Opinion Isabelle Picard

Femmes de l’ombre

J’aurais pu parler de Tina, de Cindy, de Maisy, de Shannon et de combien d’autres. De ces femmes et filles, disparues ou assassinées, qui sont devenues le symbole de toute une lutte et de toute une force. Tant de femmes qui, sans le vouloir, les unes après les autres, un peu plus chaque fois, ont contribué à lever le voile sur une des réalités des femmes des Premiers Peuples du Canada.

J’aurais pu. Elles ont, par leur histoire qu’on aurait voulu tout autre, rassemblé tant d’êtres humains, ouvert tant de cœurs, contribué à changer le monde. On voudrait les voir sourire encore une fois.

J’ai choisi de parler d’autres femmes. De femmes qui guérissent l’âme et qui changent le monde sans même s’en rendre compte. De celles dont on ne verra jamais le nom dans les journaux et c’est tant mieux. Elles ne savent pas qu’on les regarde. Mais on les voit. Je parle d’Annette, de Myrtle, de Rita, d’Yvonne, de Denise, d’Audrey, de Joséphine, de Manon et de tant d’autres. 

Elles n’ont pas besoin qu’on mentionne leur nom de famille. Elles ne le font pas pour ça. Elles sont enseignantes du territoire, artisanes d’une vision du monde d’un autre temps, gardiennes des savoirs médicinaux, locutrices de langues en danger et activistes socioculturelles. Certaines sont encore jeunes, la plupart, kukums (grand-mères) et comptent 22 petits-enfants. 

Elles ont tenu leur famille sur leurs fortes épaules pendant les temps les plus difficiles. Elles le feront encore tant de fois. 

Elles parlent à travers les silences, à un temps du verbe qui leur est propre. Elles enseignent les saisons, le ciel, la forêt, le respect des êtres vivants et des convictions, d’une vision du monde un peu étouffée par un XXIe siècle souvent détaché. Elles recolleront les morceaux des âmes et des identités égarées. Leurs sourires sont marqués par la paix et leurs étreintes, rares, mais sincères. Ce sont elles qui vous raconteront le territoire. Parfois, même si on pense que leurs voix ne trouvent pas écho, elles résonneront fortement, longuement. On les écoute encore, différemment peut-être, mais encore.

Souvent très simple, leur vie n’est pourtant pas facile. Elles auraient pu choisir une avenue plus douce, plus droite peut-être. Elles ne sauraient faire autrement. L’une d’entre elles me disait que c’est cette vie qui l’avait choisie. Je la comprends maintenant. Passages entre un temps passé et présent, porteuses de traditions frêles ou oubliées, femmes-racines, elles transmettent, transcendent leurs savoirs. Ce sont elles qui réagissent quand un événement, une injustice choque dans leur communauté. Elles qui rassemblent et qui rappellent la paix. Elles qui se battent pour la langue de leurs ancêtres en chantant à leur manière des langues oubliées, comme un cadeau. Elles qui vous enseignent, à votre insu, comme des racines qui s’implantent en vous, de grandes leçons que vous comprendrez des années plus tard. 

Elles ont peu de diplômes, certaines n’ont jamais lu un livre. Leur littérature, c’est le territoire et leurs éclats de rire y résonnent toujours.

Elles vous marquent. Elles me marquent, chaque fois que j’ai la chance d’être à leur côté. Elles ne sont pas toutes les mêmes, mais chacune d’entre elles vous colorent à sa manière. Fortes et sensibles, authentiques, elles vous accueillent sur la galerie et vous entraînent dans la maison qui sent bon les herbes qui sèchent. Leur frigo est toujours ouvert et tout le monde s’y sert. Au début de l’hiver, il y aura des traces de sang près de la maison, témoin du pelage d’un lièvre, d’un castor. Parfois, elles resteront silencieuses. Vous vous demanderez ce que vous faites là, ayant l’impression de déranger, jusqu’à ce que vous compreniez le silence. Vous vous sentirez alors chez vous.

Je ne sais pas si ces femmes se demandent secrètement si tous leurs efforts permettront de changer certaines choses, d’en conserver et d’en transmettre d’autres. Je ne sais pas si elles pensent avoir eu une quelconque influence, un quelconque écho sur une ou plusieurs personnes, sur le monde qui les entoure. Peut-être qu’elles font seulement ce qu’elles ont à faire.

Aujourd’hui particulièrement, je veux leur dire que c’est grâce à elles que je fais ce que je fais. Que ce sont elles qui ont allumé mon feu comme tant d’autres feux. Que c’est en elles que je puise ma source, ma force, que ce sont elles qui m’ont enseigné comment être. Elles, que je regarde quand je suis découragée, quand j’ai besoin d’un phare. Elles, qui m’ont guidée, auprès de qui je retourne. 

En cette Journée internationale des femmes, je veux vous dire, femmes autochtones de l’ombre : « Tiawenhk inenh », un chaleureux et sincère merci. Vous changez le monde qui vous entoure, un silence ou un rire à la fois.

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