Chronique

Le pouvoir gris

L’autre matin, dans le métro, j’ai aperçu une publicité d’un important promoteur de résidences pour personnes âgées. On y disait qu’un Québécois sur cinq est un aîné. Et que 74 % des aînés votent lors des élections.

Cette publicité affirme que les aînés ont un pouvoir. Et ce qui est intéressant, c’est qu’on utilise le vote comme symbole de pouvoir. Pourquoi les personnes âgées votent-elles plus que les jeunes ? me suis-je demandé pendant que la douce voix de Michèle Deslauriers m’annonçait le nom de la prochaine station.

J’ai soumis la question à François Gélineau, doyen de la faculté des sciences sociales et professeur au département de science politique de l’Université Laval. « Les électeurs qui votent sont menés par un sens du devoir civique. En effet, ce devoir-là est plus prononcé chez les baby-boomers et les personnes âgées. »

Avant que la génération Y me lance quelques tomates bien mûres ou que d’autres me balancent la fameuse phrase « Les vieux votent plus parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire », voici quelques chiffres.

À l’élection fédérale de 2015, le taux de participation des 65 à 74 ans fut de 78,8 %. Il a été le plus élevé de tous les groupes d’âge, comme par le passé d’ailleurs.

Même s’il n’était que de 57,4 %, le taux de participation des électeurs âgés de 25 à 34 ans s’est toutefois accru de 12,3 points par rapport à 2011. Quant au taux de participation des électeurs âgés de 18 à 24 ans, il a connu une augmentation spectaculaire de 18,3 points pour atteindre 57,1 % (il s’élevait à 38,8 % en 2011).

Les jeunes représentent un tiers de la population québécoise. Pourtant leur poids électoral est plus faible que les autres groupes. Que se passe-t-il ? On ne leur a pas suffisamment répété qu’il était important d’aller voter ? Leur manque de confiance envers les politiciens a-t-il fini par miner leurs convictions ?

Selon une étude de 2008 menée par François Gélineau, les jeunes qui avaient voté au cours des dernières années l’avaient fait en grande partie grâce à l’influence de l’entourage familial. Malheureusement, cette habitude disparaît la plupart du temps lorsque les incitations cessent.

Voter est-il un geste qui s’acquiert ou est-ce un truc générationnel ? Les fidèles électeurs de 55 ans et plus ont-ils toujours voté ou ont-ils appris à le faire avec le temps ? Oui, on apprend à aller voter, on apprend que ce geste est l’une des composantes de la démocratie et qu’il est précieux. Cette habitude est parfois difficile à ancrer chez certains citoyens.

François Gélineau rappelle que lorsque les femmes ont obtenu le droit de vote en 1944, elles ont mis plusieurs années avant de se rendre aux urnes. « Elles ont maintenu le même comportement longtemps avant de s’autoriser ce droit, dit-il. Cela nous dit combien le pouvoir de la socialisation et le développement d’une habitude sont marqués dans le temps. Même si elles avaient le droit de voter, cela restait pour les femmes une affaire d’hommes. »

Voter est donc lié au sentiment de devoir civique que nous éprouvons ou pas. Selon une étude d’Élections Canada réalisée après les élections de 2008, 66 % des jeunes adultes de 18 à 43 ans considèrent que le vote est un droit civique alors que, chez les 55 ans et plus, cette proportion passe à 83 %.

Une théorie (purement personnelle) qui pourrait expliquer ce phénomène est le sentiment d’utilité sociale lié au geste de voter. Mettre un X à côté du nom d’un politicien donne l’impression de jouer un rôle social.

Pour les plus jeunes, ce sentiment d’utilité est nourri par d’autres choses. Le sens du devoir civique passe par divers canaux pour les jeunes. La manifestation pour le climat qui a rassemblé 500 000 personnes en est un bon exemple.

Est-ce que cet intérêt pour l’environnement et le buzz créé par la marche convaincront les jeunes de se déplacer en plus grand nombre dans les bureaux de scrutin le 21 octobre  ? Je ne le crois pas. Le comportement des jeunes électeurs est une zone grise pour les experts. La mobilisation des jeunes est aussi élastique qu’imprévisible.

Les récentes études montrent que chaque génération qui s’ajoute vote moins que la précédente. Et comme la génération plus âgée n’est pas éternelle, on peut donc prévoir un taux de participation de plus en plus faible au cours des prochaines années.

Dans ce contexte, on peut en déduire que les générations formées de gens âgés de 55 à 75 ans conserveront une mainmise sur le choix des dirigeants. C’est cette emprise qui fait dire à certains que les personnes âgées, passées un certain cap, ne devraient pas être autorisées à voter. Cela me semble exagéré.

Cette emprise est parfois démonisée, comme en témoigne cette campagne anti-Trump lors des élections de mi-mandat où l’on voyait des électeurs âgés et pro-Trump narguer les jeunes électeurs. « Les changements climatiques, c’est votre problème. Moi, je vais bientôt mourir ! », disait une dame dans cette vidéo. « Vous partagerez peut-être cette vidéo sur Facebook, mais vous ne voterez pas ! », ajoutait un homme.

On le voit bien, tous les moyens sont bons pour donner le goût aux gens d’aller voter.

Taux de participation électorale par groupe d’âge

18-24

57,1 %

25-34

57,4 %

35-44

61,9 %

45-54

66,6 %

55-64

73,7 %

65-74

78,8 %

75 et plus

67,4 %

Le taux de participation aux élections fédérales de 2015 fut de 61,1 %.

Source : Élections Canada

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