Éditorial

(Sur)protéger les anges gardiens qui nous protègent

Alors que le Québec essuie une deuxième vague de COVID-19, notre premier rempart contre la catastrophe est clair : ce sont les travailleurs de la santé.

C’est sur elles (la grande majorité sont des femmes) que l’on compte pour faire les tests de dépistage et le traçage de contacts. Pour soigner les malades atteints de la COVID-19. Pour s’occuper des personnes âgées. Pour traiter, aussi, les autres malades dont les retards de soins s’accumulent.

Le hic : nombre de ces travailleuses tombent au combat en contractant la COVID-19 qu’elles essaient de soigner. Cela vient exacerber d’inquiétantes pénuries. Une étude a montré qu’en date du 23 juillet, un Québécois sur quatre qui avait été infecté par la maladie était un travailleur de la santé. C’est énorme.

Chaque travailleur de la santé infecté laisse un trou dans nos lignes de défense. Et, de par la nature de son travail, peut déclencher une éclosion en contaminant des collègues et des patients.

Comment freiner l’hémorragie ?

Une solution est avancée par certains scientifiques : munir les travailleurs en contact avec des patients atteints de la COVID-19 de masques N95 plutôt que de simples masques de procédure. Ils rappellent que les masques de procédure n’ont pas été conçus pour protéger la personne qui le porte, mais bien les autres.

Aux États-Unis, les Centers for Disease Control and Prevention recommandent à tout travailleur qui entre dans la chambre d’un patient suspecté d’avoir la COVID-19 de porter un masque N95 ou un appareil supérieur… sauf si ceux-ci ne sont pas disponibles.

Au Québec, l’approche est complètement différente. Non seulement on ne recommande pas le port de ces masques plus performants pour les soins standards aux patients atteints de la COVID-19, mais on l’interdit carrément. Le 8 juin dernier, Horacio Arruda a signé une ordonnance stipulant que les masques N95 doivent être réservés pour les procédures les plus à risque comme les réanimations cardio-respiratoires.

Pas seulement quand on manque de masques. En tout temps.

Il est vrai que les preuves selon lesquelles les masques N95 protégeraient mieux nos infirmières et préposés ne sont pas convaincantes. Les études se contredisent et la controverse scientifique bat son plein. La question est liée à une hypothèse encore débattue : celle que le virus puisse se transmettre dans l’air. Pour chaque chercheur qui soutient cette thèse, vous en trouverez un qui plaide l’inverse.

Preuve de l’ampleur de la chicane scientifique : Québec base son approche sur des recommandations de l’Institut national de santé publique du Québec… qui ont été remises en question par un comité chargé d’interpréter cette même étude. Bref, c’est compliqué.

Ce n’est toutefois pas la première fois que l’incertitude règne pendant cette pandémie, et le passé montre que l’absence de preuves ne devrait pas être une raison pour ne pas agir.

Rappelez-vous la controverse sur le port du masque dans la population. On a tergiversé… et perdu du temps. Aujourd’hui, plusieurs scientifiques plaident pour le principe de précaution. À condition de ne pas créer d’effets délétères, pourquoi ne pas essayer toute idée qui a des chances d’empêcher des infections chez le personnel soignant et d’éviter des éclosions ?

Que Québec réserve les masques N95 pour les procédures les plus à risque lorsque leur approvisionnement est limité, c’est parfaitement logique. Mais l’interdiction formelle de les offrir dans d’autres contextes va trop loin. Elle a braqué les syndicats, qui contestent l’ordonnance de M. Arruda en Cour supérieure. Tout cela est contre-productif.

À Montréal même, l’usine Medicom fabrique maintenant des masques N95 à coups de dizaines de milliers chaque jour. Nous devrions essayer d’en obtenir le plus possible… et les distribuer intelligemment, selon des priorités claires.

Si le principal risque qu’on court est de surprotéger nos fameux « anges gardiens », il vaut la peine d’être pris.

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