Pannes de courant au Québec

Patience et… prudence

Malgré l’envoi massif d’effectifs pour venir à bout des pannes de courant, plus de 20 000 abonnés d’Hydro-Québec étaient toujours privés d’électricité, hier soir. Si certains sinistrés se sont dirigés vers des centres d’hébergement, d’autres ont pris des risques pour réchauffer leur logis, ce qui a provoqué des intoxications au monoxyde de carbone et des incendies. Faut-il enfouir les fils électriques ? Vingt ans après la crise du verglas, la question se pose encore.

Pannes de courant au Québec

Des sinistrés qui jouent avec le feu

Quelque 20 000 abonnés étaient toujours privés d’électricité, hier en fin de journée, dans Lanaudière, les Laurentides et à Laval. Causée par le verglas, la panne perdure depuis lundi dans certains foyers. Faisant preuve d’une imagination pas toujours bien avisée, une poignée de citoyens ont installé des dispositifs de fortune pour réchauffer leur logis, ce qui a provoqué plus d’une trentaine d’intoxications au monoxyde de carbone.

Intoxications au monoxyde de carbone

Incapables de se réchauffer et de cuisiner adéquatement, des citoyens, principalement de la région lavalloise, ont décidé d’utiliser des dispositifs de combustion de fortune ou des barbecues à l’intérieur même de leur demeure. Ces usages inadéquats ont mené à des cas d’intoxication au monoxyde de carbone. « Il est essentiel qu’il y ait une évacuation des émanations », commente Evelyne Boudreau, responsable de la sécurité civile pour le Service de police de Laval. Depuis le début des pannes électriques, 25 cas d’intoxication au monoxyde de carbone ont été recensés à Laval, huit dans Lanaudière et deux dans les Laurentides.

Risque d’incendie

« On est dans le premier 48 heures, on cumule 342 incendies proches des bâtiments, 129 interventions pour sécuriser des scènes et 17 feux de bâtiment », a commenté hier Sylvain Gariépy, chef de division pour le Service de sécurité incendie de Laval. Les risques d’incendie sont principalement liés à l’utilisation de chandelles, de barbecues, de foyers et de poêles de toutes sortes. Les pompiers ont multiplié les rondes de prévention afin d’éviter les accidents liés à l’utilisation intensifiée des foyers et de génératrices.

Attention au rebranchement

La réélectrification des résidences peut également engendrer un débalancement du courant, qui risque de provoquer des incendies. « Ça crée des arcs électriques, il y a des risques d’électrocution ! On a un appel toutes les 15 minutes », explique Étienne Lacharité, pompier à Laval. En matinée, hier, il s’assurait avec ses collègues qu’il n’y ait pas de surcharges sur les réseaux électriques domestiques. Les pompiers avaient alors été appelés à intervenir dans un immeuble où des étincelles avaient été aperçues autour des fils reliant la résidence au reste du réseau.

De nombreuses petites pannes

Le nombre important de pannes sur le réseau d’Hydro-Québec a ralenti les équipes pendant la journée. Chaque problème sur les lignes ne touchait qu’un très petit nombre d’abonnés, si bien qu’une intervention pour réparer un bris pouvait ne rétablir le courant que dans un petit nombre de foyers. « Beaucoup de pannes ne touchent qu’une trentaine d’abonnés », explique Maxence Huard-Lefebvre, représentant aux communications chez Hydro-Québec. Plusieurs personnes attendaient toujours, hier, le retour du courant coupé depuis lundi. « Ça fait trois-quatre jours, je ne peux pas me laver, je vais perdre toute la nourriture et la viande que j’ai ! », se désole Michel Hébert, résidant de la rue des Souverains, à Terrebonne.

Grande mobilisation

Au plus fort de la crise, plus de 300 000 personnes étaient privées d’électricité et environ 380 équipes étaient présentes sur le territoire québécois. Hier, des équipes de la Green Mountain Power, au Vermont, de Sherbrooke et du Saguenay sont venues prêter main-forte aux monteurs déjà présents. Des employés d’Hydro-Québec étaient également en formation sur le terrain. Au total, 500 équipes ont été déployées. « C’est une entente mutuelle, les gars d’Hydro viennent chez nous quand on en a besoin aussi », explique Tom, un travailleur du Vermont qui pense rester encore quelques jours dans Lanaudière, jusqu’à ce que tous les abonnés soient branchés à nouveau.

Aider les plus vulnérables

Devant l’ampleur des pannes, des centres d’hébergement ont été mis en place avec la Croix-Rouge. Depuis le début des événements, les personnes malades, à mobilité réduite ou isolées ont été contactées par les centres de soins régionaux, assure Mme Boudreau, du Service de police de Laval. Sans cellulaire et avec des capacités de déplacement moindres, les personnes en situation précaire et sans réseau ont pu rejoindre les centres d’hébergement. « J’avais froid, je suis allée au Tim Hortons, il n’y avait pas d’électricité, je suis allée au Subway et je suis tombée, j’étais pas bien », raconte Esther Lambert. Après avoir passé quelque temps à l’hôpital Jean-Talon, elle a été amenée au centre communautaire de Lausanne, dans le quartier Vimont, pour passer la nuit, comme plusieurs autres sinistrés.

Enfouir les fils, la solution ?

La question revient chaque fois que les intempéries causent une panne majeure du réseau d’Hydro-Québec. Pourquoi un service essentiel comme l’électricité ne se rend-il pas aux consommateurs par réseau souterrain ? Le rapport Nicolet, qui a décortiqué les causes de la crise du verglas de 1998, recommandait au gouvernement d’en faire une priorité. Vingt ans plus tard, la question se pose encore, mais la réponse n’est pas simple.

Combien ça coûte ?

Selon des études indépendantes, enfouir les fils d’un réseau de distribution d’électricité coûte de cinq à sept fois plus cher qu’un réseau aérien, explique l’ingénieur Louis Nolin, chef d’équipe, Réseaux extérieurs d’énergie et de télécommunications, de la firme Stantec. C’est moins compliqué de construire un réseau aérien, dit-il. « Quand on creuse, on ne connaît pas tout ce qui a déjà été enfoui, explique-t-il. Creuser perturbe aussi les sols, ce qui n’est pas nécessairement bon du point de vue de l’environnement. Ça augmente le risque et le coût. Et le coût est un facteur de décision important pour nos clients. »

Pourquoi Hydro-Québec ne le fait-elle pas ?

Pour Hydro-Québec, c’est avant tout une question de coût. « L’enjeu, c’est le coût exorbitant. L’enfouissement du réseau de distribution coûterait au moins 100 milliards », explique Marc-Antoine Pouliot, porte-parole de la société d’État. Le réseau de distribution d’Hydro-Québec compte plus de 100 000 kilomètres de fils. Les enfouir aurait « un impact tarifaire inacceptable », ajoute-t-il. Hydro-Québec, comme Bell et les autres fournisseurs de services, enfouit ses fils quand le tissu urbain et la densité de la population l’exigent, comme au centre-ville de Montréal.

Le fait d’avoir moins de pannes et moins d’entretien pourrait-il compenser le coût plus élevé de l’enfouissement ?

La question n’est pas simple, selon Louis Nolin. « Les coûts d’exploitation d’un réseau aérien et d’un réseau souterrain sont complètement différents. Le réseau aérien nécessite des interventions en cas de pannes causées par la végétation et un entretien préventif pour contrôler cette végétation. Un réseau souterrain nécessite des puits d’accès et des procédures d’intervention en milieu clos. Il est à l’abri des intempéries, mais il exige des interventions importantes en cas de bris ou pour desservir un nouveau bâtiment, par exemple. Quand on construit des réseaux, on ne pense pas à tout ça. Il y a un manque de vision et de planification à long terme dont il faut tenir compte. »

Pourquoi les fils sont-ils enfouis à certains endroits et pas à d’autres ?

Il se fait de plus en plus d’enfouissement dans les nouveaux quartiers, quand les municipalités en font une obligation pour les promoteurs immobiliers, par exemple. Selon Hydro-Québec, 40 % des nouveaux lieux de consommation sont alimentés aujourd’hui par un réseau souterrain, comparativement à 9 % en 2000. Dans ces cas-là, « c’est plus envisageable, estime Louis Nolin. Les fournisseurs de services d’électricité, de téléphone, de câble ou de gaz se parlent et se partagent la facture. Tout le monde y trouve son compte parce qu’ils vont chercher de nouveaux clients ». Dans les quartiers existants, où il y a déjà des infrastructures en place, la préoccupation des fournisseurs de services est avant tout de maintenir leurs réseaux, et leurs intérêts ne sont pas les mêmes.

Pannes de courant au Québec

« Je commence à être tannée »

Des familles rencontrées hier soir attendaient toujours le retour de l’électricité

Aline, 3 ans, et Rachelle, 7 ans, couraient entre le divan recouvert d’oreillers et de couvertures et un matelas posé au sol dans le salon. L’absence d’électricité dans leur logement de Terrebonne pour peut-être une troisième nuit n’avait rien enlevé à leur entrain.

Depuis lundi, toute la famille dort dans le salon pour plus de chaleur, a expliqué leur mère Ravinlata Virjendra. « Je viens de l’océan Pacifique, je suis habituée à trois mois de cyclones, a souligné l’enseignante. Mais ici, tout est électrique. On ne peut pas téléphoner ni cuisiner. Je commence à être tannée. »

Les équipes s’activaient sur le terrain pour tenter de rebrancher tous les clients, sans savoir quand tout serait réglé.

Un camion d’Hydro-Québec était visible non loin de la maison de Nancy Larivière, à Boisbriand.

Après trois jours sans électricité, elle avait particulièrement hâte de retrouver l’eau chaude pour se laver. Mme Larivière, son conjoint et sa fille de 15 ans pouvaient au moins compter sur la chaleur d’un poêle à combustion. « Ma fille a trouvé ça vraiment difficile sans électricité », a-t-elle dit en riant.

Elle habitait Longueuil lors de la crise du verglas en 1998. « On a tendance à oublier, avec le confort de l’électricité [ce que c’est que de la perdre] », a-t-elle noté.

Son conjoint avait acheté un réchaud au butane, grâce auquel ils ont fait des rôties et de la soupe.

Appel à la prudence

Plusieurs services de sécurité ont appelé les citoyens à la prudence. « Les barbecues doivent rester à l’extérieur, les génératrices aussi, et il ne faut pas cuisiner avec des appareils de camping », a rappelé Sylvain Dufresne, directeur du service des incendies et coordonnateur de la sécurité civile à la Ville de Terrebonne.

Sur ce territoire, plus de 2500 appels ont été faits au 911 depuis le début des intempéries, a-t-il précisé. À l’édifice Ernest-Séraphin-Mathieu, où M. Dufresne se trouvait, de nombreux employés de la Ville étaient à l’œuvre hier soir. Les citoyens vulnérables ont été pris en charge rapidement, a-t-il ajouté.

Pour les autres, c’est surtout de l’agacement qui se manifestait en soirée.

« C’est surtout des conséquences monétaires, parce qu’on a perdu des journées de travail et de la bouffe », a dit Eric Grenier, rencontré dans l’île Saint-Jean, content malgré tout d’un congé forcé avec les enfants.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.