femme de 88 ans battue par son fils

« On n’a pas de justice ici »

« Il a enlevé la vie de ma grand-mère… », lâche Danielle Joncas, la voix cassée et les yeux rougis. La mère de famille ne décolère pas. Son oncle Pierre Joncas, un colosse au lourd passé criminel, ne passera qu’un an et demi derrière les barreaux pour avoir sévèrement battu sa mère de 88 ans, morte deux mois plus tard d’une autre affection médicale.

Cette peine, Danielle Joncas ne la digère pas. « C’est comme s’en laver les mains ! On n’a pas de justice ici, c’est dégueulasse. Tu fais une banque, tu peux pogner 10 ans, et tu enlèves la vie de quelqu’un… », soupire-t-elle, amère. « Je parle de sa vie au complet », précise-t-elle. Accusé de tentative de meurtre, Pierre Joncas a reçu une peine de 18 mois de prison en plaidant coupable à un chef réduit de voies de fait causant des lésions et de menaces de mort contre deux policiers, il y a deux semaines.

Jannette Robidoux est morte le mois dernier d’un problème d’insuffisance cardiaque et d’eau dans les poumons, selon le rapport médical. « Ce n’est aucunement lié aux gestes qui ont été posés », a déclaré à la cour la procureure de la Couronne Camille Boucher. Néanmoins, Danielle Joncas n’arrive pas à y croire. « Ils disent que c’est pas ça qui l’a tuée ? Ben non ! », s’insurge-t-elle. Sa grand-mère, qui était en pleine forme, n’était plus elle-même après avoir été violemment passée à tabac par son fils de 49 ans.

Fou de rage le soir du 7 décembre dernier, Pierre Joncas assène des coups de poing au visage de sa mère en lui faisant des récriminations sur le passé. Jannette Robidoux, qui mesure 4 pi 9 po et pèse 78 lb, se protège tant bien que mal avec un oreiller. « Fort physiquement », il l’empoigne et lui montre ses blessures devant un miroir en lui reprochant de ne pas être « une bonne mère » et la frappe à nouveau, selon le résumé conjoint des faits présenté à la cour, le 27 février dernier. Deux jours plus tard, le bras gauche de l’octogénaire était toujours couvert de bleus.

Danielle Joncas a hébergé sa grand-mère pendant deux semaines à sa sortie de l’hôpital. Constamment apeurée, celle-ci lui a confié des détails de l’agression qui n’ont pas été mentionnés en cour. « Elle me disait : “Oh, mon Dieu, Danielle, je me disais : il va me tuer, il n’arrêtera pas” », raconte-t-elle. Après l’épisode du miroir, il lui aurait lancé un verre au visage, puis lui aurait « passé une moppe » dans la figure parce qu’elle avait soif.

Une photo prise à l’hôpital montre clairement une bande mauve au niveau du cou de l’octogénaire.

« Il l’a étranglée. Il lui disait : “Je vais te lâcher, ma vieille crisse, je vais finir par te tuer. Je pense que je vais te faire ce que l’autre a fait à sa mère et sa grand-mère…” »

— Danielle Joncas

Il faisait alors référence à Christian Pépin qui avait poignardé sa mère et sa grand-mère trois jours plus tôt dans l’est de Montréal.

« Elle disait : “Je pensais que j’allais mourir, il n’arrêtera jamais.” Si elle ne s’était pas enfuie, je ne sais pas ce qui se serait passé… », lâche Danielle Joncas. 

Séquestrée dans sa chambre, Jannette Robidoux patiente jusqu’à l’aube pour sortir. Pierre Joncas a barricadé la porte avec des sacs et s’est endormi devant la chambre, assommé par un cocktail de médicaments et d’alcool. En déplaçant patiemment chaque obstacle, la mort dans l’âme, la vieille dame réussit à partir et se réfugie chez sa petite-fille Manon, la sœur de Danielle.

Même chez sa petite-fille à Terrebonne, Jannette Robidoux restait « terrorisée » par son fils Pierre. « J’ai été obligée de dormir 11 jours à côté de ma grand-mère. Elle dormait le bras soulevé, parce que c’était un réflexe pour se protéger », confie Danielle Joncas, en nous montrant le fauteuil de sa grand-mère bien-aimée.

La femme de 38 ans avait déjà tenté, en vain, de convaincre sa grand-mère de couper les ponts avec son fils « contrôlant » qui habitait chez elle lors de ses sorties de prison. Mais comme elle était toujours lucide, la famille ne pouvait pas intervenir, lui avait-on dit au CLSC quelques mois avant l’agression.

« Une grand-mère, c’est l’équivalent d’une enfant, mais aux yeux du système, ce n’est pas ça. Elle était apte à choisir de sortir, mais quand tu as peur et que tu es toute petite, tu ne peux pas… », déplore Danielle Joncas. « Les personnes âgées en danger ne sont pas protégées en ce moment. Tu ne peux pas demander de l’aide pour quelqu’un en danger », dénonce-t-elle.

Pierre Joncas regrette son crime

Pierre Joncas a exprimé des remords devant la juge Nathalie Duchesneau, au moment de plaider coupable à une accusation de voies de fait. Pendant une dizaine de minutes, le colosse a pleuré dans le box des accusés, parfois incapable de reprendre son souffle pour répondre à la juge. « C’était la femme de ma vie… Les derniers mois de sa vie, j’ai pas pu lui dire que je l’aimais… J’ai tout perdu ce qui me restait. J’ai plus rien, j’ai plus de souvenirs, j’ai plus rien d’elle », sanglotait-il. Selon l’avocat de la défense Charles Montpetit, Pierre Joncas avait eu une « enfance difficile » et en voulait à sa mère d’avoir fermé les yeux sur la violence de son mari.

C’est à la suite d’une recommandation commune des parties que Pierre Joncas a reçu une peine de 22 mois de détention, moins quatre mois de détention préventive, suivie de trois ans de probation. Selon la poursuite, le dossier n’était « pas facile », puisque la victime était morte et que sa petite-fille Manon ne pouvait pas se déplacer au tribunal.

Un mois après la mort de sa grand-mère, qu’elle considérait comme sa mère, Danielle Joncas n’arrive toujours pas à faire son deuil. C’est que le corps de Jannette Robidoux n’a toujours pas été mis en terre. La famille n’a pas d’argent pour organiser les obsèques de la défunte et, en raison d’un imbroglio au salon funéraire, elle n’a pas déposé de demande à cette fin auprès du gouvernement le mois dernier.

« Ce n’est pas vrai que ma grand-mère va aller dans une fosse commune ! Elle a vécu l’enfer ! », rage Danielle Joncas. En désespoir de cause, la famille a lancé une campagne de sociofinancement sur le web pour organiser des obsèques avant qu’il ne soit trop tard. « Notre deuil, on ne l’a pas fait, on attend, on attend… », soupire Mme Joncas, découragée.

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