Opinion

MATERNELLE 4 ANS Enfin un débat en éducation !

On entend les pour et les contre, mais au moins on en parle et sur ce plan, c’est déjà très positif ! Amener les gens à réfléchir sur un enjeu aussi important que l’éducation et le propulser sur la place publique est un tour de force !

Pour cette raison, je dis bravo autant à Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation, qui fait bouger les choses, qu’à ses complices et ses opposants. En présentant chacun leur argumentaire, ils exposent leur point de vue parfois éclairant, mais également déroutant. Comment s’y retrouver ?

Je suis enseignante à la retraite et auteure de matériel didactique et je me mets à la place des parents devant un tel choix, et je serais sûrement très confuse ! Le débat est devenu tellement polarisé que comme parent, on a l’impression que si on envoie notre enfant à la maternelle 4 ans, on risque sûrement de perdre tout le volet de son développement physique, émotionnel et relationnel, et que s’il va dans un centre de la petite enfance (CPE), c’est l’aspect littératie et numératie qu’il va manquer !

On est rendu à penser comme ça, mais je peux vous rassurer : cette polarisation n’est qu’illusion, car le programme est le même pour tous ! 

Au préscolaire, ce qui est préconisé est le développement global chez les enfants. À mon humble avis, c’est le plus beau programme et le plus complet qu’on pourrait même étendre jusqu’en cinquième secondaire ! Les adolescents adoreraient !

Quoi de plus noble que de développer l’intégralité de tous les aspects, soit la dimension physique (la motricité fine et globale, assurer son bien-être physique, s’adapter à l’environnement), la dimension émotionnelle (la connaissance, l’estime et l’affirmation de soi ainsi que l’autonomie), la dimension relationnelle (la résolution de conflits, l’empathie et la collaboration) sans oublier le développement du langage (émettre et comprendre un message), de la pensée et l’éveil à la nature, aux arts, aux sciences, aux mathématiques, etc. Je mets au défi tout adulte qui, à ce jour, aurait développé harmonieusement tous ces aspects ! C’est souvent l’histoire d’une vie, mais qui commence dès le préscolaire !

Donc, que l’enfant aille en CPE ou à la maternelle 4 ans, l’éducatrice ou l’enseignante ont chacune à cœur le développement global de chaque enfant.

Je trouve très triste cette polarisation, car d’une part, elle ne reflète en rien la réalité et ça ne rend aucunement justice à tout le travail qui se fait de part et d’autre dans les CPE et les écoles. C’est faux de penser que dans les CPE, on n’enseigne aucune lettre et qu’à l’école on n’enseigne que les lettres et les chiffres sans âme et sans tenir compte des autres aspects du développement de l’enfant. C’est une vision extrêmement rétrograde de l’école et peu enrichie des CPE. Non, les enseignantes ne sont pas des voleuses d’enfance et, non, les éducatrices ne font pas baigner les enfants dans l’ignorance. 

Malheureusement, certains groupes de pression veulent absolument diriger l’opinion publique dans un sens ou dans l’autre, mais font plus de tort que de bien. Pensons en adultes et pensons aux enfants !

La formation des éducatrices et des enseignantes est certes très différente et je crois que d’une part comme de l’autre, il y aurait matière à amélioration. Actuellement, les éducatrices ont des choses à apporter aux enseignantes tout comme les enseignantes en ont à apporter aux éducatrices. Ce n’est pas le moment de se diviser et de se mettre les unes contre les autres, mais bien d’unir les forces de chacune et de coopérer ensemble. Coopération : un aspect que l’on retrouve d’ailleurs à l’intérieur du programme dans la dimension relationnelle tout comme la résolution de conflits !

Première année du primaire, année charnière

Comme enseignante de préscolaire, de primaire et de secondaire, j’ai une assez bonne idée d’où un enfant part et jusqu’où il doit aller. L’année charnière ? La première année du primaire. Que d’apprentissages ! Apprendre à lire et à écrire n’est pas toujours facile pour tous, et c’est précisément à ce moment-là que commence la problématique. Savoir lire est la porte d’entrée pour toute la période scolaire. L’estime de soi et la réussite en dépendent !

C’est la raison pour laquelle je trouve si importante une préparation adéquate sous forme de jeux au préscolaire. L’enfant, à cet âge, apprend beaucoup par son corps et ses sens. Tout enseignement doit passer par ce médium. Un exemple : demander à un enfant de première année d’être assis à se concentrer sur une feuille de papier, de regarder les deux petites lignes, d’apposer son crayon qui doit viser juste entre les lignes afin d’y former une toute petite lettre sans qu’il y ait eu préparation, est extrêmement exigeant tant au niveau de sa motricité fine que du concept abstrait des lettres.

Imaginons plutôt le même enfant qui, au préscolaire, a chanté et dansé sur l’alphabet, à exprimer corporellement les lettres, a fait de la « préécriture » en dessinant en gros des ponts qui deviendront des n et s’est amusé avec les sons des mots… ça change tout ! La préécriture, la prélecture, les prémathématiques tout comme le développement physique, émotionnel et relationnel, sont à mon avis garants d’une entrée heureuse au primaire !

De penser qu’à l’école, on ne prône que le volet didactique est vraiment mal connaître ce qui se fait. En 2006, j’ai écrit L’avant-première, projets et découvertes pour le préscolaire, un livre de 30 activités afin de ne développer que les dimensions physiques, émotionnelles et relationnelles. Ce livre a été adopté par beaucoup d’écoles au Québec. C’est pour vous dire que le développement global y est présent depuis un bon bout de temps… et je n’étais pas la seule auteure dans ce sens.

En conclusion, je dirais que tout enfant de 4 ans mérite que l’éducatrice ou l’enseignante l’aide à se développer globalement, et ce, à son rythme.

Le jeu libre est extrêmement important afin de développer son autonomie et sa créativité, tout comme le jeu dirigé l’amène plus loin dans ses apprentissages et son investissement.

Polariser le débat, c’est malheureusement décourager celles et ceux qui se donnent tant auprès des enfants, et c’est aussi limiter les enfants eux-mêmes, ces petits êtres tellement ouverts à tout !

Soyons-le nous aussi ; unissons nos forces et offrons-leur l’occasion d’avoir un endroit pour s’épanouir.

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