Rentrée culturelle/théâtre

Prêts pour la réconciliation ?

Le milieu se remet à peine de la controverse et du séisme estival provoqués par le retrait des pièces de Robert Lepage SLĀV et Kanata. Or, la scène reste la meilleure agora où l’on peut (et doit) débattre des questions de société. Plusieurs productions de la rentrée le font. Survol des enjeux de la cuvée théâtrale d’automne, vues par six créateurs engagés dans l’art et dans la Cité.

Annabel Soutar

Sa nouvelle pièce documentaire parlera d’accommodements raisonnables, d’intégration et de féminisme. Annabel Soutar cherche à concilier des points de vue opposés sur scène. « On essaie de créer un espace où c’est possible de parler et de confronter nos idées. Je ne peux pas “faire la paix” parce je ne peux pas résoudre la polarisation des idées. Mon rôle, c’est de comprendre sa mécanique et de permettre au public de détecter les problèmes. L’assemblée montrera différents points de vue. J’ai commencé la pièce quand j’ai vu ce qui se passait aux États-Unis. En interviewant des Américains, on s’est rendu compte que les gens ont de la difficulté à se parler. Annuler des pièces comme on l’a fait ici, ça ne sert personne. Leur présentation aurait été une occasion de rencontre et de médiation. »

L’assemblée sera présentée à Espace Go du 10 novembre au 2 décembre.

Émilie Monnet

Artiste en résidence au Théâtre d’Aujourd’hui, Émilie Monnet y prépare Okinum (« barrage », en anishinaabemowin). Elle croit que le temps de la réconciliation n’est pas tout à fait arrivé. « Les artistes ont toujours été les précurseurs des mouvements sociaux et des grands vents de changement. Ce qui s’est passé cet été trouve écho dans la société, à un début de réflexion sur les réalités autochtones. Il faut penser à se concilier avant de se réconcilier. La société n’a pas conscience de nos réalités. L’art peut avoir cette portée. Avec Okinum, je veux offrir aux gens une expérience immersive dans la langue anishinaabemowin. C’est un début, je crois. » 

Okinum sera présentée à la salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d’Aujourd’hui du 2 au 20 octobre.

Mykalle Bielinski

Artiste multidisciplinaire, Mykalle Bielinski croit que la spiritualité peut amener des adversaires à mieux s’écouter. « Je m’intéresse à l’universel dans l’humain. La spiritualité et la poésie peuvent nous rassembler en faisant de la scène un espace où l’on communie ensemble. La spiritualité, c’est notre rapport à nous-mêmes, à la nature, à la communauté et à l’Autre avec un grand A. C’est ce qui a manqué cet été : l’ouverture, la sensibilité, l’écoute. La scène peut être un lieu où l’on prend conscience qu’on est interconnectés. Ce n’est pas religieux pour moi, c’est très concret. »

Gloria est à l’affiche de certaines maisons de la culture du 29 septembre au 10 novembre. Mythe sera présentée à Espace libre du 12 au 16 février 2019.

Fabien Cloutier

Cet automne, Fabien Cloutier va créer sa nouvelle pièce, Bonne retraite, Jocelyne, à la Grande Licorne. Une charge contre l’hyperindividualisme et l’ignorance dans la société. Pour l’auteur, le théâtre joue un rôle essentiel à l’ère des réseaux sociaux et du commentaire à tout prix.

Est-ce que le théâtre est fait pour réconcilier ou confronter les gens ?

« Je dirais pour les deux, répond Fabien Cloutier. Chose certaine, le théâtre n’est pas là pour nous conforter dans nos certitudes. De nos jours, tout le monde croit et veut avoir raison. Les citoyens ont du mal à avoir des idées communes, parce que tout le monde se campe dans ses opinions spécifiques. C’est correct de faire entendre tous les points de vue. Mais si l’on devient incapable d’avoir des projets communs, pourquoi vivre en société ? Or, le théâtre est là pour aborder l’expérience humaine et collective. »

Bonne retraite, Jocelyne sera présentée à la Grande Licorne du 9 octobre au 10 novembre ; au Trident à Québec au début de 2019.

Sylvain Bélanger

Le directeur artistique du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui (CTD’A) a concocté une saison, celle du 50e anniversaire, sous le signe de l’ouverture et de la diversité. Sylvain Bélanger fait du théâtre pour agir au lieu de réagir aux enjeux sociaux.

« En survolant un demi-siècle de la dramaturgie québécoise, on réalise que les grandes pièces ont toujours donné la parole à ceux qui ne l’ont pas dans la société. Comme Joseph Latour dans Un simple soldat ou Germaine Lauzon dans Les belles-sœurs, pour prendre ces deux exemples. Toutefois, aujourd’hui, la réalité est tellement plus complexe que dans les années 50 et 60. Les marginaux, les dominés, ont des visages diversifiés. À la création de la compagnie, les cibles étaient très évidentes. Aujourd’hui, un jeune hipster du Mile End peut être aussi bourgeois qu’un enfant d’une riche famille d’Outremont. À mon avis, la création québécoise doit refléter les paroles de tous ces groupes. »

Neuf (titre provisoire) de Mani Soleymanlou lance la saison du CTD’A, du 25 septembre au 20 octobre. 

Christian Lapointe

Il y a 2500 ans, dans Les Phéniciennes, Euripide abordait la tyrannie du pouvoir. Avec Le reste vous le connaissez par le cinéma, une réécriture de cette pièce par Martin Crimp, Christian Lapointe pose la question qui hante le théâtre depuis les Grecs : pourquoi l’être humain reste-t-il impuissant à remédier à sa propre barbarie ?

« Le théâtre est éminemment politique. Car c’est un art qui pose des questions sur la société, et sur le pouvoir nécessairement. Comme dramaturge, je m’amuse à danser sur les ruines du monde. Notre monde a changé et il va continuer de changer de plus en plus vite. Le théâtre est là pour fouiller les failles de l’expérience humaine. » 

Le reste vous le connaissez par le cinéma est présentée à Espace GO jusqu’au 6 octobre.

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