Hockey

Profession : dentiste du Canadien

« Une des premières urgences que j’ai vécues au Centre Bell, la dent était abîmée et la lèvre était coupée. Je gèle, je commence à faire les points, le thérapeute arrive.

— Combien de temps ?

— Cinq minutes.

— Non, non, non, il doit être sur la glace dans 45 secondes. »

Bienvenue dans l’univers de Jean-François Desjardins, le dentiste du Canadien de Montréal. Chaque soir de match, il attend dans la salle de traitement au cas où un joueur aurait besoin de ses services. Chaque fois que ça arrive, c’est une question de secondes.

On l’a rencontré à son siège du Centre Bell, au beau milieu de la section réservée à l’entourage des joueurs. Son voisin est le père d’Alex Galchenyuk. Il avoue ne jamais profiter de sa place de choix, pour gagner du temps. Son siège est pourtant à quelques secondes seulement de l’infirmerie…

Il était là durant la « série du dentiste » entre le Canadien et les Sénateurs, celle au cours de laquelle Carey Price a tout bonnement laissé sa dent au banc après avoir reçu le patin de Jarred Tinordi au visage. Il était là aussi le 17 avril 2004, en pleine série contre les Bruins, quand Steve Bégin est entré dans la mémoire collective en percutant la bande bouche première. Quand le fougueux attaquant avait déclaré avant le match son intention de « manger les bandes », ce n’était pas au sens figuré. Il y a laissé 4 dents et a eu besoin de 50 points de suture.

« Steve était vraiment magané. On a passé beaucoup de temps au bureau. Il ne s’était pas manqué. Mais tout ce qu’il voulait, c’est retourner jouer. On l’a cousu vite, vite et il est retourné sur la glace. »

Ce n’est pas surprenant venant d’un guerrier comme Steve Bégin, mais le dentiste jure que c’est toujours le cas. Il n’a jamais vu un patient rechigner à l’idée de retourner sur la glace blessé. D’abord, le joueur est sous l’effet de l’adrénaline et ne ressent rien, ensuite, le Dr Desjardins gèle l’endroit de la blessure. Il lui arrive souvent d’ailleurs de devoir encore apaiser la douleur entre les périodes.

« Peu importe l’étendue des dommages, le joueur veut retourner sur la glace. Donc, tu enlèves les morceaux instables, tu gèles. Ils n’ont plus le droit de jouer avec une coupure, donc tu fais les points de suture. Le joueur, tout ce qu’il veut, c’est de retourner sur la glace. »

Le dentiste cite en exemple le cas d’un joueur à la pointe sur le premier avantage numérique durant une pénalité de quatre minutes. Même si c’est lui qui a été blessé, sa place est sur la glace, pas dans le bureau des médecins.

Depuis 1999

Le Dr Desjardins occupe ce rôle de l’ombre depuis 1999. Il a succédé à Pierre Desautels, un professeur d’université en matériaux dentaires avec lequel il s’était lié d’amitié. Le bureau du Dr Desjardins était situé tout près de l’université et le Dr Desautels lui envoyait régulièrement des patients en urgence.

« Il aimait la manière dont je travaillais. Quelques fois, il m’a demandé des conseils pour les joueurs. À un moment donné, il voulait préparer la relève, il trouvait que c’était beaucoup pour lui, et il aimait la manière dont j’approchais les urgences. J’avais le profil de l’emploi : j’étais rapide, imaginatif, je trouvais des solutions immédiates sans conséquence à long terme. »

Parce qu’il est là aussi, le défi. Au hockey, les impacts sont extrêmes. Tout peut détruire une dentition : bâtons, pièces d’équipement, tirs frappés, mises en échec. Les traumatismes sont lourds, mais sont aussi très fréquents. La priorité du dentiste doit donc être de régler le problème, sans en causer un plus grand à long terme. Surtout que ce sont souvent les mêmes joueurs, de par leur style de jeu, qui visitent son bureau.

« À quel point tu commences à investir dans des traitements élaborés pour tout péter après ? Comme un implant, si ça brise dans l’os, c’est vraiment complexe. Tu demandes aux joueurs, certains veulent porter un partiel en dehors des matchs, ils ne le porteront pas durant le match. Et à la retraite, ils vont se faire tout arranger. Certains autres ne veulent pas se promener sans dents, donc on leur trouve des solutions temporaires. »

« Tu dois choisir un traitement en te disant que le joueur peut subir encore le même sort. »

— Jean-François Desjardins, dentiste du Canadien de Montréal

Le défi est aussi de traiter les joueurs malgré leurs contraintes de temps, les entraînements, les matchs, les voyages. Le Dr Desjardins est de service 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Il doit parfois inviter les joueurs à son bureau immédiatement après les matchs si la douleur peut nuire à leur repos. Il a déjà abandonné la préparation de son souper de réveillon de Noël pour traiter une urgence. Durant le temps des Fêtes, il célèbre avec modération la veille du retour de voyage des joueurs, juste au cas.

Le sourire sans dents

Le Dr Desjardins refuse de se prononcer sur le folklorique sourire de hockey, sans dents. Il en rit de bon cœur. Il se contente de rappeler qu’Alex Radulov, par exemple, avait « tout ce dont il avait besoin, mais qu’il ne le portait pas ». C’est le docteur qui parle.

Mais c’est le passionné de hockey qui se présente chaque soir au Centre Bell.

« Je me suis rendu compte assez tôt que je ne serais jamais un joueur professionnel. Je me suis dit : "Même si je ne suis pas le premier centre du Canadien, je pourrais être son dentiste". J’avais Jean Béliveau au bureau, j’ai rencontré [Vladislav] Tretiak, je lui jasais avec Alex Kovalev. Ce sont des moments tripants. Quand j’étais jeune, il n’y avait que le hockey. J’ai 55 ans. On arrêtait l’école pour écouter la Série du siècle en 1972. C’était ma manière d’être dans l’entourage du hockey. Je ne suis pas sur la glace, mais je ne suis pas loin. »

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