Marc Levy

Où t’es papa, où t’es ?

Dans Ghost in Love, Marc Levy raconte l’histoire de Thomas, un pianiste de concert parisien qui se rend à San Francisco pour réaliser le dernier souhait du fantôme de son père. Une histoire fantaisiste donc, dans la lignée de son premier roman Et si c’était vrai. Mais surtout un beau prétexte pour parler des relations père-fils.

Comment vous est venue l’idée de parler des relations entre un père et son fils ?

Dans mon bureau, il y a depuis toujours une photo de mon père sur laquelle il arbore un grand sourire. Il a un visage très expressif. Un de mes amis disait même : « C’est incroyable cette photo, on dirait qu’il va parler ! » Ça, c’est l’étincelle d’une idée. Ensuite, j’ai constaté que dans le rapport qu’on entretient avec les pères, il y avait une plus grande pudeur que dans le rapport avec les mères. Or cette distance ne reflète pas l’importance du lien paternel. J’ai entendu beaucoup d’amis me parler de leur père en prenant conscience qu’ils parlaient « de » leur père comme ils n’avaient jamais parlé « à » leur père. Je me suis dit que c’était un sujet plein d’humanité. Le roman part donc d’une question que Thomas pose à son père : « Dis, papa, c’est quoi être un père ? » C’est une question que je me suis posée toute ma vie.

Quelle sorte de relation aviez-vous avec votre père ?

Complète et complexe. Mon père, comme pour beaucoup d’entre nous, c’était cette montagne que je rêvais d’escalader, avec une peur bleue d’arriver un jour au sommet. C’était un être d’une très grande générosité, d’une écoute et d’une grande tendresse. C’était à la fois un homme à qui j’avais envie de ressembler et en même temps un point d’équilibre. J’étais très proche de lui. Et comme tous les pères, quand j’appelais, il me disait : « Comme je suis content de t’entendre, j’avais une envie folle de te parler ! Je te passe ta mère… » (rires) Le livre est vraiment là-dessus, sur cette zone de non-dit que les pères entretiennent sans qu’on sache trop pourquoi.

Dans votre roman, il est question des choses que Thomas et son père ne se sont pas dites, par pudeur ou par manque de temps. Avez-vous l’impression d’avoir tout dit à votre père ?

Tout n’a pas été dit, mais tout a été compris, ce qui revient à ce qu’on se disait tout à l’heure à propos de « je te passe ta mère ». Il n’y a pas eu la moindre zone d’ombre sur l’amour partagé ou l’estime de l’un pour l’autre. Tout ça était une évidence. Et j’ai écrit Les enfants de la liberté il y a 12 ans… [NDLR : l’histoire de son père et de son oncle, tous les deux résistants]. Papa savait très bien…

La nouvelle génération de pères est plus présente auprès de ses enfants. Est-ce une bonne chose, selon vous ? Avez-vous été ce père-là, plus présent, plus impliqué ?

De par mon métier, j’ai la chance de travailler à la maison et donc d’être plus présent. De manière générale, ce qui a énormément changé, à mon avis, c’est que dans notre génération, les enfants ne parlaient pas à la table des parents, alors qu’avec la génération actuelle, la table familiale est vraiment une table où on partage et on échange. Ça redéfinit complètement la relation et le champ de communication.

Appréciez-vous le fait d’être plus présent dans le quotidien de vos enfants, contrairement à votre père qui travaillait à l’extérieur de la maison ?

Tout à fait. D’autant plus qu’avec mon premier fils, qui a 30 ans aujourd’hui, j’étais un père séparé, j’étais donc seul avec lui deux semaines par mois. J’ai donc découvert ça très vite. Et je n’ai jamais adhéré à ces histoires débiles de « c’est la part de féminité qui s’exprime en toi » qu’on associe à un homme qui s’occupe de ses enfants. Cette segmentation père-mère femme-homme, c’est une question de fonction. Quand on a un couple formé de deux papas, ça m’énerve qu’on demande : « Lequel est la maman ? » Ou : « Laquelle est le papa ? » pour un couple de femmes. Force est de constater que c’est un lien humain qui se crée, voilà tout.

Les hommes sont-ils gagnants dans cette nouvelle équation, selon vous ?

Ce ne sont pas les hommes par opposition aux femmes qui sont gagnants, c’est leur humanité qui est gagnante. Mais c’est d’abord les enfants qui sont les premiers gagnants. J’ai entendu tellement de gens de ma génération dire : « Je n’ai pas passé assez de temps avec mes enfants, si j’avais su, etc. »

Alors c’est quoi, être un père ? Avez-vous trouvé la réponse ?

Je pense qu’il m’a fallu 400 pages pour trouver la phrase juste pour l’exprimer. C’est quand Raymond, le père, parle de la balade à vélo et qu’il dit : « Ça doit être ça, être père : c’est ouvrir la route en se retournant sans arrêt. »

Ghost in Love

Marc Levy

Robert Laffont/Versilio

346 pages

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