Relations

Prétendants disqualifiés

Sortiriez-vous avec un fumeur, une végétarienne, un amateur de plein air extrême ? Et s’il fait du bruit en sirotant son café ou qu’elle n’accorde pas ses participes passés ? À l’heure des sites de rencontres et autres applis de plus en plus personnalisables, la question se pose : sommes-nous devenus trop sélectifs ? Témoignages, analyse et conseils. À prendre avec une goutte d’eau dans son vin.

UN DOSSIER DE SILVIA GALIPEAU

Quelques citations

« Une femme de droite conservatrice extrême, procapitalisme, sans aucune critique sociale ou économique, sans conscience du monde ou de la planète :  turn off ! »

— Michel Tremblay, 39 ans

« Un gars qui essaye de me sexter avant la première “date” […] Un gars qui insiste pour que la première “date” soit chez lui… dealbreaker. »

— Annie Lavigne, 41 ans

« Moi, j’ai le pire dealbreaker : j’ai deux enfants de 7 ans. Les filles me l’ont avoué : un gars avec des enfants, c’est turn off ! »

— Xavier Turgeon-Bertrand, 33 ans

« Quelqu’un qui tient mal sa fourchette, fait du bruit en buvant son café, sa soupe, non, pas capable. »

— Odile Rampy, 43 ans

Ces faux pas qui ne passent pas

Il fait des fautes d’orthographe ? On oublie ça. Elle parle trop de son chat ? Idem. Un petit jeudi matin, dans un joli café du Plateau, quatre célibataires de 33 à 43 ans ont gentiment accepté de nous rencontrer pour parler d’un sujet à la fois anodin et fondamental :  la drague, les premières rencontres, et surtout ces listes mentales (ou inconscientes) de critères qu’on a tous, à différents degrés, et qui ont tendance à faire avorter bien des premiers rendez-vous.

Parce qu’il est trop petit, qu’elle a des enfants, qu’il ne boit pas ou qu’elle boit trop : des « dealbreakers », disent les anglos. Un mot connu de tous les célibataires, et surtout très vite compris. Parce qu’il fait souvent sourire : elle a des mains d’homme ou mange ses pois un à la fois, vous souvenez-vous ? Jerry Seinfeld, dans les années 90, dans l’un des plus grands succès télévisuels américains, a multiplié, épisode après épisode, les rendez-vous ratés. La réalité n’est pas loin de cette fiction.

Non négociable

La preuve. Pour se préparer à notre rencontre, Odile Rampy, célibataire de 43 ans et coordonnatrice en programmation média, a carrément dressé une liste : radin, triste, marié, c’est non. S’il pose des questions indiscrètes, encore non. Il fume trop, tient mal sa fourchette, fait du bruit en mangeant sa soupe, toujours non. « En faisant ma liste, j’ai réalisé que franchement, je pourrais peut-être lâcher prise, sourit-elle. Peut-être que je m’autosabote. » Les trois autres célibataires, tous membres du groupe des Célibataires indignés de Rosemont sur Facebook, acquiescent. « Odile, relaxe », répondent-ils en chœur. N’empêche. En se remémorant une soirée passée avec un type peu raffiné et surtout constamment affamé, qui égrenait son couscous en demandant « c’est quoi, ça », Odile persiste et signe : « Non, notre histoire d’amour était impossible ! », pouffe-t-elle.

Elle n’est pas seule à avoir de tels « tue-l’amour », comme disent les Français. Les sites de rencontres comme eHarmony dressent régulièrement des listes des pires dealbreakers de leurs membres. Parmi les 600 000 célibataires sondés en 2016, qu’ils viennent d’ici, d’Australie ou des États-Unis, on apprend que les radins, ceux qui vivent chez leurs parents ou ceux qui ont des ex trop présents ont peu de chances de connaître un deuxième rendez-vous. Sans parler des malpolis. L’impolitesse arrivant en tête de liste des dealbreakers ici.

Critères variés pour moins se tromper ?

Pendant notre entretien, on devine très vite que ces critères varient selon le vécu et les aspirations de chacun. Les retards, les dépendances, le manque de conversation, l’absence d’opinion, ou au contraire trop d’opinions, les listes sont longues, parfois contradictoires, souvent partagées.

« Est-ce qu’on a trop de critères ? se demande Michel Tremblay, travailleur autonome de 39 ans. C’est sûr, c’est pour ça qu’on est célibataire ! » Parce que les applis le permettent, notamment, mais aussi parce que, arrivé à un certain âge, on a un certain bagage, on sait sinon ce qu’on veut, du moins ce qu’on ne veut pas. En conséquence : « Ultimement, c’est pour moins se tromper ! », avance Annie Lavigne, 41 ans, qui travaille en marketing.

« Ça n’existe pas, être trop difficile. Est-ce qu’avoir des objectifs, ce n’est pas honorable, respectueux et vrai ? Il faut avoir des objectifs ! »

— Bella DePaulo, professeure de psychologie à l’Université de la Californie et auteure de Singled Out

« Et ça n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui, alors qu’il est possible, plus que jamais, de vivre une vie remplie, heureuse et pleine de sens en tant que célibataire », souligne la papesse du célibat, qui chronique sur le sujet dans le New York Times et le Washington Post.

Une excuse ?

En fait, les gens mélangent ici deux choses, nuance Dan Ariely, professeur de psychologie et d’économie comportementale à l’Université Duke, bien connu pour ses recherches sur les comportements irrationnels. D’un côté, il y a certaines valeurs fondamentales (la religion, le mode de vie), finalement bien peu nombreuses, et de l’autre, toutes sortes de petits détails physiques, gestuels ou comportementaux (il ne comprend pas le second degré, elle texte en franglais), ces derniers n’étant pas des dealbreakers à proprement parler, mais plutôt des petits éléments irritants (qui parfois deviennent grands). « On utilise le terme [dealbreaker] pour justifier une décision [de faire avorter une relation], indique-t-il. C’est simplement pour rendre cette décision plus acceptable. »

Bien sûr qu’il faut respecter ces valeurs fondamentales, renchérit l’humoriste et auteure Anne-Marie Dupras, à qui l’on doit les livres Ma vie amoureuse de marde et Le compagnon du cœur brisé. Mais pour le reste ? La taille ou la couleur des cheveux, est-ce vraiment si important ?

« Ce serait plate de passer à côté de l’homme de ma vie pour deux pouces. Peut-être qu’il faut donner un peu de lousse en se rappelant que nous non plus, on n’est pas parfait. »

— Anne-Marie Dupras, humoriste et auteure

Car il ne faut pas se leurrer. Même si les applis de rencontres nous donnent aujourd’hui l’impression d’avoir le pouvoir ultime de choisir, en réalité, encore faut-il être soi-même choisi, rappelle avec philosophie Jeffrey Hall, professeur de communications à l’Université du Kansas et expert en matière de drague en ligne. Ses recherches démontrent d’ailleurs que notre jugement du physique d’un candidat en dit bien peu sur ses qualités sociales ou son sens de l’humour. En résumé : même si le candidat est plus petit, moins grand ou moins beau qu’espéré, « ça ne dit pas si vous aimerez l’expérience de le rencontrer ».

C’est d’ailleurs ce que craint Xavier Turgeon-Bertrand, 33 ans, professionnel et père de deux enfants. « L’amour, c’est irrationnel, dit-il. À force d’avoir tous ces critères rationnels, on se coupe de belles histoires… »

Et si les sites de rencontres avaient tout faux ?

Peter Jonason, psychologue à l’Université de Western Sydney, en Australie, l’un des rares experts à avoir étudié cette question particulière des dealbreakers, croit que les sites de rencontres n’ont pas la bonne approche : ils devraient miser non pas sur ce que l’on cherche dans une relation, mais au contraire sur ce que l’on fuit à tout prix. Entrevue.

En quoi tout faux ? Parce que les sites de rencontres font « les choses à l’envers », répond le chercheur au bout du fil. En nous demandant de sélectionner une série de critères voulus (dealmakers), les OKCupid et Plenty of Fish de ce monde donnent une illusion de choix. Exemple fictif : jeune femme cherche grand (1,80 m minimum), brun, sportif et riche jeune homme. Idéalement amateur de plein air, de bonne bouffe et de voyages. « Mais cela crée un bassin beaucoup trop petit et, ce faisant, on exclut beaucoup trop de monde », avance le professeur. Si, à l’inverse, on ne précisait que ce qu’on ne veut pas, par exemple un fumeur ou un homme qui a des enfants, le bassin serait d’autant plus grand. Et les chances de rencontrer quelqu’un, multipliées. « Il est beaucoup plus efficace de définir ce que sont nos dealbreakers, parce que ça nous laisse bien plus de gens parmi lesquels choisir », résume-t-il.

Mais il y a plus. C’est que le cerveau a ceci de particulier qu’il n’enregistre pas les expériences positives et négatives de la même manière.

« La plupart des gens essaient d’éviter les expériences négatives, bien plus qu’ils ne cherchent les expériences positives. »

— Peter Jonason, psychologue à l’Université de Western Sydney

Ses travaux démontrent clairement ce « biais négatif ». Enquête après enquête, quand on présente des candidats avec un certain nombre de qualités (dealmakers) et autant de défauts (dealbreakers), les défauts pèsent plus lourd dans les intentions de rencontre, souligne-t-il. Et cela tombe sous le sens. « C’est un vieux problème. Choisir un mauvais partenaire coûte très cher, et ce, dans toutes les espèces animales. »

À noter : oui, enquête après enquête, on voit aussi que les femmes ont tendance à être plus critiques que les hommes. Leurs listes de dealbreakers sont plus longues. Mais ici non plus, rien de nouveau, souligne-t-il. Reproduction oblige, « les femmes ont plus à perdre ». Bien sûr que, de nos jours, avec la régulation des naissances, les enjeux ne sont plus les mêmes. « Mais les cerveaux ont été formatés ainsi. Et les femmes sont plus prudentes. »

Conclusion ? Tous les célibataires devraient « absolument » connaître et nommer leurs fameux dealbreakers, assure Peter Jonason, histoire d’éviter de mauvais choix.

Mais attention, nuance-t-il. Pour ce faire, « il est fondamental de les distinguer de petits éléments irritants… » En gros, oubliez ici la taille idéale ou la couleur des yeux, et concentrez-vous sur l’essentiel à proscrire.

Top 10

Critères à éviter en vue d’une relation à long terme

1- Malpropreté (Total : 67 %, 63 % hommes, 71 % femmes)

2- Paresse (Total : 66 %, 60 % H, 72 % F)

3- Dépendance affective (Total : 63 %, 57 % H, 69 % F)

4- Absence de sens de l’humour (Total : 54 %, 50 % H, 58 % F)

5- Habite à plus de trois heures (Total : 49 %, 51 % H, 47 % F)

6- Mauvais au lit (Total : 47 %, 44 % H, 50 % F)

7- Manque de confiance en soi (Total : 40 %, 33 % H, 47 % F)

8- Accro à la télé ou aux jeux vidéo (Total : 33 %, 25 % H, 41 % F)

9- Peu de libido (Total : 33 %, 39 % H, 27 % F)

10- Entêté (Total : 33 %, 32 % H, 34 % F)

Source : Western Sydney University, enquête menée auprès de plus de 5000 célibataires américains

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