La Presse aux Îles-de-la-Madeleine

Une tempête dévastatrice pour les berges

Dans certains secteurs, la mer a avancé d’une dizaine de mètres dans les terres

HAVRE-AUX-MAISONS — Regardez attentivement la photo ci-contre. Difficile de le deviner, mais cette plage est radicalement différente par rapport à la même heure la semaine dernière.

Jusqu’à mercredi soir, le poteau soutenant l’antenne parabolique était planté dans une dune haute de près d’un mètre. Mais jeudi matin, après une nuit où le vent a atteint des pointes de 130 km/h, le même poteau était désormais en plein milieu de la grève. La berge a en effet reculé de près d’une dizaine de mètres, prise d’assaut par les vagues qui ont emporté avec elles des tonnes de sable.

Un chalet qui était autrefois protégé par deux dunes est maintenant complètement exposé aux marées. Et l’eau se rapproche drôlement de la route 199, qui traverse les Îles-de-la-Madeleine de bout en bout.

Serge Bourgeois est directeur de l’aménagement et de l’urbanisme pour la municipalité. Ce n’est pas d’hier qu’il sonne l’alarme devant l’érosion des berges. Celles-ci perdent chaque année du terrain, mais une telle distance en une seule tempête, ce serait du jamais-vu.

« Les changements climatiques, ici on a les deux pieds dedans. Le nombre de tempêtes et leur force augmentent, le couvert de glace disparaît, l’eau monte… Comme on est dans une île au milieu du golfe du Saint-Laurent, on est les premiers à en subir les conséquences. »

— Serge Bourgeois, directeur de l’aménagement et de l’urbanisme des Îles-de-la-Madeleine

« On ne peut pas reculer indéfiniment, on va tomber de l’autre bord ! », s’exclame-t-il.

L’employé municipal croise maintenant les doigts pour que le froid polaire arrive rapidement et installe une épaisse couche de glace qui protégera les berges des vagues et des tempêtes hivernales.

Solutions coûteuses

Devant la situation, déplore M. Bourgeois, le réflexe est trop souvent d’opter pour des solutions à court terme et non d’adopter une approche préventive.

Par exemple, pour protéger le réseau électrique le long de la grève, des pierres ont été ajoutées au pied des poteaux. Or, les vagues ont frappé encore plus violemment l’espace situé entre ces amas de pierres et ont percé profondément la berge.

Il existe tout de même des solutions durables, mais elles ont un coût. Et pas le moindre.

Un projet est en branle dans l’île du Havre Aubert pour protéger le secteur de La Grave, reconnu pour son caractère patrimonial. On y prévoit un rehaussement de la plage et l’installation de galets. Coût de l’opération : 5,2 millions, pour une longueur de 690 mètres.

« On a fait des études préliminaires dans certains secteurs vulnérables, et chaque fois on atteint 5, 10, 15 millions. Alors il faut choisir nos batailles. »

— Serge Bourgeois, directeur de l’aménagement et de l’urbanisme des Îles-de-la-Madeleine

Le budget 2017 de l’ex-ministre libéral Carlos Leitão a prévu une somme de 45 millions pour combattre l’érosion des berges. Cette enveloppe globale, prévue pour toutes les zones côtières du Québec, est à des années-lumière de la facture réelle, estiment les intervenants du dossier, à commencer par le maire Jonathan Lapierre.

Dans une entrevue accordée l’hiver dernier à Radio-Canada, il avait estimé à « au moins 50 millions » les seuls besoins de l’archipel, jugeant le plan gouvernemental « nettement insuffisant pour les besoins ».

Ne pas intervenir peut coûter encore plus cher. En 2016, dans un rapport évaluant les avantages financiers de revitaliser les côtes des Îles, le consortium Ouranos évaluait à 40 millions les coûts d’une non-intervention sur le site de La Grave sur un horizon de 50 ans.

« Solutions plus durables »

À Québec, c’est le ministère de la Sécurité publique qui est l’interlocuteur dans ce dossier. La ministre Geneviève Guilbault était justement présente hier aux Îles-de-la-Madeleine afin de faire le point sur la crise qui a secoué ce coin de pays au cours des derniers jours.

Questionnée sur les intentions de son gouvernement concernant une potentielle bonification de l’aide financière à la sauvegarde des berges, Mme Guilbault a été laconique, se contentant de rappeler qu’une équipe permanente était affectée à cette problématique aux Îles et que le Ministère travaillait à trouver des « solutions plus solides, plus durables ».

En effet, la dernière tempête a non seulement abîmé des berges vierges, mais elle a aussi complètement effacé des mesures temporaires qui avaient été adoptées, notamment le rechargement de certaines plages avec du sable recueilli dans des ports de pêche. Une solution efficace et peu coûteuse, selon Serge Bourgeois, « mais qu’il faut recommencer au gré des tempêtes ».

Des opérations du genre étaient en cours hier à quelques endroits des Îles-de-la-Madeleine, notamment à la pointe aux Loups, où une équipe du ministère des Transports s’efforçait de renflouer la berge et d’y ajouter des pierres. Cette étroite bande de terre est particulièrement déterminante dans la vie des Madelinots, car elle est la seule qui relie Grosse-Île et l’île de Grande-Entrée avec le reste de l’archipel.

« Beaucoup de monde a peur que les Îles ne soient plus là dans 50 ans : oui, elles seront encore là, mais elles vont être modifiées, avance Serge Bourgeois. C’est donc à nous d’adapter nos façons de les protéger, les développer et les aménager. »

Télécommunications

Un projet de réfection introuvable

CAP-AUX-MEULES — Comment un projet d’investissement et une enveloppe subventionnelle peuvent-ils disparaître ? C’est la question que se posent les résidants des Îles-de-la-Madeleine, après que Marie-Eve Proulx, ministre déléguée au Développement économique régional, eut affirmé ne trouver aucune trace administrative d’une promesse libérale faite l’an dernier.

Il y a un an, presque jour pour jour, le ministre Pierre Moreau annonçait que Québec investirait de 8 à 12 millions dans la réfection des câbles de fibre optique sous-marins reliant la Gaspésie aux Îles et fournissant les services de télécommunication dans l’archipel. Les travaux devaient s’amorcer en 2019, soulignait même une dépêche de Radio-Canada.

L’un des deux câbles en place a été sectionné à deux reprises par le passé, en 2012 et en 2016, et le bris du second câble la semaine dernière a complètement coupé les Îles du monde pendant de nombreuses heures.

Au cours des derniers jours, le maire Jonathan Lapierre a répété sur toutes les tribunes qu’il souhaitait que le dossier avance rapidement à Québec et à Ottawa. Il a de nouveau interpellé les deux ordres de gouvernement hier après-midi en point de presse.

De passage à Cap-aux-Meules hier, la ministre Proulx a avoué avoir « essayé de retrouver les documents » détaillant cette subvention. « On les recherche », a-t-elle assuré.

Geneviève Guilbault, ministre de la Sécurité publique, était présente aux côtés de sa collègue. Elle avait préalablement affirmé que la situation n’était « pas claire » à ses yeux. « On ne sait pas comment le projet a été ficelé », a-t-elle dit, ajoutant qu’elle souhaitait que son gouvernement ne prenne pas « d’engagement prématuré » et agisse « de manière responsable » pour trouver « une solution durable ».

Son attaché de presse a précisé par la suite qu’il n’existait « aucune trace administrative » du projet à Québec.

« C’est assez particulier », a convenu le maire des Îles-de-la-Madeleine. « Mais on va être très vite fixés. »

GESTION DE CRISE

Pour l’heure, le gouvernement du Québec préfère gérer la crise qui touche les Îles depuis jeudi. Une violente tempête de vent a plongé des milliers d’abonnés d’Hydro-Québec dans le noir et coupé toutes les communications avec le continent pendant toute la journée de jeudi. Une cinquantaine de foyers étaient toujours privés d’électricité hier dans l’archipel.

La ministre Guilbault a salué la « résilience des Madelinots » ainsi que « leur ténacité et leur solidarité » pendant ces heures d’incertitude.

Elle a également souligné la rapidité de l’intervention des autorités locales pour venir en aide aux personnes dans le besoin.

Mme Guilbault a par ailleurs signé un arrêté ministériel pour que le programme général d’aide aux sinistrés soit rendu disponible aux sinistrés toujours sans électricité ou dont la demeure aurait subi des dommages en raison de la tempête, par exemple.

« La municipalité est toujours sur un pied d’alerte », a assuré le maire Lapierre. « On ne vous oublie pas », a-t-il ajouté, à l’attention des personnes sinistrées.

LA PRESSE AUX ÎLES-DE-LA-MADELEINE

Rivés à la radio en temps de crise

CAP-AUX-MEULES — Les Madelinots ont fait une espèce de voyage dans le temps jeudi dernier.

Sans électricité ni moyen de communication avec le continent, ils ont dû momentanément adopter des habitudes plus simples, dépouillés de leurs outils technologiques du quotidien.

Il allait donc de soi qu’ils se tournent vers la bonne vieille radio (à piles) pour suivre l’évolution de la situation d’heure en heure.

Stéphane Arseneau travaille à CFIM depuis un quart de siècle. Lorsqu’il s’est couché mercredi soir, il ne se doutait pas de la responsabilité qui l’attendrait au bureau le lendemain matin.

« Je ne l’ai pas vu venir », avoue-t-il.

Comme la station est dotée de deux génératrices, son équipe a toutefois pu entrer en ondes et fournir au public les informations relatives à la situation en cours, devenant ainsi l’unique référence en la matière.

« Et on n’a jamais arrêté de diffuser », se félicite M. Arseneau.

Comme dans le temps

Dans les premières heures de la crise, les choses se sont résolument passées à l’ancienne.

Premier obstacle : pas d’internet, pas de météo. Solution : écouter les prévisions fournies aux navigateurs sur les ondes d’une radio VHF.

Il y avait longtemps que quelqu’un n’était pas venu porter en personne une dépêche à lire en ondes : la responsable de la commission scolaire est d’abord passée pour faire savoir que les écoles étaient fermées, puis la municipalité lui a emboîté le pas en venant remettre en main propre les communiqués d’information aux responsables de la mise en ondes.

Et depuis jeudi, le maire vient en studio faire une mise à jour quotidienne au micro.

« On ne se réjouit du malheur de personne, c’est dans des moments comme ça qu’on est le plus pertinents. »

— Stéphane Arseneau, coordonnateur de la programmation soir et week-end à CFIM

« Comme tous les médias, on connaît des difficultés : on est une radio autofinancée, dans un contexte où les tarifs publicitaires chutent. Mais on demeure indépendants des pouvoirs économiques et politiques. Et on y tient. »

CFIM est néanmoins une partie importante du plan de mesures d’urgence des Îles.

En fait, dès ses premiers pas, au début des années 80, la station communautaire a été appelée à assumer son rôle névralgique pendant une tempête de neige spectaculaire qui avait forcé les écoles à fermer pendant une semaine entière.

Et après 37 ans en ondes, aucune tempête n’a encore fait taire la voix des Îles.

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