Nouveau Guide alimentaire canadien

La prohibition laitière

À 6 h 36, le vendredi 4 janvier, mes vacances des Fêtes ont officiellement pris fin. Je venais de recevoir une première de nombreuses demandes de journalistes en vue de commenter le nouveau Guide alimentaire canadien. Je brunchais avec des collègues nutritionnistes le lendemain et les salutations ressemblaient à : « Bonne année ! Alors, qu’est-ce que tu penses du nouveau Guide ? » Vous comprendrez que, dans notre monde, il n’y a pas plus grosse nouvelle.

Les documents dévoilés la semaine dernière sont des versions préliminaires. On ne connaît donc pas encore les changements définitifs qui seront apportés au guide par Santé Canada. De nombreuses modifications semblent avoir été faites, mais celle qui soulève le plus les passions est sans contredit la place réservée au lait et aux autres produits laitiers. Une rumeur circule même selon laquelle Santé Canada recommanderait d’éliminer ces aliments de notre menu.

Pas besoin de plus de gossip nutritionnel pour que le Québec s’enflamme et se sépare en deux groupes : ceux qui aiment le lait et ceux qui ne l’aiment pas.

Du moins, c’est ce que j’ai constaté en lisant les centaines de commentaires laissés sur ma page Facebook. En voici quelques-uns : 

« Désolé guide canadien de conseils********, je vais continuer à boire du lait, manger du fromage, etc. »

« Enfin on se réveille ! Le lait de vache c’est pour les veaux, les humains sont les seuls êtres vivants à boire le lait d’une autre race ! »

« Désolée pour le guide mais je suis délinquante et je continue de consommer des produits laitiers, ça va s’arrêter où tout ça, pas de viande, pas de produits laitiers […]. »

Mais dans les faits, le lait y serait toujours. Il n’aurait toutefois plus sa propre catégorie et serait présenté avec les autres sources de protéines, comme les légumineuses et la viande.

Au-delà des allégeances laitières, en quoi serait-ce une bonne idée de retirer le groupe « Lait et substitut » de cet outil de santé publique ? Ces aliments ne sont-ils pas essentiels à la santé ?

La petite histoire du Guide

Pour comprendre l’intérêt d’un tel changement, il faut se rappeler que le Guide a été conçu dans les années 40, en période de guerre où les carences nutritionnelles et le rationnement alimentaire étaient prépondérants. À cette époque, il était logique de recommander un nombre minimal de portions à consommer pour un aliment donné (p. ex. : le lait). Après tout, on voulait que les gens comblent tous leurs besoins en nutriments. Comme le lait en contient une variété et qu’on en produit au Canada, il représentait une bonne solution aux problèmes du moment. Cette approche s’est maintenue dans les versions subséquentes du guide, dont celle qui est toujours en vigueur.

Mais notre contexte, lui, a changé.

Aujourd’hui, ce sont l’obésité, les maladies cardiovasculaires, le diabète et le cancer qui tuent le plus de gens au Canada, pas les carences en vitamines.

Nous mangeons trop et trop transformé. Ainsi, recommander un minimum d’aliments à consommer n’a plus de sens. Les conseils doivent plutôt viser les problématiques contemporaines.

De plus, aucun aliment n’est absolument essentiel. On peut très bien vivre sans manger de pommes. On peut très bien vivre aussi sans boire de lait. Dire le contraire ne serait pas scientifique. Si notre alimentation comprend une grande variété, on peut consommer tous les nutriments dont on a besoin, sans se fier à un aliment spécifique (comme la pomme ou le lait).

Un autre changement pourrait également avoir influencé cette décision : tenir compte de l’impact environnemental de l’alimentation dans l’élaboration des recommandations. Dans ses lignes directrices dévoilées en 2017, Santé Canada affirmait qu’«  en général, les modèles d’alimentation contenant plus d’aliments d’origine végétale et moins d’aliments d’origine animale sont associés à un impact moins négatif sur l’environnement que les modèles actuels, riches en sodium, sucres et lipides saturés  ».

Bref, toutes ces raisons seraient de bons arguments, à mon avis, pour expliquer le changement observé dans ces versions préliminaires.

Mais en réalité, on devra encore patienter avant d’obtenir la version définitive et d’avoir le droit de s’indigner ou de festoyer.

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