renchérir le chef péquiste, Jean-François Lisée. Personne n’alimentera de débat autour d’un nouveau calendrier. L’idée circule depuis un moment dans les cercles libéraux ; à la fin du mois de juin, de passage à Washington, Philippe Couillard reconnaissait réfléchir à un tel scénario.

Pour plusieurs, quelle que soit la date du lancement, il faut surtout que l’événement défile comme du papier à musique. Les péquistes se souviennent du lancement désastreux de Pauline Marois en 2014 – elle n’avait pas voulu répondre aux journalistes et avait même oublié de préciser la date du scrutin dans sa brève allocution pourtant scriptée. Ce n’était pas mieux pour les libéraux en 2012 ; obsédé par les manifestations des carrés rouges, Jean Charest avait lancé sa campagne sur le tarmac de l’aéroport de Québec, inaccessible aux étudiants. L’annonce s’était faite dans la cacophonie, à travers le bruit du trafic aérien.

L’importance d’une campagne

La décision, probable actuellement, de prolonger la guerre d’une semaine illustre une réalité nouvelle. Les campagnes ont désormais un réel impact sur le résultat. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies, alors que, foi d’organisateur, on retrouvait dans l’urne, à peu de choses près, le constat des sondeurs à la ligne de départ. Les électeurs n’ont plus la même fidélité à l’égard des partis, et cinq semaines de reportages, de débats, de collisions entre les chefs ont une influence certaine.

Les exemples sont nombreux où les résultats auraient été différents si on avait repoussé la ligne d’arrivée.

En 2007, le chef de l’Action démocratique du Québec, Mario Dumont, avait surpris tout le monde en devenant chef de l’opposition avec 40 députés. Avec une semaine de plus, il aurait peut-être pu s’asseoir dans le siège du premier ministre avec un gouvernement minoritaire. Au référendum de 1995, la campagne du Oui avait démarré péniblement. Elle avait pris son envol avec l’entrée en scène de Lucien Bouchard, mais le Non l’a emporté de justesse. Quel aurait été le résultat avec une semaine de campagne de plus ?

En 2014, la campagne de François Legault battait de l’aile. Il a suffi d’un débat télévisé, à TVA, pour lui conférer un second souffle. « J’aime la Gaspésie, mais je n’aime pas le gaspillage ! », avait-il décoché à Pauline Marois, qui venait d’annoncer une cimenterie controversée dans Bonaventure. Les actions de la CAQ avaient monté, mais la campagne s’était terminée avant que Legault puisse encaisser ses gains.

La nouvelle loi sur les élections à date fixe prévoit que la campagne durera entre 33 et 39 jours. C’est déjà tout un changement ; il n’y a pas si longtemps, les autocars de campagne tournaient pendant plus de 50 jours. L’apparition des réseaux de nouvelles en continu et la prolifération des réseaux sociaux ont rendu bien inutiles ces combats prolongés. Un prolongement suppose des changements à l’organisation ; davantage de jours de publicité forcera à fermer un peu le robinet des dépenses. Il faudra prévoir davantage d’annonces quotidiennes pour les chefs. Le changement de cap va forcer des réalignements dans toutes les campagnes, mais on peut penser qu’aucun des partis ne sera réellement pris de court.

Mais prolonger une campagne électorale peut aussi provoquer un retour de bâton. Stephen Harper l’a appris à ses dépens en 2015. Il avait prolongé la campagne d’un mois, soucieux d’empêcher les groupes de pression, les syndicats surtout, d’intervenir sans balises en attaquant son gouvernement. Mal lui en prit ; avec une campagne d’une durée record de 78 jours, Harper a donné tout le temps nécessaire aux libéraux pour faire décoller l’avion de Justin Trudeau. L’élément imprévu est survenu – le chef du Nouveau Parti démocratique Thomas Mulcair s’est empêtré dans le port du voile, et tout le vote non conservateur a basculé dans le panier des libéraux. Au net, la campagne prolongée a fait durer plus longtemps la descente en vrille des conservateurs.

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