À la recherche de solutions

La Banque du Canada a relevé hier son taux directeur à 1,5 % et annoncé d’autres augmentations à venir. Les tensions commerciales avec les États-Unis qui s’aggravent pourraient toutefois stopper la lente remontée des taux d’intérêt.

Un dossier d'Hélène Baril, La Presse

Entrevue avec le gouverneur de la Banque du Canada

« On ne peut pas tout résoudre »

De son propre aveu, la Banque du Canada ne peut pas contrer l’impact négatif du protectionnisme américain sur l’économie. Et cet impact pourrait être aussi désastreux que la chute du prix du pétrole, si des droits de douane devaient être imposés sur les véhicules fabriqués ici, estime son gouverneur, Stephen Poloz, qui a répondu aux questions de La Presse.

Vous dites que d’autres outils que la politique monétaire sont nécessaires pour contrer les effets des mesures protectionnistes des États-Unis. Est-ce un aveu d’impuissance ?

On a toujours un pouvoir d’action, mais pour quelques objectifs. On ne peut pas tout résoudre. Le marché semble penser que s’il y a un problème avec le commerce international, c’est une raison pour ne pas augmenter les taux d’intérêt. Peut-être, mais il y a beaucoup d’autres choses à considérer.

C’est une situation incroyablement complexe pour une banque centrale […] quand il y a un choc d’offre qui a des effets structurels sur l’économie. On peut penser qu’il va y avoir un ralentissement de l’économie, beaucoup d’emplois perdus et qu’éventuellement, on va créer d’autres emplois dans d’autres secteurs. Ça, c’est la théorie, mais ça prend du temps et l’inflation va augmenter.

Qu’est-ce que la banque centrale peut faire ? On a besoin d’autres politiques et la banque centrale peut appuyer ces politiques. La banque centrale peut avoir un rôle complémentaire.

Vous voyez positivement les mesures d’aide déjà annoncées par les gouvernements pour venir en aide aux entreprises et aux travailleurs touchés par les tarifs. Mais est-ce suffisant ?

C’est une autre chose à insérer dans nos modèles. On récolte l’argent des tarifs et on redonne cet argent aux gens pour absorber le choc. Ça réduit les attentes sur la politique monétaire.

Il y a d’autres politiques : ça peut être réduire la paperasserie, former la main-d’œuvre et encourager la mobilité des travailleurs. Le Canada est un vaste pays, ce n’est pas comme l’Allemagne. Il y a beaucoup de choses qu’on peut faire pour rendre l’ajustement plus facile, mais ça n’a rien à voir avec la politique monétaire.

Avec la hausse d’aujourd’hui, le taux directeur revient à son niveau d’il y a dix ans. Les taux d’intérêt canadiens restent parmi les plus bas au monde. Pourquoi ?

Nous avons deux ou trois années de retard dans le processus de normalisation de la politique monétaire, à cause du choc pétrolier. Nous étions dans le même environnement en 2014 et le prix du pétrole a chuté. Ça a changé beaucoup de choses. Il nous a fallu recommencer le processus, couper les taux et faire deux hausses pour revenir au point de départ. Nous sommes au minimum deux ans en arrière.

L’économie américaine a reçu un stimulus à cause du choc pétrolier, alors la Fed a coupé les taux et nous les avons augmentés. Il y a eu une divergence à cause de ça.

Ça n’arrive pas très souvent, heureusement.

Maintenant, les prix du pétrole sont un peu plus élevés. Ça commence à être un facteur qui peut être négatif pour l’économie américaine, mais c’est positif pour l’économie canadienne et ça explique en partie pourquoi nous avons bon espoir que les revenus seront plus importants.

L’imposition de tarifs douaniers sur les véhicules et les pièces d’autos fabriqués au Canada pourrait-elle avoir le même impact que le choc pétrolier et retarder les prochaines hausses des taux d’intérêt ?

En un sens, c’est la même espèce de choc, dans la mesure où les ajustements sont structurels, c’est-à-dire permanents. On peut avoir des effets permanents sur qui va produire quoi et où. C’était la même chose avec le choc pétrolier.

La différence, c’est que c’est plus compliqué parce qu’il y a beaucoup de pays impliqués. Quand on change quelque chose dans cet arrangement, ça touche tous les pays dans un sens différent et leur réaction touche les autres pays.

Il y a toujours des conséquences inattendues, alors ce n’est pas possible de simplement modéliser ce scénario.

Par contre, le choc pétrolier, c’était très clair dans une perspective canadienne. Les entreprises nous disaient de combien elles allaient réduire leurs investissements. Le choc était très bien compris.

S’il y a des tarifs sur les véhicules, ce sera beaucoup plus complexe. Il y aurait un ralentissement économique et une hausse de l’inflation. C’est une chose très difficile pour une banque centrale. Ça dépend de l’ampleur du choc.

Si le taux d’inflation augmente un peu [à la suite des tarifs], je peux bien expliquer à tout le monde que ce sera temporaire et que ça reviendra à la cible l’année prochaine. C’est comme avec le choc pétrolier.

Mais si le choc sur l’inflation est plus grand, ça apporte le risque que le changement soit permanent. Nous n’avons pas tellement de flexibilité, alors on risque de devoir augmenter les taux alors que l’économie ralentit. Et ça va créer une récession plus grande.

C’est pourquoi il faut utiliser les autres outils pour donner un coussin à l’économie et laisser l’inflation à la banque centrale. On ne peut pas tout corriger.

Taux directeur de la Banque du Canada

Nouveau tour de vis et d’autres à venir

OTTAWA — Comme prévu, la Banque du Canada a relevé hier son taux directeur, qui passe de 1,25 à 1,5 %, tout en signalant que d’autres hausses étaient à venir pour contenir une inflation croissante.

« L’économie devrait résister aux taux d’intérêt plus élevés, à condition que le revenu de travail continue de progresser », a soutenu Stephen Poloz, le gouverneur de la Banque du Canada, en conférence de presse.

Il a expliqué que la robustesse de l’économie canadienne permettait d’absorber les tensions commerciales et le choc des tarifs américains sur le bois d’œuvre, l’acier et l’aluminium. 

« C’est un avantage d’avoir une économie robuste avec ces chocs. »

— Stephen Poloz, gouverneur de la Banque du Canada

Il estime toutefois que des droits de douane additionnels sur les véhicules et les pièces fabriqués au Canada auraient un effet beaucoup plus grand sur l’économie.

C’est la première hausse des taux d’intérêt depuis janvier, et la quatrième depuis un an, quand la banque centrale a commencé à relever des taux restés très bas depuis la crise financière de 2008.

À 1,5 %, le taux directeur est à son niveau le plus élevé depuis 10 ans.

D’autres hausses de taux sont à prévoir, mais la Banque du Canada, fidèle à son habitude, ne donne aucune indication sur le rythme de ces augmentations.

« Des taux d’intérêt plus élevés seront justifiés pour maintenir l’inflation près de la cible », prévient le conseil de direction de la banque centrale, qui veut conserver « une approche graduelle, guidée par les nouvelles données », peut-on lire dans le communiqué.

Dans son rapport trimestriel sur la politique monétaire publié en même temps que la décision sur les taux d’intérêt, la banque centrale se montre assez optimiste pour l’économie canadienne, en dépit des tensions commerciales grandissantes. La croissance devrait remonter à 2,8 % au deuxième trimestre de 2018 avant de redescendre à 1,5 % au troisième trimestre.

Entre 2018 et 2020, l’économie canadienne devrait croître au rythme moyen de 2 %. Le taux d’inflation, mesuré par l’indice des prix à la consommation, devrait augmenter à 2,5 % au cours de la prochaine année avant de redescendre au niveau cible de 2 % au second trimestre de 2019.

Une croissance différente

La banque centrale constate que la composition de la croissance économique canadienne commence à changer. « La contribution des dépenses des ménages devrait être plus petite qu’en 2017 et celle des exportations et des investissements des entreprises, plus grande », dit le rapport.

Les consommateurs dépenseront moins, parce qu’ils seront freinés par l’augmentation des taux d’intérêt et par le resserrement des règles pour l’octroi des prêts hypothécaires. La banque prévoit que les ménages pourraient être incités à épargner davantage.

Les entreprises et les exportations ont pris le relais des ménages au premier trimestre, et continueront d’alimenter la croissance, prévoit la Banque du Canada, malgré les incertitudes liées au commerce extérieur.

Les secteurs de l’informatique, du logiciel et de la recherche-développement sont particulièrement dynamiques, relève la banque.

Mais les tensions commerciales freineront les entreprises exportatrices. 

« Les exportateurs et leurs fournisseurs canadiens devraient toutefois différer ou réduire les dépenses d’investissement en raison de l’incertitude grandissante qui entoure les politiques de commerce extérieur. »

— La Banque du Canada

Sous surveillance

Au cours des prochains mois, la Banque du Canada entend suivre plus particulièrement l’ajustement de l’économie aux taux d’intérêt plus élevés, l’évolution des salaires et la réaction des entreprises et des consommateurs aux mesures commerciales américaines.

L’effet de l’incertitude commerciale sur les investissements et les exportations est maintenant jugé plus important que dans le rapport d’avril sur la politique monétaire.

Les droits de douane imposés sur l’acier et l’aluminium devraient réduire les exportations de 0,6 %, prévoit la banque du Canada.

Les contre-mesures imposées par le Canada feront diminuer les exportations dans la même proportion et exerceront une pression à la hausse sur les prix à la consommation.

Finalement, la Banque du Canada estime que l’incertitude et les mesures commerciales déjà imposées par les États-Unis amputeront la croissance canadienne de deux tiers de point de pourcentage d’ici la fin de 2020.

« Bien qu’il y ait des ajustements difficiles à venir pour certains secteurs et leurs travailleurs, l’effet de ces mesures sur la croissance et l’inflation au Canada devrait être modeste », croit la banque centrale.

La vigueur de l’économie canadienne aidera à atténuer l’impact négatif des tarifs américains, selon elle.

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