Chronique

Une bataille que Trudeau a perdue

Le plus inquiétant en ce moment pour Justin Trudeau, c’est peut-être le peu d’empressement de ses propres troupes à le défendre.

Jody Wilson-Raybould venait à peine de démissionner du Cabinet que la présidente du Conseil du Trésor, Jane Philpott, publiait une photo d’elle en compagnie de l’ex-ministre, avec plein de mots généreux pour elle. Une députée libérale de l’Ontario, Celina Caesar-Chavannes, a déclaré au sujet de Mme Wilson-Raybould que lorsqu’une femme s’affirme un peu trop, on la rabroue. Et un député libéral du Nouveau-Brunswick, Wayne Long, a réclamé une enquête sur les allégations de pression indue du premier ministre.

Ça, c’est sans compter les libéraux qui s’expriment anonymement à qui mieux mieux aux journalistes parlementaires. Et qui ne parlent pas tous en bien de leur chef…

On imagine mal Stephen Harper recevoir une gifle comme celle de Jane Philpott à Justin Trudeau. Tout ce manque de discipline témoigne à l’évidence d’un problème de leadership et de crédibilité du chef dans sa propre équipe. Et dans une année électorale, ça pose un léger problème…

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Les autres « tirs fratricides » dirigés vers Justin Trudeau proviennent de deux groupes dont il a voulu être le champion : les leaders autochtones et le caucus des femmes.

Mardi, le père de Mme Wilson-Raybould, un influent leader lui-même, a dit que la rétrogradation de sa fille de la Justice aux Anciens Combattants était « une gifle en plein visage à tous les autochtones du Canada ». D’autres leaders des Premières Nations ont parlé d’un recul dans la tentative de réconciliation nationale.

On dira que Justin Trudeau récolte les fruits amers de promesses ambitieuses. C’est vrai. Le côté lyrique et fleur bleue de son discours de 2015 se heurte de plus en plus souvent au réel.

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Permettez tout de même qu’on soulève quelques questions. Est-ce qu’une ministre autochtone jouit d’une immunité particulière ? Ce serait bien le comble du paternalisme. Alors pourquoi le fait de tasser vers un ministère moins prestigieux une ministre autochtone serait-il une insulte à tous les autochtones ? Ou aux femmes ?

La rétrogradation est toujours cruelle, qu’elle soit faite sous un prétexte vaguement hypocrite ou qu’elle soit pleinement justifiée. Les ministres congédiés de leur ministère ne sont jamais contents, ils nourrissent souvent une rancune.

On se souvient de Robert Poëti ? De Sam Hamad ? Etc., etc.

Dans l’état actuel du dossier, on peut très bien penser que c’est Mme Wilson-Raybould qui a orchestré les fuites, exagéré les « pressions » du premier ministre et fabriqué un scandale.

Car enfin, si vraiment Justin Trudeau a fait quelque chose de terrible, pourquoi n’a-t-elle pas démissionné de son poste de ministre de la Justice et procureure générale sur-le-champ ?

C’est seulement une fois passée aux Anciens Combattants qu’elle a décidé de démissionner, une fois la nouvelle des pressions du premier ministre sortie dans le Globe and Mail.

L’histoire politique officielle était écrite : c’est parce qu’elle refusait d’obéir qu’elle a été poussée vers ce ministère peu prestigieux.

Peut-être. Peut-être était-ce un élément. Plusieurs se sont plaints de son style de gestion aussi, de sa performance médiocre, du retard à faire avancer les dossiers, etc.

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L’autre histoire officielle qui est en train de s’écrire à l’extérieur du Québec, c’est que Justin Trudeau a tenté de favoriser une firme corrompue du Québec, connue historiquement pour ses liens avec le Parti libéral.

Il n’y a pas de doute qu’encore là, les apparences ne sont pas bonnes pour le premier ministre. Les articles de loi permettant les « accords de poursuite suspendue » (APS) ont été introduits l’an dernier dans la loi sur le budget. Pas particulièrement transparent comme manœuvre.

C’est vrai, mais ça ne change pas la question de fond. Et la question, ce n’est pas de savoir si SNC-Lavalin s’est rendue coupable de corruption, elle l’a fait, et en masse, et pas seulement à l’étranger. La question, c’est comment le lui faire payer.

Personne ne suggère de passer l’éponge sur les crimes individuels, et certains ont été poursuivis devant la cour criminelle – pas assez, pas assez fort, mais ce n’est pas de ça qu’il est question. Une fois la direction nettoyée, quelle est la meilleure chose à faire pour l’intérêt public ? Les APS sont couramment utilisés aux États-Unis et en Europe. Siemens, en Allemagne, a payé plus de 200 millions d’euros de dédommagement à l’État pour éviter une poursuite criminelle. Des dizaines de firmes, banques, équipementiers, sociétés de télécommunications ont subi le même genre de punition.

Ce n’est pas une porte ouverte à la corruption : la société admet ses torts, dénonce ceux qui les ont commis, rembourse l’État, paie des pénalités, paie sa propre surveillance éthique, et tout ça se fait publiquement. Et si ça ne se fait pas, la poursuite a lieu, avec les conséquences catastrophiques sur l’accès aux marchés publics.

Non seulement des emplois sont en jeu chez SNC-Lavalin, mais le risque de la voir absorbée par morceaux par des concurrents étrangers est grand. Des concurrents qui auront accès aux marchés publics canadiens, en n’ayant pas forcément un passé immaculé.

Dans ce contexte, que le premier ministre soulève la question avec la procureure générale peut être tout à fait justifiable. Et à ce qu’on sache, le processus judiciaire n’a pas été entravé.

Bref, je ne me contenterais pas seulement de l’avis de l’entourage de Mme Wilson-Raybould sur la question.

Mais dans l’état actuel des choses, on ne voit pas beaucoup de gens au gouvernement défendre cette idée. Ça paraît mal, ça paraît complaisant.

Ce qui nous ramène au sujet du début : le leadership faible de Justin Trudeau. Incapable de défendre solidement son point de vue, et surtout presque seul au front, avec des troupes qui ne le soutiennent pas très bien.

Bref, ça ne lui donnera rien d’avoir eu raison s’il n’est pas capable de le démontrer. Il est en train de perdre la bataille et ça le suivra.

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