Chronique

Tolérance zéro

À la maison, c’est tolérance zéro. Jamais le visage de l’un de mes enfants ne s’est retrouvé sur mes comptes de réseaux sociaux. Ni sur mon compte Twitter, que je gère depuis presque 10 ans, ni sur mon compte Facebook, qui est pourtant privé, ni sur mon compte Instagram, dont je ne me suis jamais servi.

Mes fistons sont des êtres anonymes dans mes publications numériques. Ici comme ailleurs, jamais je ne publie leur nom ni leur photo. Et ce n’est pas par manque d’envie de montrer leur jolie frimousse à des amis, des parents, voire à de purs inconnus. Je les trouve beaux, mes enfants, comme tous les parents.

J’ai, stockés quelque part dans le cyberespace, des dizaines de milliers de clichés qui témoignent de leur évolution, quasi au jour le jour depuis leur naissance. Jamais une génération n’aura eu son quotidien aussi bien documenté par la photographie et la vidéo. J’ai acheté mon premier appareil numérique quelques jours avant la naissance de mon plus vieux.

C’est peut-être parce qu’on ne prend plus la peine de mettre des photos dans des albums physiques que de nombreux parents publient celles de leurs enfants sur les réseaux sociaux. Pas chez moi.

À la maison, la dictature de la discrétion règne. Une agente secrète de la protection de la vie privée a établi les règles très strictes de partage d’informations personnelles concernant notre cocon familial. Elles se résument à ceci : il n’y en a pas, de partage !

J’exagère ? Jugez par vous-même. Il y a quelques années, en sa qualité de personnalité publique, ladite « agente secrète » a été invitée à participer à un livre de recettes de (plus ou moins) vedettes, devenu par la suite un best-seller. Il s’agissait de publier une recette familiale, facile et rapide à préparer, pour parents dits pressés. Or, le secret de l’agente secrète, c’est qu’elle ne cuisine pas. Elle maîtrise l’art du « grilled cheese », mais là se limite l’étendue de ses compétences gastronomiques…

C’est moi qui, par intérêt autant que par gourmandise, me charge donc de l’ensemble des repas. Ce qui a jadis fait sourciller feu sa grand-mère incrédule et fait dire à une désormais regrettée pionnière du féminisme québécois qu’à l’instar des autres hommes, je ne cuisinais sans doute qu’une fois par mois, lorsqu’il y a des invités, pour épater la galerie. Les temps ont changé, Mme Lise. Et dire qu’à l’époque, je ne préparais pas encore les lunchs des garçons !

L’agente secrète, discrète de nature, a tenté de se défiler de sa participation au livre de recettes de vedettes en prétextant qu’elle ne savait pas cuisiner. On veut aussi des parents qui ne cuisinent pas ! lui a-t-on répondu. De guerre lasse, elle a fini par accepter. C’était avant d’apprendre que le concept du livre commandait la publication d’une photo des enfants des participants. Plutôt que de résister de nouveau, l’agente secrète s’est servie d’un subterfuge : elle a fait parvenir à l’éditeur des photos des enfants… de dos ou de loin. Ni vus ni reconnus.

Elle imaginait que cela se passerait en douce et qu’elle ne se ferait pas remarquer. Erreur ! Lorsqu’on est à contre-courant, on passe rarement inaperçu. Dans l’introduction du livre de recettes, où chaque vedette parle avec affection de son petit Charles-Henri ou de sa petite Violette, l’agente secrète fut la seule à ne pas nommer nos garçons. Pis encore, sous son nom, on pouvait lire « mère de deux enfants (9 et 7 ans) ». Ils étaient non genrés avant même que l’expression ne soit à la mode. Je lui ai suggéré, pour la prochaine fois, de se décrire comme la mère de « deux êtres humains ». Pour quiconque aurait des doutes.

Si, au départ, j’ai pu trouver cette extrême pudeur exagérée, aujourd’hui, avec la déferlante de photos d’enfants que je remarque en particulier sur Facebook, je me dis que l’agente secrète n’avait sans doute pas tort. Le dossier du confrère Samuel Larochelle sur le « sharenting », ou le « surpartage parental », montre bien les écueils et les dangers de l’excès de zèle en matière de diffusion d’images de ses enfants sur les réseaux sociaux.

Je repense à certaines photos « compromettantes » d’enfants que j’ai vues défiler sur Facebook et je me demande parfois à quoi pensent leurs parents. Il a fait une drôle de grimace à sa première visite sur le pot ? Les « amis » trouvent ça hilarant, évidemment. Sauf que ce qui est très drôle pour les uns l’est beaucoup moins pour les autres. L’enfant grimaçant deviendra grand.

Et que pensera alors Fiston, adolescent, de cette photo croquée sur le vif de son « apprentissage de la propreté » ? Je parierais qu’il eût préféré qu’elle ne soit jamais publiée.

Je comprends bien sûr les parents de diffuser des photos de leur progéniture sur les réseaux sociaux. La majorité des gens le font. C’est, après tout, une marque d’affection et de fierté (et pas seulement une projection narcissique). Il est vrai qu’à l’intérieur de paramètres bien établis, cela n’a probablement aucune incidence. Mais il ne faut pas oublier que lorsqu’on publie une photo sur les réseaux sociaux, on accepte généralement qu’elle puisse servir à bien des usages, notamment commerciaux.

Pour les enfants plus réservés, l’étalement de leur vie privée sur les réseaux sociaux par leurs parents peut causer, selon les spécialistes, une réaction variant de l’irritation au traumatisme. Aussi, une jeune fille peut se réjouir de la publication de photos d’elle par ses parents, à 9 ans, sinon y être indifférente, mais ne pas du tout avoir la même opinion trois ans plus tard.

Fiston, 14 ans et plus soucieux de son image, a récemment effacé du compte Instagram quasi confidentiel de sa mère une photo où l’on ne le voyait pourtant que de profil, sous prétexte qu’il était trop reconnaissable. Il doit tenir ça de sa mère…

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