St-Pierre Plamondon, MaChouette et le scandale des commandites

L’avocat, qui brigue la direction du Parti québécois, a longtemps défendu Groupe Polygone, qui a reçu plus de 40 millions pour faire la promotion du fédéralisme

Il se décrit comme un fédéraliste déçu qui a eu une « épiphanie » souverainiste en découvrant les rouages du scandale des commandites. Paul St-Pierre Plamondon, un des plus pressés des quatre candidats à la direction du PQ à faire la souveraineté, a aussi longtemps défendu à titre d’avocat les intérêts de Groupe Polygone, une entreprise qui a reçu plus de 40 millions du programme de commandites pour faire la promotion de l’unité canadienne.

Dans le cadre de son travail d’avocat chez Stikeman Elliott, M. St-Pierre Plamondon a notamment été impliqué en 2007 et en 2008 dans plusieurs requêtes judiciaires au nom de Groupe Polygone, dont une visant à forcer le journaliste Daniel Leblanc, du Globe and Mail, à révéler l’identité de sa source MaChouette. Le Globe and Mail et son journaliste se sont rendus jusqu’à la Cour suprême du Canada pour protéger l’identité de cet informateur anonyme, qui est à l’origine des fuites qui ont mis au jour les abus du programme de commandites, au début des années 2000.

Le nom de MSt-Pierre Plamondon apparaît également au bas d’un recours judiciaire qui a interdit au Globe and Mail, en 2008, d’écrire au sujet d’une entente secrète que Polygone et le Procureur général du Canada négociaient pour régler à l’amiable une poursuite de 43 millions de dollars intentée contre l’entreprise. L’entente n’a finalement jamais été conclue.

En entrevue avec La Presse, M. St-Pierre Plamondon a refusé de discuter des détails de son implication comme avocat dans ces causes qui ont défrayé la chronique. Son devoir de confidentialité à l’égard de son ancien client ainsi que les règles de déontologie du Barreau le lui interdisent. « J’étais avocat junior à l’époque, et ce n’est pas moi qui ai plaidé ces requêtes [devant la cour] », souligne-t-il.

« Le hasard a fait qu’on m’a assigné ces dossiers, et ce que je peux dire, c’est que ça m’a influencé au point que le cours de ma vie professionnelle s’est transformé après. Ça a beaucoup à voir avec mes convictions politiques actuelles. »

— Paul St-Pierre Plamondon, candidat à la direction du Parti québécois

M. St-Pierre Plamondon dit qu’il avait déjà signifié son intention de quitter le cabinet Stikeman Elliott, où il travaillait depuis trois ans, lorsque Polygone a tenté de connaître le nom de MaChouette, en novembre 2008. « Après avoir pris la décision que je ne ferais pas ça de ma vie, j’ai consacré mes années suivantes en n’étant presque pas rémunéré à bâtir [l’OBNL] Génération d’idées, qui a contribué à déclencher la commission Charbonneau », dit-il. En 2011, sous son impulsion, l’organisation a créé l’Opération Balais devant l’Assemblée nationale, pour réclamer une commission d’enquête sur la corruption dans le domaine de la construction. Deux jours plus tard, la commission Charbonneau était mise sur pied par le gouvernement Charest.

M. St-Pierre Plamondon dit aussi s’être « consacré à la lutte [contre] la corruption » en évoquant régulièrement le sujet sur différentes tribunes et en siégeant au Comité public de suivi des recommandations de la commission Charbonneau, en 2016.

« Ironique », dit Nantel

Le candidat à la direction Guy Nantel, que Paul St-Pierre Plamondon a écorché lors d’un débat la semaine dernière en affirmant que son métier d’humoriste est incompatible avec le rôle de chef de parti, estime que M. St-Pierre Plamondon doit néanmoins s’expliquer « sur son passé défenseur d’une firme qui a fait la promotion du fédéralisme au Québec pendant des années ». « C’est assez ironique que M. Plamondon se soit rapporté à mon passé d’humoriste pour me disqualifier d’une course à la chefferie d’un parti politique, alors qu'il s’est lui-même battu pour cette firme qui a conservé des dizaines de millions de dollars des contribuables. Ça me paraît pire que faire des blagues sur scène », commente M. Nantel.

M. Nantel estime par ailleurs que la tentative de Polygone et de ses avocats de forcer le Globe and Mail à révéler l’identité de sa source était « carrément une atteinte à la démocratie ». « Un avocat peut plaider une cause à laquelle il n’adhère pas personnellement, mais en politique, tout est une question de perceptions », lance M. Nantel.

« Est-ce qu’on peut défendre une firme fédéraliste, pour ensuite espérer être pris au sérieux pour incarner un projet d’indépendance ? C’est difficile ensuite d’être crédible en tant que grand démocrate et porteur du projet de souveraineté du Québec. »

— Guy Nantel, candidat à la direction du Parti québécois

Frédéric Bastien et Sylvain Gaudreault, les deux autres candidats à la direction du Parti québécois, ont refusé de commenter nos informations.

Le programme de commandites, doté d’un généreux budget discrétionnaire de 330 millions pour afficher des symboles canadiens dans différents évènements à travers le pays, avait été mis sur pied par le gouvernement libéral de Jean Chrétien pour raviver l’unité canadienne après le référendum de 1995. Les abus entourant sa gestion ont donné naissance à la commission Gomery, un épisode politico-judiciaire qui a profondément ébranlé le Parti libéral du Canada.

Ottawa avait également intenté une poursuite civile contre 41 entreprises et dirigeants qui en ont bénéficié, dont Groupe Polygone et son président Luc Lemay. La poursuite visait à récupérer des sommes versées indûment à travers un « stratagème et système de ristournes secrètes » qui leur auraient permis de « camoufler une marge bénéficiaire excessivement élevée » dans le cadre du programme de commandites.

Polygone et M. Lemay, qui organisait des salons commandités dans le cadre du programme, ont toujours nié avoir participé à quelque malversation que ce soit. Ils ont multiplié les requêtes dans le cadre du procès, allant même jusqu’à déposer une contre-poursuite réclamant 2 millions au gouvernement canadien en dommages pour « troubles et inconvénients » et « atteinte à la réputation ». La signature de Paul St-Pierre Plamondon figure comme procureur de Polygone dans le cadre de cette contre-poursuite de 2 millions de dollars.

Polygone n’a pas versé un sou

Au fil des ans, le gouvernement fédéral a recouvré 8 millions de plusieurs firmes impliquées dans le scandale – dont Communication Coffin (Paul Coffin), Groupaction Marketing (Jean Brault) et Everest (Claude Boulay) – qui ont conclu des ententes de remboursement volontaire.

Groupe Polygone et Luc Lemay, quant à eux, s’en sont tirés sans rembourser le moindre sou à l’État à ce jour.

M. Lemay le reconnaît : sa défense lui a coûté très cher, et le procès a pris « beaucoup, beaucoup de temps ». « Il y avait une foule d’avocats avec peu d’expérience qui faisaient du démarchage. Il y en avait quatre ou cinq », dont M. St-Pierre Plamondon, se souvient-il.

Paul St-Pierre Plamondon était sous les ordres de l’avocat Louis P. Bélanger, qui dirigeait le dossier. « Le seul moment où j’ai été en contact avec [Paul St-Pierre] Plamondon, c’était pour les préparations à la cour, dit M. Lemay. Ce n’est pas lui qui menait la barque. Il faisait partie des quatre ou cinq personnes qui faisaient le travail de base », ajoute-t-il.

La poursuite du gouvernement contre Polygone, bien qu’officiellement toujours inscrite en Cour supérieure, a fini par mourir de sa belle mort, croit M. Lemay. « Ce serait très difficile de remettre ce dossier sur les rails », dit l’homme de 75 ans, qui a pris sa retraite et a dissous ses entreprises il y a quelques années. « Beaucoup de gens qui étaient impliqués sont morts, d’autres ne sont plus au gouvernement, certains ne sont même plus avocats », souligne-t-il. Il estime que les autres entrepreneurs qui ont conclu des ententes avec le gouvernement « ont payé des pinottes » pour les sommes qui leur étaient réclamées. « Moi, j’ai eu beaucoup [de commandites], mais je n’ai rien à me reprocher. J’ai toujours livré ce qu’on me demandait. Je dors en paix », dit-il.

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