Syrie

Les Kurdes seuls face à la Turquie

La Turquie a mis ses menaces à exécution, hier dans le nord de la Syrie, contre les forces kurdes, alliés de l'Occident dans la lutte antidjihadiste. L'offensive, « une mauvaise idée », selon Donald Trump, a déjà fait au moins huit victimes civiles et des milliers de déplacés. Après avoir annoncé son intention de retirer les troupes américaines dans la région, le président des États-Unis a prévenu lundi sur Twitter qu'il sévirait si la Turquie « dépasse les bornes ». Une menace qui est loin de rassurer notre chroniqueuse.

Chronique

Dans sa grande et incomparable sagesse

Le pilonnage a commencé.

Des avions de combat turcs ont lâché leurs bombes, hier, sur des cibles kurdes du nord de la Syrie.

Puis l’offensive terrestre s’est amorcée.

Au moins huit civils ont été tués. Des populations fuient. Des villes entières se vident.

Mais rassurons-nous. Le président des États-Unis d’Amérique veille au grain. Il l’a écrit, lundi, sur Twitter : 

« Si la Turquie fait quelque chose que je considère, dans ma grande et incomparable sagesse, comme ayant dépassé les bornes, je vais totalement détruire et anéantir l’économie de la Turquie. »

Tout va bien, donc.

Seul petit problème, Donald Trump n’a pas cru bon préciser ce qui, dans sa grande et incomparable sagesse, dépasserait les bornes.

Une toute petite journée de frappes aériennes et de tirs d’artillerie, c’est peut-être encore dans les limites de l’acceptable.

Alors quoi ? L’ouverture d’un nouveau front en Syrie, après huit ans de guerre civile, peut-être ?

Faudra-t-il attendre un désastre humanitaire ?

Faudra-t-il que les morts se comptent par milliers pour qu’une offensive turque contre les Kurdes de Syrie – alliés de l’Occident dans la lutte antidjihadiste – dépasse les bornes aux yeux du président ?

Faudra-t-il plutôt attendre le retour en force du groupe armé État islamique (EI) ?

On n’en sait rien, puisque les voies de Trump sont impénétrables. Mais ayons confiance. La stabilité d’une région entière repose sur un homme d’une incomparable sagesse. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?

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J’ai côtoyé les Kurdes de Syrie, il y a deux ans, le temps d’un reportage sur la révolution du Rojava, ce territoire autonome né des cendres de la guerre civile.

Dans cette région dominée par les hommes, j’ai vu des femmes prendre leur destin en main. J’en ai vu prendre les armes, aussi, contre les djihadistes de l’EI.

Dans les écoles, j’ai vu des étudiants réapprendre leur langue, longtemps interdite par le régime syrien.

J’ai vu un peuple se réapproprier sa culture. Après les années de plomb, il se donnait enfin le droit de célébrer ses traditions en plein jour.

J’ai interviewé des élus vraiment élus. Ça peut sembler banal, mais ça ne s’était encore jamais vu en Syrie.

Bien sûr, cette drôle de révolution n’était pas parfaite.

La démocratie directe était sans doute imposée un peu trop… directement à la minorité arabe par les Kurdes, qui exerçaient une véritable mainmise sur le territoire.

Il y avait quelque chose de factice dans tout ça. Et quelque chose de terriblement fragile.

Et pourtant, il y avait aussi quelque chose d’exaltant dans cette improbable expérience politique menée à l’ombre de la dictature.

Il n’aura fallu qu’un coup de téléphone à la Maison-Blanche pour faire voler en éclats le rêve d’émancipation des Kurdes de Syrie.

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Les conseillers de Donald Trump l’avaient prévenu de ne pas abandonner les Kurdes, alliés cruciaux dans la lutte contre les djihadistes de l’EI.

Ils lui avaient expliqué en long et en large les conséquences que risquait de provoquer le retrait des troupes américaines en poste le long de la frontière turque.

Ces arguments n’ont pas fait le poids devant ceux de l’homme fort de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, qui considère les milices kurdes comme des « terroristes » à écraser une fois pour toutes.

Après une simple conversation téléphonique avec le président Erdoğan, dimanche, Donald Trump a annoncé son intention de retirer les troupes américaines « des guerres ridicules interminables ».

Dans l’entourage de Trump, personne ne s’attendait à ça. Son annonce a pris de court les stratèges du Pentagone et du département d’État.

Comme tant de fois depuis le début de sa présidence chaotique, Donald Trump a refusé de s’en tenir au script prudemment écrit par ses conseillers.

Mais cette fois, les conséquences de son impulsivité risquent d’être fatales pour des milliers de gens.

Sur un coup de tête, le président a livré les Kurdes en pâture à la Turquie.

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Lindsey Graham appréhende un bain de sang.

« Priez pour nos alliés kurdes honteusement abandonnés par l’administration Trump », a tweeté hier ce sénateur républicain, pourtant très proche du président.

D’autres grosses pointures républicaines se sont jointes au concert de critiques. Dans cette tragique histoire, Donald Trump a réussi l’invraisemblable exploit de se mettre tout le monde à dos.

« Laisser nos alliés mourir est une grosse erreur », a écrit Nikki Haley, ex-ambassadrice des États-Unis – nommée par Trump – aux Nations unies.

Sur Twitter, Brett McGurk, ancien envoyé spécial responsable de la coalition internationale contre l’EI, ne s’est pas gêné pour le vilipender : 

« Trump a déclaré aujourd’hui que nous pourrions “écraser à nouveau l’EI” s’il se régénérait. Avec qui ? Quels alliés s’engageraient ? Qui se battrait dans de telles conditions ? »

Excellentes questions.

Pendant quatre ans, les Kurdes ont été au front de la guerre contre l’EI. Appuyés par les États-Unis et la coalition internationale, ils ont pourchassé les djihadistes jusque dans leurs derniers retranchements.

Dans cette guerre de tranchées, les Kurdes ont perdu des milliers de combattants.

Les Américains ? Une dizaine de soldats.

En mars, les Kurdes ont fait tomber le dernier bastion du « Califat » obscurantiste qui faisait trembler l’Occident. Ils ont fait beaucoup de prisonniers.

Ils détiennent aujourd’hui 12 000 djihadistes, dont 4000 étrangers dont personne ne veut.

Hier, l’un des centres de détention a été touché par une frappe aérienne.

Que se produira-t-il maintenant que les combattants kurdes seront occupés à défendre leurs villes et villages contre l’assaut des forces turques ?

Les djihadistes profiteront-ils du chaos pour se faire la belle ? Pour reprendre des territoires perdus ?

Pour rentrer chez eux, en Occident… et y perpétrer des attentats terroristes ?

Donald Trump a déclaré hier que la Turquie serait responsable de s’assurer que les djihadistes restent en prison.

Il a précisé que les États-Unis n’endossaient pas l’offensive turque et que c’était à son avis une « mauvaise idée ».

Dans sa grande et incomparable sagesse, il aurait peut-être dû y penser avant.

Syrie

La question kurde, priorité d’Erdoğan

La Turquie a lancé hier une vaste offensive militaire ciblant les forces kurdes qui contrôlent le nord-est de la Syrie. Elle survient quelques jours seulement après que le président des États-Unis, Donald Trump, a suscité une vive controverse en annonçant le retrait des troupes américaines présentes près de la frontière.

Que cherche à faire la Turquie ?

Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, a indiqué hier matin sur Twitter que le but de l’offensive turque était de « prévenir la création d’un corridor terroriste le long de la frontière sud » de son pays et de « ramener la paix dans la zone » en prenant pour cibles tant les Unités de protection du peuple kurdes (YPG) que les militants du groupe armé État islamique. David Romano, spécialiste de la question kurde rattaché à l’Université d’État du Missouri, note que la Turquie considère les YPG comme des alliés du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation militaire en lutte contre Ankara depuis de longues années. Le régime turc veut les repousser de la frontière et les affaiblir de manière à réduire la possibilité d’attaques sur son territoire. Il cherche aussi, note M. Romano, à libérer un pan de territoire pour reloger les réfugiés syriens établis en Turquie puisque leur présence devient de plus en plus controversée et lui cause des maux de tête politiques.

L’EI est-il une considération secondaire ?

M. Romano estime que la volonté déclarée de la Turquie de lutter aussi contre l’EI est « orwellienne », dans la mesure où le pays a longtemps cautionné le flux de combattants étrangers passant par son territoire pour aller combattre en Syrie au sein de l’organisation terroriste. Une partie des forces utilisées l’année dernière pour chasser les forces kurdes d’une région située plus à l’ouest provenaient d’ailleurs de leurs rangs, relate-t-il. Thomas Juneau, spécialiste du Moyen-Orient rattaché à l’Université d’Ottawa, estime que l’EI représente une menace réelle pour la Turquie, mais est aussi d’avis que la question kurde est la véritable priorité du chef d’État turc. Il est possible que les sympathisants de l’EI actifs dans la région profitent de l’affrontement militaire pour se renforcer et repartir à l’offensive. De nombreux camps de détention de combattants de l’organisation sont contrôlés par les forces kurdes et leur sort est incertain en raison de l’opération en cours.

Faut-il s’attendre à un dénouement rapide des combats ?

David Romano note que la Turquie dispose d’une armée bien formée et d’une force aérienne qui lui confère d’emblée un avantage important. Les YPG comptent de leur côté des dizaines de milliers de combattants aguerris et bien armés qui promettent de leur opposer une vive résistance et pourraient mener une longue guérilla en cas de défaite. Le succès de la Turquie dépendra de la largeur du corridor qu’elle tente d’aménager au sud de sa frontière, mais aussi de la capacité du régime à absorber des pertes militaires sans susciter l’ire de la population turque, juge M. Romano. Thomas Juneau pense qu’une victoire rapide est peu probable et que le conflit risque de s’enliser. Selon un compte rendu partiel de l’Agence France-Presse, plus d’une quinzaine de personnes, dont huit civils, ont été tuées hier dans les zones ciblées par les bombardements turcs près de la frontière. Un grand nombre de résidants paniqués tentaient de fuir par les routes. Une offensive terrestre était en cours en soirée. L’évolution des combats pourrait aussi être touchée par l’attitude du régime syrien de Bachar al-Assad, qui avait conclu une entente tacite de non-agression avec les forces kurdes durant la guerre civile pour concentrer ses forces ailleurs. Il pourrait être tenté, selon M. Juneau, de profiter de la situation pour récupérer une partie du territoire pris par les YPG en les attaquant par le sud.

Comment l’offensive turque a-t-elle été accueillie hier ?

De nombreux pays européens ont fustigé hier la décision d’Ankara et ont demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies, qui doit se tenir aujourd’hui, pour faire le point sur la situation. L’OTAN a demandé à la Turquie, qui figure parmi ses membres, de procéder « avec retenue » afin de ne pas compromettre les gains enregistrés dans la région contre l’EI. Le président des États-Unis a indiqué pour sa part dans une déclaration écrite que l’opération turque contre les YPG était une « mauvaise idée » et qu’il ne la soutenait pas. Sur Twitter, il a cependant insisté sur la nécessité pour les États-Unis de se retirer du Moyen-Orient. De nombreux élus influents, y compris dans le camp républicain, ont critiqué sa décision de retirer les troupes en lui reprochant d’abandonner les forces kurdes après les avoir utilisées dans la lutte contre l’EI. Le sénateur républicain Lindsay Graham, habituellement un fervent partisan du président, a indiqué qu’il mènerait les efforts au Congrès pour faire adopter des sanctions sévères contre la Turquie. M. Juneau note que le président Trump a une position « isolationniste » en matière de politique étrangère, contrairement à plusieurs ténors républicains d’inspiration néoconservatrice qui considèrent les États-Unis comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le Canada a également condamné les frappes turques. « Cette action unilatérale risque de menacer la stabilité d’une région déjà fragile, d’aggraver la situation humanitaire et de faire reculer les progrès réalisés par la Coalition mondiale contre Daech, dont la Turquie est membre », a dénoncé la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland.

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