État de siège

EXTRAIT
La bulle Trump

On pourrait croire que la Maison-Blanche est constamment hantée par un Trump furibond et vengeur.

Mais en vérité, ce Trump-là est souvent éclipsé par le Trump désœuvré, nonchalant et même tout à fait content de lui – un homme de 71 ans qui dresse avec tendresse le bilan de sa formidable prestation et de ses extraordinaires réalisations.

« C’est peut-être terrible à dire, vraiment terrible, mais il peut être heureux comme un coq en pâte », confie Ivanka Trump à une connaissance à qui elle parle du comportement de son président de père.

C’est la bulle Trump. Cet homme est incapable de se voir la moindre vulnérabilité. Il ne peut pas reconnaître que sa Maison-Blanche a peut-être des soucis, ou qu’il est lui-même en danger. Personne, dans le large cercle de ses connaissances et de ses collègues, ne l’a jamais entendu dire qu’il regrette, qu’il doute, ou qu’il souhaiterait avoir fait quoi que ce soit autrement qu’il ne l’a fait. Si la bulle Trump est troublée parce qu’il y entre moins que de l’adulation pure, la faute en revient forcément à quelqu’un – et il faut alors sans doute limoger ce quelqu’un.

Mais pour l’essentiel la bulle est là, fermée, imprenable. L’un des effets de l’accumulation des problèmes judiciaires de Trump, c’est que de plus en plus de gens, craignant d’être eux-mêmes pris pour cibles par Mueller et compagnie, évitent purement et simplement de parler à Trump de ses problèmes. Nombre de ses copains de l’immobilier avec qui il discute au téléphone en fin de journée – notamment Richard LeFrak, Steven Roth et Tom Barrack, qui se font parfois auprès de lui la voix de la raison et de la réalité des choses – ont désormais peur d’être appelés par Mueller. La bulle Trump se réduit et devient de moins en moins pénétrable : le soir il est seul dans son lit, il mange des Three Musketeers (sa confiserie préférée) et parle au téléphone à un Sean Hannity servile et rassurant.

Trump ne peut appartenir qu’à une structure qui s’occupe de lui avec une dévotion sans faille. Il ne peut en imaginer d’autre.

Il insiste pour que la Maison-Blanche fonctionne davantage comme la Trump Organization, une entreprise dont la raison d’être est de le satisfaire et qui doit s’appliquer à suivre le fil tortueux de son impulsivité. Ses pratiques de management sont totalement autocentrées : sa préoccupation principale n’est ni de faire aboutir un projet donné, ni d’assurer le bon fonctionnement de la société. Se concentrer sur l’objectif à atteindre – se concentrer sur quoi que ce soit –, ce n’est ni ce qui l’intéresse, ni sa façon de faire.

Sauf s’il a en tête un grief particulier – qui parfois lui vient pendant la nuit –, Trump arrive tard au bureau le matin. La plupart du temps, il aime avoir un programme de rencontres mises en scène, avec une ou plusieurs personnes, dans le Bureau ovale ou la Roosevelt Room 2, dont l’objectif est de lui valoir admiration et compliments de la part de ses interlocuteurs – et, surtout, de le divertir. Comme le sait désormais très bien son staff, un Trump diverti est un Trump heureux.

Quand Trump est tranquille, la Maison-Blanche et l’ensemble de l’exécutif sont également satisfaits. Dans cette atmosphère positive, les professionnels de la politique et du gouvernement sont en mesure de faire avancer les dossiers auxquels Trump ne trouve aucun intérêt. Or Trump ne trouve aucun intérêt à la très grande majorité de leurs dossiers.

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