Charles Aznavour 1924-2018

Le dernier des géants

« On monte sur scène pour se battre », disait-il. Et ainsi vivait-il. Avec cran. Son école, ce furent « les portes qui claquent, les gens qui vous ignorent, les sourires dédaigneux ». Et c’est ainsi qu’il était devenu le plus grand, de peur de souffrir. Lui le fils d’émigrés qui, enfant, avait décidé contre tout le monde d’être artiste. Véritable empereur du showbiz, il avait commencé par ne trouver sa place nulle part, excepté dans ses rêves. Charles Aznavour écrivait la plume trempée dans les amours perdues, la jeunesse enfuie. Ce n’est pas dans le bonheur qu’on apprend à connaître les hommes. Avec ses humiliations, sa solitude, il a trouvé le chemin de nos cœurs.

« Je ne vieillis pas, je prends de l’âge »

Hier encore, il était dans une forme olympique. Ce vendredi 28 septembre, Charles Aznavour est l’invité spécial de C à vous, émission de France 5, présentée par Anne-Élisabeth Lemoine. Il raconte volontiers que c’est son programme préféré. 

« Dès que je suis chez moi, je mets mon casque sur les oreilles et je vous regarde », confie le chanteur de 94 ans à l’animatrice totalement sous le charme. Pendant une heure, Aznavour blague sur François Hollande, vanne Manuel Valls, fait part de son indignation face au drame de l’Aquarius.

 « Certes, il était de plus en plus sourd, sourit Anne-Élisabeth, mais nous l’avions tous trouvé fringant. Il avait même fait un effort vestimentaire en portant un étonnant blouson avec deux aigles brodés dessus ». 

De retour dans les loges, Charles n’a pas envie de partir. « Il a pas mal traîné, se souvient la journaliste, qui n’imagine pas du tout que l’homme vient de donner sa dernière interview. Il nous a dit « à bientôt, et surtout venez me voir sur scène. » Il devait se produire à La Seine musicale le 8 novembre prochain.

Jeune homme dans sa tête, dans son cœur, Aznavour quitte le plateau parisien l’esprit léger. Il doit rejoindre son pote Jean-Paul Belmondo pour dîner. Deux jours plus tôt, c’est le comédien Antoine Duléry qui avait tenu à monter un déjeuner entre les deux vieux copains. Le producteur Marc Di Domenico, intime du chanteur depuis quatre ans, est de la partie. 

« Charles a passé un tel bon moment, qu’à la fin il a dit : “Et si on remettait ça demain ?”. C’est comme ça qu’Aznavour et Bébel se sont vus deux jours de suite. « Ils étaient comme des gamins, à rigoler de tout, à refaire le monde », raconte un Di Domenico encore sonné. 

Dimanche 30 septembre, Aznavour a rejoint sa propriété de Mouriès, dans les Alpilles. C’est là qu’il vit la plupart du temps. Ulla, son épouse, a préféré rester à Genève, où les Aznavour ont élu domicile il y a plus de quarante ans. Mais Charles, lui, aime le soleil du Sud, ses oliviers qu’il bichonne, qui lui permettent de produire entre 300 et 500 L d’huile par an. 

C’est là, quasi quotidiennement, qu’il se met à son bureau pour écrire et récrire, un dictionnaire des synonymes à portée de main. Depuis plus de soixante-dix ans, Aznavour, longtemps fâché avec l’orthographe, vingt fois sur le métier remet son ouvrage. 

« Il avait coutume de dire que s’il s’arrêtait, il allait mourir. Alors il bossait. Pas forcément pour un nouvel album, mais pour avoir des chansons prêtes. » 

— Marc Di Domenico

Dimanche donc, c’est Michel Leeb, en voisin, qui vient passer un moment avec le nonagénaire. Leeb n’a jamais oublié qu’à ses débuts, en 1981, Aznavour l’avait pris en première partie de l’une de ses tournées françaises. L’enjeu : faire 21 concerts en 21 jours, dans les plus grandes villes du pays. « Car un jour off, c’est ça de moins dans les caisses », avait expliqué l’artiste à ses producteurs Harry Lapp et Gérard Drouot. 

Leeb a depuis conservé un immense respect pour Aznavour, qui l’encouragea à se lancer dans le spectacle d’humour. Ensemble ils avaient le projet d’une comédie musicale. « Quand je l’ai quitté il était totalement plié de rire après deux trois bricoles que je lui avais racontées, dit l’humoriste. Ce sera la dernière image que je garderai de lui. » 

Charles est un couche-tard et un lève-tôt. L’homme a du mal à dépasser les cinq heures de sommeil. S’il s’octroie un ou deux bons verres de vin au dîner, il n’est plus du genre à sombrer dans les excès. Alors, dimanche, Charles s’est retiré dans sa salle de bains. Et a succombé subitement à un malaise consécutif à un œdème pulmonaire. 

« Faire son métier, c’est ce qui le faisait tenir », explique Gérard Drouot, qui gère ses concerts en France. « Il avait d’ailleurs assuré ceux de Tokyo et d’Osaka les 17 et 19 septembre. Il avait hâte de remonter sur scène ». Charles Aznavour a vécu animé par une rage de vaincre jusqu’à son dernier souffle. Ce sentiment profond que seul l’effort lui permettrait de clouer le bec à tous ses détracteurs. Lui qui n’avait aucune envie de prendre sa retraite, encore moins de s’arrêter. Oui, Charles était un teigneux, un combattant, assagi avec l’âge, mais qui ne baissait jamais les bras. Et certainement pas face à la mort, lui qui aimait plaisanter : « Je ne vieillis pas, je prends de l’âge. » 

Amoureux de la vie

Depuis sa naissance, le 22 mai 1924, à Paris, Chahnour Vaghinag Aznavourian n’aura cessé d’aimer la vie. C’est le hasard qui le fait naître dans la Ville lumière. Micha et Knar, ses parents arméniens, séjournent en France dans l’attente d’un visa pour les États-Unis. Pour gagner sa croûte, Micha – qui rêvait de devenir chanteur d’opéra – tient un petit restaurant rue de la Huchette. Le soir, les derniers clients traînent pour l’écouter interpréter les chants d’Europe centrale, qui lui rappellent son enfance.

Knar est comédienne, mais gagne timidement sa vie à force de petits travaux de couture. Chahnour (devenu Charles dès l’État civil, car la sage-femme ne savait pas comment écrire son prénom) veut depuis son plus jeune âge être comédien. Pour l’heure, il apprend le piano avec sa sœur aînée Aïda, née seulement seize mois avant lui et qu’il appellera toute sa vie sa jumelle. 

À l’époque, le théâtre va de pair avec la chanson. On ne parle pas de chanteurs, mais de chansonniers, ces drôles de types qui racontent des histoires, interprètent des personnages, savent aussi danser ou faire des claquettes. 

Le môme Aznavour est ébloui par Maurice Chevalier et surtout par Charles Trenet : « Lui, contrairement aux autres, avait du fond dans ses chansons. » 

À 9 ans, il est sur la scène du Studio des Champs-Élysées où il a un petit rôle dans Émile et les détectives sous le nom d’Aznavour. Son père avait imaginé une publicité pour son restaurant, « Chez Aznavour, on y court », transformant ainsi pour toujours leur nom de famille. 

Mais la guerre arrive, les Allemands envahissent Paris et Charles prend la tangente. Il intègre d’urgence une troupe de théâtre qui va se produire pendant dix-huit mois dans la zone nord pour jouer Les fâcheux de Molière. Durant toute cette période, Aznavour se met au défi d’écrire une chanson par jour. 

« Au début, mes copains ont hurlé de rire quand je leur ai parlé de mon idée, se souviendra-t-il. Mais quand ils ont vu le résultat, ils m’ont encouragé à continuer. » 

À son retour dans un Paris occupé, il colle aux basques de sa sœur, engagée au Concert Mayol en tant qu’Aïda Aznamour. Il veut chanter avec elle, il se retrouve surtout à faire le garde du corps, car la jeune femme n’avait aucune envie de rentrer tous les soirs seule à pied, dans une ville sous couvre-feu. Parfois, Charles décroche une première partie, trois chansons là, cinq ici. 

La rencontre de Pierre Roche

C’est surtout à cette époque qu’il fait la connaissance d’un certain Pierre Roche. Ensemble ils fondent un duo qui va connaître ses plus belles heures après la guerre. Ensemble, surtout, ils veulent révolutionner la musique, la sortir de son carcan étriqué, la faire swinguer. Et c’est dans des tout petits clubs près de Pigalle qu’ils font leurs premières armes. Avant de roder leur numéro de duettiste en 1943 à Saumur. 

« J’avais de vraies connaissances musicales liées à ma famille. Mais c’est Pierre Roche qui m’a vraiment initié au swing. » 

— Charles Aznavour

Déjà pétri d’ambitions, le jeune Aznavour continue de se frotter chaque soir à l’écriture de textes. Sans oublier de faire la fête, de vivre le plus fort possible dans cette France occupée, lui qui n’a aucune envie d’endurer le calvaire de ses parents qui avaient dû fuir leur pays, avant d’être déchus de leur nationalité. 

Alors Aznavour s’enivre de musique, se bat contre ses propres faiblesses, cette voix bizarre, mais qu’il maîtrise de mieux en mieux. Jusqu’au jour où il écrit Le feutre taupé, tout en onomatopées et allitérations. Quiconque la découvre aujourd’hui pourrait croire qu’il s’agit d’un rap extrêmement bien foutu. Mais non, c’est une des premières grandes chansons d’un Charles Aznavour précurseur, en avance sur son temps. Condamné pour l’heure à l’anonymat. 

Édith Piaf

Heureusement, Charles est amoureux. Il a rencontré Micheline Rugel Fromentin à la fin de la guerre. Elle n’a que 17 ans, mais lors d’une partie d’autos tamponneuses à la Bastille, il lui déclare sa flamme. Et quand il l’épouse le 16 mars 1946, c’est avec « les fleurs des autres », soit les bouquets laissés lors de la cérémonie précédente. Seule bonne nouvelle dans cette période miséreuse, Édith Piaf, la chanteuse la plus populaire d’alors, a assisté presque par hasard à une performance du duo Roche-Aznavour. Elle a ri aux éclats, le fait savoir haut et fort et embarque les gamins chez elle, rue de Berri. Ce soir-là, Aznavour fait la rencontre la plus déterminante de sa carrière. 

Piaf adore ce garçon qui, comme elle, a fait ses gammes dans les rues. Elle l’invective, le provoque pour mieux lui proposer de l’accompagner dans sa prochaine tournée. Proposer est un bien grand mot. Piaf ne laisse pas le choix au duo. Leur explique qu’elle va leur apprendre le métier. Et du coup, charge Charles de s’occuper de ses éclairages. Le début d’une sacrée aventure. 

Pendant six ans, Charles sera tout pour Édith : son confident, son homme à tout faire, sa bonne conscience. Vraie croqueuse d’hommes, elle ne jettera pourtant jamais son dévolu sur le petit Arménien. Du moins, c’est ce que ce dernier dira sans cesse. Mais oui, à l’ombre d’Édith Piaf, il grandit vite. « J’ai appris énormément à travers elle, nous disait-il en 2013. Des choses à faire, d’autres à ne pas faire. J’ai arrêté de boire, de fumer, car je voyais des personnes importantes se détériorer. Je l’ai surtout vue dans sa vérité avec le public : elle était d’une honnêteté incroyable. J’ai gardé ça. »

La reconnaissance venue de Montréal

Malgré le parrainage de la plus punk de nos chanteuses, les critiques n’ont pas vraiment d’yeux pour lui. Ou alors se moquent de sa voix, de son physique, de sa taille. Il leur en gardera une rancœur éternelle, raillant à chacun de ses tours de chant ses anciens détracteurs. Son salut viendra miraculeusement de l’étranger. 

Du Canada, plus précisément, où le duo accompagne Piaf une fois encore. Cette fois le patron d’Au Faisan doré, cabaret de Montréal, leur propose un vrai bel engagement. Dix-huit mois fermes pour dix concerts par semaine. Adieu la France, bonjour le Québec ! Les artistes font salle comble et obtiennent même leur propre émission de radio, leur propre contrat d’enregistrement. Charles prend goût au succès, aux applaudissements et à la notoriété. Le retour en France en 1950 n’en est que plus terrible.

Malgré la naissance de sa première fille, Micheline n’a aucunement l’intention de venir s’installer au Canada. Aznavour envisage alors de la quitter. Et fonce chez Piaf pour lui raconter ses déboires. Édith explose. 

« Mais mon pauvre garçon, c’est en France que tu dois faire carrière ! C’est ici que tout se passe. Tu ne seras jamais un homme heureux si tu fais carrière là-bas. » 

— Édith Piaf

Elle exige qu’il écrive trois lettres sur-le-champ. L’une pour annoncer au Faisan doré qu’il ne reviendra pas. La deuxième pour dire à Pierre Roche que leur duo est terminé. Et la dernière pour avouer à Micheline son intention de divorcer. Charles s’exécute. Et s’installe chez la patronne qui le surnomme pour l’éternité « le Génie con ». 

De rage il était déjà question, mais désormais elle sera démultipliée. Charles effectue les basses besognes pour Édith, qui consistent à éloigner ceux qu’elle ne veut pas voir, à gérer les fins de soirée forcément dantesques de celle qui aimait trop la vie et les hommes. Mais il la couve toujours d’une profonde tendresse. 

Édith apprécie d’ailleurs Évelyne Plessis, la nouvelle conquête de Charles, qu’elle trouve « intelligente ». Et surtout elle le pousse dans ses retranchements, lui demande des paroles, pour mieux lui jeter à la figure : « Tu peux te les mettre là où je pense. » Elle exige encore qu’il se fasse refaire le nez, mais refuse de payer l’opération. 

In fine, Aznavour finit par écrire la merveilleuse Je hais les dimanches et essuie un nouveau refus de Piaf. Cette fois, Charles sait qu’il tient quelque chose. Et quand Juliette Gréco s’en empare et gagne un prix avec la chanson, la relation entre Charles et Édith a vécu. Au début de 1952, c’est un homme de 27 ans qui quitte le nid de sa « marraine » et décide enfin de voler de ses propres ailes. Cette fois sera la bonne. Au moment de divorcer d’avec sa première épouse, cette dernière donne naissance à un petit garçon. Charles naît en 1952. 

Le maître de la chanson contemporaine

Grisé par les premiers succès, les premiers émois, le chanteur va, en vingt ans, s’imposer comme le maître de la chanson contemporaine. Il y aura d’abord des textes pour Gilbert Bécaud, puis des premières chansons sous son propre nom. Aznavour ne s’engouffre pas dans les modes : il décrit le quotidien avec réalisme, évoque l’amour et les relations humaines avec une franchise désarmante, et surtout nouvelle pour l’époque. 

Pour son premier Olympia du 1er au 21 juin 1955 en ouverture de Sidney Bechet, il écrit Sur ma vie, son premier tube. « Une très bonne chanson écrite par un très mauvais chanteur », notent les critiques d’alors. Aznavour fait le dos rond et avance. La censure le guette quand il évoque le désir sexuel dans Je veux te dire adieu. Mais l’homme est insatiable. Et finit par obtenir sa première scène en tête d’affiche en 1956, à l’Alhambra. La même année naît Patrick, qu’il a eu avec Évelyne, épousée en douce en 1955.

Et c’est avec une sacrée dose d’humour et pas mal d’autodérision qu’il finira enfin par triompher, quatre ans plus tard, alors que les yéyé pointent le bout de leur nez. Avec J’me voyais déjà, Aznavour s’offre un tube en forme de pied de nez qui conte l’histoire d’un chanteur qui se décide à quitter la scène face au manque de succès…

Johnny Hallyday sous son aile

Charles devient une plume reconnue, un auteur important que l’on sollicite justement pour aider les jeunes talents. Il sera toujours sensible à la nouveauté, lui qui offre à Johnny Hallyday en 1962 Retiens la nuit, puis à Sylvie Vartan en 1963 La plus belle pour aller danser. À Johnny qu’il recueille chez lui, il conseille de garder sa singularité. « Il avait une voix, une attitude différentes des autres », note-t-il alors. Lui qui sera considéré par Johnny comme son parrain. 

Aznavour s’est surtout lié avec son beau-frère, le compositeur Georges Garvarentz, et ensemble ils vont inventer un son. « Dès les premières notes de chacune de leurs chansons, on sait que l’on est chez Aznavour », note Michel Drucker qui fait la rencontre du chanteur en 1964. Leur patte est de savoir distiller une vraie mélancolie sous des airs légers. Un peu à l’image de ce que vit Charles, qui voit son deuxième mariage péricliter. 

Il faut dire que le succès commence à lui tourner les sangs. L’argent rentre et ses premiers cachets lui permettent enfin d’aspirer à une vie nouvelle. Il achète des voitures, des propriétés, à Montfort-l’Amaury, notamment, et craque pour toutes les inventions de l’époque. Il se fait installer une piscine couverte et possède alors un siège gonflable qui lui permet de regarder la télévision depuis son lieu de baignade. 

Charles ne résiste pas non plus aux jolies filles qui lui tournent autour. Jusqu’à ce qu’il croise la route d’Ulla, magnifique Suédoise, de dix-sept ans sa cadette, dont il tombe éperdument amoureux. Il l’épouse en 1967, en troisièmes noces, et apprécie avant tout son détachement si scandinave. Ulla se fiche d’Aznavour, elle aime Charles. 

« C’est fou combien Ulla a réussi à lui imposer deux vies bien différentes. Il y avait le Charles star ultime de la chanson en France et à l’étranger et le Charles homme tout à fait normal à la maison. D’ailleurs, si j’avais le malheur d’arriver chez lui à l’heure de Questions pour un champion, je me faisais rabrouer. Il ne fallait pas déranger Ulla devant son émission préférée. » 

—  Michel Drucker

Conquérir le monde

Si les années 1960 sont aussi merveilleuses pour Charles, c’est aussi parce qu’il s’est lancé dans un incroyable défi. Contrairement à tous les chanteurs de l’époque qui enchaînent les galas l’été en province, lui n’a aucune envie de se prêter à ce jeu. Quinze ans plus tôt, il était à l’école Piaf. Il se souvient de son triomphe à New York. Il n’a pas oublié non plus ces « charognards » de la critique qui lui ont conseillé de « faire de la comptabilité plutôt que de chanter ». 

Alors Charles décide qu’il ira conquérir le monde. Quand il évoque son projet auprès des différents producteurs français, tout le monde lui rit au nez. Alors c’est sur ses propres deniers qu’il réserve le Carnegie Hall de New York pour le 30 mars 1963. Et se met en tête de le remplir. Le jour du concert, la salle est pleine de curieux qui viennent voir « l’acteur qui chante » (Charles s’est fait un nom outre-Atlantique grâce à son rôle dans Tirez sur le pianiste), mais aussi de célébrités francophones, Johnny en tête, qu’il a fait venir dans un Boeing 707 privatisé par ses soins. 

Le New York Times publie dès le lendemain un papier élogieux. Aznavour, qui a chanté en anglais, « car c’était la moindre des choses », se voit affubler du titre de « plus grand chanteur français ». Il ne rendra jamais sa couronne, chantant partout, s’adaptant au public, un jour en italien à Rome, le lendemain en allemand à Francfort. 

Du Japon à l’Australie en passant par le Chili ou la Chine, Aznavour est devenu le symbole de la culture française. Tellement fier d’avoir réussi ce que personne d’autre que lui n’a pu égaler depuis. Le 19 septembre dernier, c’est finalement à Osaka, au Japon, qu’il triomphait pour ce qui sera son ultime concert. 

Ses enfants

De son mariage avec Ulla la discrète sont nés trois enfants, Katia, Mischa et Nicolas. Dès 1972, les Aznavour choisissent de s’installer en Suisse pour des raisons fiscales. L’administration française voit cela d’un très mauvais œil et l’attaque pour fraude fiscale. Il se présente à son procès en 1977 et annonce dans une colère froide : « La France devrait me remercier pour tous les milliards que j’ai fait rentrer dans ses coffres ! Savez-vous que je suis le seul chanteur au monde à se produire dans 78 pays ? » Il sera condamné à un an de prison avec sursis et une amende de 3 millions de francs pour « évasion fiscale ». 

Charles ne peut accepter la sentence et publie un texte dans la presse « pour avoir servi ma patrie et ma culture, 10 millions et un an de prison », enrage-t-il. L’affaire se terminera par un non-lieu. Mais plus jamais Charles ne sera résident français. « Je suis tenu d’y passer six mois et un jour. Je ne dépasse jamais nous explique-t-il en 2013. Je me suis débarrassé de toutes mes propriétés pour les donner à mes enfants. Je me suis juste gardé la Provence. » 

Ses trois derniers enfants ont d’ailleurs embrassé son destin. Mischa a longtemps été « le boss » du clan Aznavour. Katia, elle, est l’une de ses choristes, chantant en duo avec lui à chaque concert le titre Je voyage. Quant à Nicolas, le cadet de la fratrie, né en 1977, il est devenu son assistant, consacrant tout son temps à la gestion de sa carrière. Père souvent absent, mais terriblement présent, Charles Aznavour est d’une générosité incroyable avec les siens. Sans pour autant tomber dans les grandes effusions. 

Du haut de son fauteuil, et prenant de l’âge, il observe le monde et la vie qui se déroule autour de lui. Il aime son statut, prend soin, dans les dernières années, de bien montrer qu’il est « le dernier monstre de la chanson ». Capable aussi de donner 3000 euros à une admiratrice qui a besoin d’argent pour se soigner. 

Si Aznavour avait la réputation d’être un homme dur et colérique, il était surtout très à cheval sur les bonnes manières. « Les premiers moments passés en studio avec lui ont été compliqués », se souvient Marc Di Domenico. Il était du style à lancer : « Savez-vous à qui vous vous adressez ? » Mais cette froideur était une manière de se protéger. Du moment qu’on savait lui répondre intelligemment, la glace était brisée. » 

Une vraie/fausse tournée d’adieux

Depuis trente ans, il s’était lancé dans une vraie/fausse tournée d’adieux. Terme qu’il a toujours réfuté, préférant malicieusement dire que seule la mort l’arrêterait. Il y eut bien sûr des concerts ratés, des premières gênantes, comme ce Palais des Congrès en 2007 où tout le public regardait ses chaussures. 

Mais face à l’échec, Aznavour savait rebondir. Quand son producteur historique Levon Sayan met en vente trois semaines de concerts à l’Olympia en 2011 à des tarifs exorbitants, Aznavour se retrouve à chanter devant une salle à moitié vide. Malgré leurs liens historiques, Sayan est viré manu militari, remplacé par de nouveaux imprésarios. 

Homme d’affaires, Aznavour a aussi su jouer de sa notoriété pour devenir un ambassadeur permanent de l’Arménie, s’embarquant dans chaque voyage présidentiel français à destination d’Erevan. 

« Le seul pays où je n’ai pas encore chanté est la Turquie, car elle refuse de reconnaître le génocide qu’elle a perpétré en Arménie. Mais je suis prêt à y aller s’ils m’invitent. Je suis toujours prêt à la discussion. » 

— Charles Aznavour, en 2015

Ces dernières années, Charles ne voulait plus s’embarrasser de journalistes dans ses concerts à l’étranger. Il préférait s’octroyer une journée supplémentaire sur place pour découvrir les villes, toujours armé de son appareil photo. « Je vais bientôt chanter en Chine, rigolait-il en 2015. Alors, en ce moment, j’apprends le chinois. » 

Très fier d’avoir son étoile sur Hollywood Boulevard en 2017, il avait convié toute sa famille à Los Angeles pour l’occasion. Seul Patrick manquait à l’appel. Car Patrick est mort en 1981, officiellement dans son sommeil. Jamais Charles ne s’est confié sur la disparition de ce fils. Il avait pourtant écrit L’aiguille pour lui en 1987. 

Non, il préférait pester contre ces médias « qui citent toujours Brel, Brassens ou Ferré comme les grands de la chanson. Et moi alors, je n’ai rien écrit ? ». Oui, Charles avait abordé tous les sujets inabordables, tel Comme ils disent qui, dès 1972, parle de l’homosexualité. Oui, Charles s’indignait du sort réservé aux migrants. Oui, Charles a chanté l’amour comme personne d’autre. Mais jamais il n’a ouvertement dit ses failles. C’est, selon son fils Mischa, « sa pudeur tout arménienne ». La légende retiendra que Charles Aznavour est parti avec ses secrets les plus intimes. Et c’est bien plus beau comme ça. 

« Mon père, mon ange, mon amour »

« Tout semble irréel. Me voilà semi-orphelin. C’est étrange comme ce que l’on ne cesse de redouter prend soudain une saveur âpre lorsque cette crainte vous frappe en plein cœur. D’un instant à l’autre, tout est différent. Les larmes restent prisonnières, quelque part, dans le flot tiède de mes veines, dans le dédale de mon esprit. Je ne réalise pas. La maison est toujours là, dressée au milieu des oliviers. Le mistral souffle, violent, avec ce soleil terne. L’arrivée de l’automne. Tout est pareil et différent. Alors, c’est cela ? Rien que cela. Un vide abstrait, une absence à laquelle il faut se résigner, vaille que vaille. Sur les ondes, ta voix passe en boucle. Des gens parlent de toi, de ce que tu as été, de ce que tu as réalisé. J’entends des pleurs, de la tristesse. Et moi, au milieu de ces maux, je suis comme un étranger. Des inconnus connus te décortiquent. Des centaines de mots de soutien envahissent ma messagerie. Je suis dans un état lunaire. Peut-être que, si je pleurais, tu disparaîtrais à jamais… Garder ma peine, ce flot de larmes, peut-être est-ce une manière de te garder encore un peu près de moi ? Des mots d’amour, certes, on s’en est peu dit, pudeur oblige, mais combien t’en ai-je écrit ! Tout était raison depuis toujours. Dès mon plus jeune âge jusqu’à l’âge adulte, des lettres et des missives, d’amour filial. Alors, je n’ai pas de regrets. Davantage pour ce qui est de ton amour. Certains passent à côté de ceux qu’ils aiment en se demandant s’ils se sont bien compris. Moi, je t’ai compris. La chaleur de ta présence, ce silence, presque dérangeant, t’en souviens-tu ? Moi, je parle ton langage du silence. Alors, à présent, que reste-t-il ? Où nous retrouverons-nous en attendant le grand Éden ? Il reste les songes, ce pays merveilleux et magique où l’on peut à loisir se retrouver à condition de savoir mêler rêve et réalité. Nous pourrons nous y étreindre à jamais et pour toujours. Tout est clair à présent. Si les larmes ne jaillissent pas de la source de mon cœur, c’est que tu es pour toujours auprès de moi. Je vis peut-être le privilège abstrait de croire en un monde imaginaire. Mais qui peut ici-bas me dire que ce monde-là n’est pas plus réel que ce jour qui t’arrache à moi, et tous ces jours qui suivront, qui voudront à leur tour t’éloigner un peu plus de moi ? Je ne saurais te dire adieu, mon père, adieu, mon ange, mon amour. Puisque je suis fait de ta propre poussière, tu voyages en chacune de mes pensées. Tout en moi n’est qu’amour de toi. Et l’amour ne meurt jamais. » 

« Sans ma cellule familiale, je suis perdu »

C’est au son du chant des cigales qu’ils se réunissent autour du patriarche. Les enfants, Seda et Charles, nés d’une première union, Katia, Mischa et Nicolas, qu’il a eus avec Ulla, les petits-enfants, gendres, belles-filles… sans oublier les chiens, qu’il aime tant. Charles inspecte chaque jour les 800 oliviers qu’il a plantés, fier de son huile, comme des objets qu’il a chinés. Ulla s’amuse de le voir encore et toujours se passionner pour la déco. Mais c’est un célèbre voisin, Chico, des Gipsy Kings, qui leur a offert cette roulotte, symbole de refuge en temps de fuite… Comme tous les êtres issus de peuples persécutés, Aznavour s’arrimait à son clan : « Sans ma cellule familiale, je suis perdu. »

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