Burkina Faso

L’attentat survenu mercredi contre des employés de la minière Semafo – qui a fait une quarantaine de morts et plus de 60 blessées – n’a pas encore été revendiqué. Il soulève de nombreuses questions d’éthique et de sécurité.

Chronique

Les mines et nous

L’humain progressiste a un rapport particulièrement paradoxal avec les mines.

N’est-ce pas avec des téléphones, des ordinateurs, des outils électroniques fabriqués en très grande partie à partir de métaux et d’autres matières minérales qu’il communique ses préoccupations à l’égard de… l’industrie minière ?

On aime dire que les mines polluent, font du bruit, défigurent les paysages. Mais on utilise leurs minéraux sans cesse, partout.

Le téléphone intelligent avec microprocesseur en bambou n’a pas encore été inventé. Ni la fibre optique en coco.

Dans les cours de François Audet, à l’UQAM, le professeur spécialiste des questions humanitaires et de développement parle de cette contradiction en établissant un concept qu’il appelle « la boîte noire ».

Cette boîte noire, c’est ce qu’on ne veut pas voir. C’est ce qu’on ne tient pas à comprendre de tous les mécanismes de production et d’organisation qui nous permettent de maintenir notre niveau de vie dans les pays industrialisés. 

C’est ce tapis sous lequel on balaie les questions « malaisantes », qu’on n’a pas envie de se poser, parce qu’on n’a pas envie de plonger dans nos valeurs en opposition.

Qui a envie de savoir que derrière le bas prix d’un vêtement, d’un aliment, d’une voiture, il y a peut-être, qui sait, des travailleurs sous-payés, des déchets industriels mal gérés, des conditions de travail dangereuses.

Alors on regarde ailleurs.

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Au Canada, le grand photographe Edward Burtynsky a fait une spécialité d’immortaliser ce qui se trouve dans « la boîte noire ». Il a pris des images de mines, d’usines de transformation, de dépotoirs, tous aussi légaux les uns que les autres. Juste effrayants à regarder. Déconcertants. Lui, il se la pose constamment, la question. Qu’arrive-t-il de nos vieux ordinateurs ? Nos bouteilles de plastique ? D’où vient le pétrole ? D’où viennent les engrais chimiques qui dopent nos légumes ? Les images répondent.

Et au fait, d’où viennent les métaux qui servent à fabriquer nos autobus, nos ordinateurs, nos casseroles, nos grille-pain, nos bijoux ? 

Ils viennent d’Afrique, d’Amérique latine, de chez nous aussi souvent. Et à partir de là, on ne sait plus trop quoi répondre. 

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La tragédie qui a frappé la mine québécoise Semafo, au Burkina Faso, cette semaine, nous oblige à regarder ce secteur pendant un instant avec une loupe. On tasse le rideau. On soulève le tapis. Je parle ici bien sûr de l’attentat contre la société minière qui a fait au moins 37 morts et une soixantaine de blessés, forçant l’entreprise à suspendre les activités de la mine attaquée.

Derrière les chiffres fournis aux actionnaires et les résultats en Bourse, derrière les lingots de métal doré produits par la compagnie, il y a mille réalités difficiles. Dans ce cas-ci, la présence de plus en plus tragique de groupes armés, qui ont redéfini l’équilibre de cette zone africaine qu’on appelle Sahel, où Semafo est en activité. La tragédie a attiré l’attention sur la société, nous a fait relire les articles expliquant que les travailleurs locaux et expatriés avaient des niveaux de protection différents. On a appris qu’il y avait de la grogne contre cette réalité.

Mais que s’est-il vraiment passé ? Et pourquoi cet attentat a-t-il eu lieu précisément contre cette société ? On peut échafauder mille théories.

Il est clair que la situation politique dans cette région riche en minerais se détériore à cause de la présence de djihadistes. Est-ce que la société a tout fait pour s’assurer de la sécurité de ses travailleurs ? Surtout que ce n’était pas la première fois qu’elle était la cible d’attaques. On attend la réponse. Est-ce qu’elle avait tout fait pour être acceptée dans la région ? Pour bien payer son monde, pour bien convaincre les communautés qu’elle travaillait pour leur bien aussi et non pas juste pour le profit des investisseurs ? Est-ce qu’on aurait pu prévenir la tragédie ?

Toutes ces questions doivent être posées et devront trouver des réponses.

Parce qu’une chose est claire. Bien nichées dans la boîte noire, des entreprises du Canada, pays qui peut se targuer sur la scène internationale d’avoir une grande expertise dans le domaine des mines, une importante présence dans le secteur, fonctionnent trop souvent à l’abri de nos questions. Alors qu’elles ont d’importantes responsabilités.

On se dit que c’est loin, que c’est compliqué. 

Et on se dit aussi que si on commence à poser des questions difficiles, pointues, on commencera aussi à comprendre que si on a nos produits à des prix raisonnables, pour maintenir nos niveaux de vie de pays industrialisés, c’est parce que la matière première est à bas prix et parce que, quelque part, des travailleurs sont très peu payés, peu respectés, parce que l’environnement n’est pas protégé.

C’est la même chose dans le domaine du vêtement ou des aliments. On préfère fermer les yeux et profiter des bas prix.

François Audet appelle ça de « l’aveuglement volontaire ». 

Sauf que ce que l’attentat de Semafo – le quatrième en 15 mois – nous montre aussi, c’est que la quête de la production à bas prix a un prix politique, mais surtout humain, et qu’en Afrique occidentale, nouvelle frontière des minières, il est de plus en plus élevé.

La sécurité au cœur des préoccupations

Signe de l’importance des enjeux de sécurité, les sociétés minières canadiennes présentes au Burkina Faso et des représentants du pays, notamment l’ambassadeur au Canada, ont tenu une rencontre sur ce thème la semaine dernière à Toronto. C’était une semaine avant l’attaque meurtrière commise mercredi contre des dizaines d’employés de la minière montréalaise Semafo.

« À ce stade-ci, on ne sait pas où se trouve l’ennemi. C’était une rencontre privée sur des questions de sécurité. Ce n’est donc pas indiqué d’en discuter publiquement », dit l’ambassadeur Athanase Boudo, en entretien téléphonique.

« Il y a eu des rencontres dans le passé et il y en aura d’autres », a-t-il simplement ajouté.

Vingt-quatre heures après avoir indiqué que sa mine Boungou, au Burkina Faso, demeurait sécuritaire et que les opérations n’étaient pas affectées, Semafo a annoncé jeudi la suspension des activités à la mine.

« Le site de la mine Boungou demeure sécuritaire, mais nous avons suspendu les opérations par respect pour les victimes et les gens touchés par cet événement, et dans le but de [nous] assurer que les opérations se déroulent dans les conditions les plus sécuritaires », explique le PDG de Semafo, Benoit Desormeaux, dans un communiqué.

« Nous continuons de travailler activement avec toutes les autorités concernées afin d’assurer la sûreté, la sécurité et le bien-être de nos employés, entrepreneurs et fournisseurs. »

— Benoit Desormeaux, PDG de Semafo

« Compte tenu de l’ampleur de l’attaque, il faudra du temps pour y faire face comme il se doit et nous ferons tout en notre pouvoir pour soutenir ceux qui ont été affectés », écrit aussi le PDG.

Pour la deuxième journée consécutive, Semafo n’a pas répondu aux appels et messages de La Presse.

Titre en baisse

Après avoir cédé 11 % mercredi, l’action de Semafo a perdu 5 % de plus jeudi à Toronto.

« J’attends de plus amples informations entourant la date de reprise des activités à la mine Boungou, mais je suppose un arrêt de 15 jours, ce qui équivaut à une réduction de 2 % de la production de 350 000 à 380 000 onces d’or attendue cette année par Semafo », commente l’analyste Ovais Habib, de la Scotia.

« Je m’attends à ce que les investisseurs portent davantage attention aux risques de sécurité inhérents à tenir des activités au Burkina Faso », ajoute l’analyste.

Attaque non revendiquée

Au moins une quarantaine de personnes ont été tuées et plus de 60 autres blessées lorsqu’un convoi de cinq autobus escorté par des militaires est tombé dans une embuscade, mercredi, sur une route publique. L’attentat est survenu à une quarantaine de kilomètres de la mine de Boungou, l’un des deux sites exploités par Semafo dans ce pays d’Afrique de l’Ouest.

L’attentat n’a toujours pas été revendiqué, mais le bilan élevé et le choix de prendre pour cible une entreprise étrangère donnent à penser que les auteurs sont des djihadistes bien armés.

Semafo, qui compte 1200 salariés, dont 85 expatriés, au Burkina Faso, avait déjà fait face à des enjeux de sécurité dans le passé sur des routes menant à ses installations. La minière a alors déployé des mesures supplémentaires – comme le transport de ses employés non burkinabés par hélicoptère – pour assurer la sécurité du personnel.

Affaires mondiales Canada a réitéré jeudi que rien n’indiquait jusqu’ici que des citoyens canadiens aient été « affectés par l’incident ».

Une vague d’attentats

Le président du Burkina Faso, Roch Marc Christian Kaboré, a déclaré jeudi que les forces de sécurité poursuivraient « les terroristes et tous leurs complices » après cette attaque – la plus meurtrière depuis l’apparition d’islamistes dans ce pays en 2015.

La capitale du pays, Ouagadougou, a été frappée pour la première fois par des violences extrémistes en janvier 2016.

Un deuil national de trois jours a été décrété jeudi au Burkina Faso dans la foulée du massacre survenu cette semaine.

Semafo n’est pas la seule entreprise canadienne à avoir été la cible d’attentats au Burkina Faso. En janvier dernier, Kirk Woodman, qui travaillait pour la société d’exploration Progress Minerals, de Vancouver, a été retrouvé mort après avoir été enlevé dans ce pays.

— Avec La Presse canadienne

Semafo en bref

Siège social : Montréal

Année de fondation : 1994

Activités : production d’or

Nombre de mines : 2 (Mana et Boungou au Burkina Faso)

Bourse : Toronto

Symbole boursier : SMF

Capitalisation boursière : 1,1 milliard

Objectif de production 2019 : entre 350 000 et 380 000 onces d’or

PDG : Benoit Desormeaux

Fondateur : Benoit La Salle

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