Chronique

Projet de loi contre toutes les choses vraiment énervantes

Qu’on soit agacé, exaspéré même de se faire accueillir dans un commerce montréalais par un « bonjour/hi », ça se conçoit.

Mais… légiférer là-dessus ? Adopter une loi ou un règlement pour « interdire » la chose, comme le suggère le ministre Simon Jolin-Barrette ?

Oh, la riche idée !

J’ai extrêmement hâte de lire cette loi, les sanctions attachées à cette interdiction et la manière de la faire appliquer.

Pensez-y un instant, si l’on pouvait avoir des inspecteurs pour donner des contraventions à tous ceux qui font des choses énervantes ! Le juriste en moi est tout excité rien que d’y penser.

Il faudrait en vérité un projet de loi omnibus, car une loi qui ne s’attaquerait qu’au bonjour/hi serait jugée mesquine.

Non, ce qu’il faut, c’est embrasser très large et interdire le plus grand nombre de choses énervantes.

Voici quelques dossiers urgents qui nous empêchent de vivre dans un monde parfait et qu’il faut absolument ajouter à l’interdiction du bonjour/hi dans la Loi sur les choses vraiment énervantes.

1. Les pots-pourris

Il va de soi que les pots-pourris radiophoniques feraient partie de la liste. Rien n’est plus insupportable que ces collages de bouts de chanson ou de grands succès, souvent à saveur nostalgique. C’est une atteinte à l’intégrité des œuvres, une agression culturelle, un coït interrompu en série qui vous dégoûte de pièces musicales merveilleuses en les réduisant jusqu’à la caricature et en les accolant à des morceaux nuls.

La loi, d’ailleurs, serait conçue de telle sorte qu’un commerçant vous accueillant avec un « bonjour/hi » et laissant jouer un pot-pourri à la radio serait passible d’une amende plus importante, vu les circonstances aggravantes.

2. Les automobilistes qui ne disent pas merci quand on les laisse passer même si MOI AUSSI je suis pressé et vaguement en t#$$%@&&*.

On peut passer une très mauvaise journée juste à cause de ça. Ça peut provoquer des accidents quand le chauffeur lésé accélère pour dire sa façon de penser à l’impoli. Les risques de violence, d’altercation, de blessures et même de mort en pareilles circonstances sont bien documentés.

Que fait le gouvernement ?

Exactement.

Il est temps d’agir.

3. Les gens qui crachent sur le trottoir.

Vous me direz : c’est déjà illégal, et je vous félicite de connaître le règlement RCA11 22005 de la Ville de Montréal sur « le respect, le civisme et la propreté », qui interdit formellement « d’uriner, de cracher ou de déféquer sur le domaine public ».

Sauf que, dans les faits, il y a un nombre déplorablement bas d’arrestations en la matière. Peut-être que les villes ne prennent pas l’affaire suffisamment au sérieux ? La Loi sur les choses vraiment énervantes interdira donc aux témoins de tels actes de ne pas arrêter un cracheur. État policier, dites-vous ? Au contraire ! Une approche citoyenne où l’État délègue son pouvoir d’arrestation aux bonnes gens, pour rendre la société plus propre. Il va de soi qu’on infligerait une amende à ceux qui laissent faire, qui tournent le dos et qui, au fond, sont les complices des cracheurs, car soit on est avec eux, soit on est avec les gens propres.

4. Les gens qui prennent ben trop de temps au guichet.

Toutes les personnes inutilement lentes seraient forcées de céder leur place après l’écoulement du sable dans un sablier qu’il suffirait d’installer à vil prix partout où il y a un guichet. Si elles n’obtempèrent pas plus de deux fois malgré les amendes, elles seraient forcées de faire leurs transactions de nuit.

5. Les gens qui font du bruit avec leur bouche au bureau sans aucune raison et souvent avec un cure-dents en plus.

6. Les gens qui participent à une activité sportive avec une poignée de pièces de monnaie dans leur poche qui fait gling-gling sans arrêt.

7. Les gens qui changent d’idée plus de trois fois à la pâtisserie, non pas celle-là, ah pis oui, ah non l’autre.

8. Les muffins aux fruits qui n’ont même pas de fruits, sauf des éclats à la surface du chapeau, qui vous font espérer une abondance, alors qu’en fait, c’est un gâteau beige qu’on vous vend.

Je sais, ça rendrait illégaux 93 % des muffins sur le marché québécois, ce qui ne manquerait pas d’avoir des répercussions économiques. Un programme de transition de l’industrie du muffin vers les produits de rembourrage ou de dérivés de poussière de roche en vrac serait mis sur pied et permettrait d’utiliser à peu près les mêmes ingrédients sans nuire à la santé humaine.

9. Les gens qui disent « kiki » sans arrêt : « c’est qui qui a dit ça, c’est qui qui a fait ça, c’est qui qui vient manger ». Sauf évidemment s’ils peuvent prouver devant le futur Tribunal des choses vraiment énervantes que Kiki est le nom de leur animal domestique.

Car ce serait une loi sévère, mais humaine.

10. Les gens qui ont pris l’auto et qui ont encore « oublié » de mettre de l’essence dedans.

(Ils se reconnaîtront.)

***

Il y aura une commission parlementaire où tous les groupes de pression et citoyens pourront ajouter à cette liste – sauf ceux qui sont vraiment énervants et dont la liste sera établie par règlement et insérée à l’annexe 2.

Pensez, si on n’aura pas un beau monde sans presque plus rien d’énervant…

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