COVID-19

L’été de tous les dangers

Voilà comment naissent les clusters ! Pendant que les autorités tentent d’enrayer le retour insidieux du coronavirus, d’autres, surfant sur l’irrésistible penchant des plus jeunes à « l’éclate », sèment les petits bouillons de culture de la rentrée. La deuxième vague, tant redoutée, pourrait bien partir de la Méditerranée comme de l’Atlantique. Tous ces fêtards sont les premiers acteurs de leur pire cauchemar : le reconfinement.

« Toi, c’est mort. Tu n’entres pas. » Devant le Baou, un club à ciel ouvert au cœur des quartiers nord de Marseille, un jeune a la fièvre du samedi soir, mais pas que : le thermomètre affiche 39,5 °C. Entrée interdite par le vigile infirmier qui assure la prise de température au pistolet, sans contact. Prêt à tout, l’adolescent ne bouge pas et, pour multiplier ses chances, se vide une bouteille d’eau fraîche sur la tête, laisse agir quelques secondes puis fait une seconde tentative. Nouvel échec. Le fêtard frustré doit définitivement quitter les lieux. La règle a changé. En 2020, ce n’est plus tenue correcte exigée mais température correcte exigée.

« Heureusement qu’on existe, les gens nous bénissent ! me dit la jeune blonde de l’accueil. On est à plus de 2000 entrées. C’est un gros carton. » Pour me parler, elle a enlevé son masque. Ça commence mal… Respecter les gestes barrières relève d’une mission impossible. Seule à porter un masque, j’ai droit, à chaque pas, à des applaudissements, à des remerciements – « Enfin une qui ne nous fera pas tous passer pour des irresponsables ! » – et à des chansons : « Au bal masqué, ohé ohé ! » Des bornes de gel hydroalcoolique sont mises à disposition. Mais les bambochards préfèrent se nettoyer l’estomac avec l’alcool du bar. Pour y accéder, ils doivent frôler, bousculer une quarantaine de personnes. Une insouciance à la limite de l’insolence.

Pour éviter toute polémique, les appareils photo sont interdits et les images officielles postées sur les réseaux sociaux ne montrent jamais la foule. Comme si faire la fête en 2020 était un crime. En ce moment, les organisateurs de soirées préfèrent ne pas avoir de buzz du tout plutôt qu’avoir un bad buzz. À l’heure où les festivals sont annulés ou reportés, l’agence Boxon a pourtant décidé de maintenir le sien le 18 juillet : Paradis en mer, une expérience musicale dans les calanques de la cité phocéenne.

C’est une scène au milieu de l’eau, entourée d’une trentaine de bateaux, d’un maxi-catamaran et d’un vieux gréement. Les médias sont interdits. « Le format intimiste et privé ne se prête pas trop à votre présence », m’explique-t-on. Par chance, on nous a revendu des tickets : 135 euros pour dix heures de fête au large, nourriture et alcool à volonté. Pour embarquer, rebelote : nouvelle prise de température. Arrive le tour de notre photographe. L’écran du thermomètre reste gris, je m’avance pour comprendre. L’« infirmier » a oublié de retirer le capuchon du pistolet… Oups ! Bon, il est 12 heures. Tout le monde est à bord. Les réjouissances peuvent commencer. Avant de rejoindre le ponton flottant transformé en dance-floor, ou les bouées licornes, Charly, le responsable de la sécurité, crie : « On est toujours en règle Covid. Mais je vous préviens, on ne va pas faire la police. Les personnes qui ont des convictions sont les bienvenues. Mais nous, au cas où, on vous a bien précisé : masque obligatoire ! » Sauf qu’il faut les comprendre, ces jeunes… C’est humain. Comment se baigner, bronzer et boire avec du tissu sur la moitié du visage ? Encore ivre de la veille, une jeune femme s’est enfermée dans une cabine. Elle sait de quoi elle parle : elle est médecin à l’hôpital Nord en pneumologie. « Dans quelques jours, ça va être le gros bordel. Tout le monde va choper le Covid. Moi, je m’en fiche, je l’ai déjà eu en mars. » Tout le long de la journée, jusqu’au coucher du soleil, les verres s’échangent, les corps se collent, les salives se partagent.

On oublie vite que le vin ou la bière ne sont pas des vaccins et que le coronavirus n’a pas pris de vacances. Ici, il a tout pour être heureux !

Mais tout le monde s’en moque. Après quasiment cinq mois de fermeture forcée, les quelque 1500 boîtes de nuit françaises souffrent. Partout dans le pays, le monde de la nuit se réorganise. Des alternatives voient le jour. Les bars, toits-terrasses, jardins, restaurants et spots de bord de mer restent ouverts. Avec le même concept : les personnes consomment puis, inévitablement, se mettent à danser. L’exigence de 4 mètres carrés par client est impossible à respecter. La distanciation sociale s’efface à mesure que les verres se vident.

Du côté de Saint-Tropez, célèbre pour ses folies nocturnes et ses ballets de yachts démesurés, le monde de la nuit a la gueule de bois. Les soirées se passent désormais dans les villas privées. Il faut connaître les bonnes personnes pour y accéder. Les autres doivent se réveiller… le matin. Car il n’y a plus d’heure pour s’amuser. La journée, les plages de Ramatuelle et de Pampelonne sont, comme le Nikki Beach, le Verde Beach, le Bagatelle Beach ou le Shellona Beach, prises d’assaut. À chaque endroit, un nouveau thème. Le 21 juillet, le Nikki Beach recevait Kungs, le DJ international français. Une heure avant l’ouverture, il y avait déjà la queue. Certains avaient mis leur réveil pour rien : « Pas assez chic », « Trop de mecs », « Trop beauf » … On est plus souvent recalés d’une plage privée qu’au baccalauréat ! Les « admis » doivent quand même débourser la somme de 185 euros, comprenant un transat et un cocktail XXL de 1,5 litre. Le prix à payer pour être vu et se filmer avant de se poster sur Instagram. Pour avoir la chance d’accéder au transat en cuir blanc avec vue sur piscine et bouteille de champagne, il faut débourser le « minimum price », un smic.

Le dress code est simple : chemise blanche ouverte et short pour les garçons, Bikini ultra-sexy pour les filles. Les accessoires de marque sont les bienvenus : casquette, sac, bijoux, claquettes… Plus tu as de logos de luxe, plus tu es respecté. « C’est que des fils à papa ! raconte un chef de rang parisien « descendu » pour la saison. Ils dépensent sans compter et ne se méfient de rien. Cette année, avec la fermeture des frontières, la clientèle étrangère se fait rare. C’est un gros manque à gagner pour nous. Les Français n’ont pas la culture du pourboire. » Pour tout le personnel, le masque est obligatoire. Les bonnes résolutions fondent au soleil estival. La majorité a tendance à le glisser sous le menton. « Personne ici n’a encore attrapé le coronavirus… enfin, d’après ce qu’on nous dit ! ajoute un collègue. J’ai juste entendu qu’il y avait près de 500 cas à Saint-Tropez. Mais on les cache pour protéger le tourisme et l’économie. A suivre ! » Il est 20 heures. Pas besoin de montre, on le comprend rapidement en voyant les clients se mettre à vomir ou s’allonger par terre. Malgré le soleil, le sable blanc et les palmiers, le paysage paradisiaque ne ressemble plus à rien. Les toilettes sont à la limite de l’inavouable. « C’est mon premier jour mais aussi mon dernier, confie une femme de ménage. Je remplaçais une collègue. C’est fini. Plus jamais. Les gens n’ont pas de respect. Tout est sale. » À la sortie de la plage, contrôle routier pour les voitures. Les gendarmes procèdent au dépistage d’alcoolémie.

À Cannes, « tolérance zéro ». Tout est plus réglementé. Un arrêté préfectoral est tombé : les établissements de nuit ferment à 2 h 30 du matin. Cinq d’entre eux ont été bouclés par la préfecture, pour trouble à l’ordre public. Ils ne pourront rouvrir que le 10 septembre. Les polices municipale et nationale restent mobilisées. Les Cannois et les touristes jettent leur dévolu sur les restaurants, bars ou plages festives. Le 22 juillet, au Rado Beach Helen, c’est la première de « L’amour à la plage », de 18 heures à minuit. Au programme : apéritifs, cocktails, tapas, DJ soft, ambiance musicale. « Quand tu circules, masque obligatoire. » Les vigiles font des rondes et, d’un signe de la tête, le message est passé. Mais les consignes se couchent avec le soleil. Masque sur la table, pieds dans le sable, verre de rosé à la main, il est l’heure d’aller danser et flirter. On demande aux clients s’ils n’ont pas peur. À chaque fois, la réponse est la même : « On préfère vivre une vie courte et intense plutôt qu’une vie longue et ennuyeuse ! » Une semaine dans la folie du Covid, il faut l’avouer, c’est long. Hélas, on comprend vite que le seul tube de l’été sera… celui qu’on nous mettra dans le nez.

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