Ahmad Massoud

L’héritier

L’assassinat du légendaire commandant a annoncé les attentats du 11-Septembre. À 29 ans, son fils reste le seul espoir pour une partie de l’Afghanistan

Massoud est mort, vive Massoud ! Ahmad avait 12 ans quand son père a été assassiné par des kamikazes d’Al-Qaïda, deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001. Symbole de la résistance contre les Soviétiques, puis les talibans, le « lion du Panchir » était le seul à pouvoir rallier les Afghans au-delà des clivages ethniques. Le petit Ahmad, lui, rêvait de devenir astronome. Mais, dès lors, c’est une autre étoile qu’il allait suivre, mettant ses pas dans les pas du martyr. Fidèle aux valeurs de son clan, l’héritier allait suivre de prestigieuses études en Angleterre. Aujourd’hui, à 29 ans, il veut mettre son nom et ses compétences au service de son pays. Avec trois priorités : éducation, démocratie, unité. Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années.

Les portraits de son père s’accumulent sur les murs en pisé du salon. Devant le photographe Reza, Ahmad, 29 ans, prend la pose puis esquisse un sourire. Autour de lui, le canapé, les meubles, tout est recouvert de draps blancs. Le temps s’est figé dans cette maison désertée. 

Ainsi l’a décidé Sediqa, le jour de septembre 2001 où elle est devenue la veuve du commandant Massoud. Puis la famille a quitté la colline de Bazarak, encore marquée par les stigmates des bombes soviétiques. Cette maison est l’autre tombeau du « lion du Panchir ». Elle s’élève sur les terres héritées d’un grand-père colonel de l’armée afghane. Le commandant Massoud venait de la reconstruire quand il a été tué par deux kamikazes d’Al-Qaïda aux passeports belges volés. À part sa famille, nul ne doit plus y pénétrer. Mais Reza n’est pas un étranger : il était l’ami du commandant.

La première fois que Reza a rencontré Massoud, son fils Ahmad, aîné – et seul garçon – d’une fratrie de six enfants, n’était pas né. C’était en 1985. Le photographe franco-iranien avait suivi trois semaines durant celui qui incarnait la résistance aux occupants soviétiques et au communisme, et qui avait réussi à repousser sept de leurs attaques dans la vallée du Panchir. C’étaient pourtant des moments très durs. 

Une autre traversée du désert… alors qu’il était lâché par ses troupes, y compris le cercle le plus proche. « Je le revois enlever son légendaire pakol à bord roulé, poser son pied dessus et dire : “Tant qu’il y aura une terre libre en Afghanistan, et même si elle se réduit à la taille de ce chapeau, je serai là pour la défendre !” » se souvient Reza.

Hommes de caractère

Trente-trois ans ont passé et Reza cherche avec émotion les traits de son ami dans le visage de son fils. Il porte le même nom, Ahmad Massoud, mais pas seulement :

« Ahmad a la même force mentale extraordinaire. S’il y a un nom qui peut rassembler l’Afghanistan, au-delà des divisions et des clans, c’est bien le sien… »

Et c’est pourquoi le danger reste grand. Huit gardes du corps veillent en permanence. Ils ne représentent qu’une des deux équipes chargées de la protection. Et, nuit et jour, ils se relaient.

Ahmad avait 12 ans lorsque son père est mort. C’était l’avant-veille du 11 septembre 2001. Il se souvient très bien des jours qui ont précédé. Depuis le départ des Soviétiques, la guerre civile fait rage. Massoud, qui prône une république islamique tolérante, combat les extrémistes religieux, les talibans. Mais ces ultimes moments avant l’attentat, il a voulu les passer avec sa femme et ses enfants.

« Il avait des intuitions très fortes, confie son fils. Il sentait qu’il allait mourir. C’était étrange ! Il m’enseignait des choses à toute vitesse. Ainsi, il m’a appris à nager, en me parlant de la vie : “Ahmad, si une cause juste te semble désespérée, ne l’abandonne pas pour autant. Pour te soutenir, lis des poèmes, observe la nature.” Et il m’enseignait le nom des insectes, m’encourageait à apprendre des poésies persanes. J’essayais de les réciter en prenant la même intonation que lui, mais c’était difficile… Lorsque j’y arrivais, je me précipitais devant la porte de son QG, attendant qu’il sorte. Il m’est arrivé de patienter une heure ainsi, simplement pour lui dire un poème de Saadi ! »

Une promesse

Dix-sept ans plus tard, Ahmad n’a pas oublié où sont rangés les livres, dans la bibliothèque. Ce dernier été, le commandant ne lui avait pas seulement appris la nage ou la poésie. « Il m’a appris la tolérance et le respect de la démocratie. Puis il est parti. Et je ne l’ai plus jamais revu. En vie… » précise Ahmad. Car, quinze jours plus tard, il soulevait son linceul. Le corps reposait sur les terres de son ethnie, au Tadjikistan voisin, dans l’ex-Union soviétique. « On aurait dit une splendide statue. Je lui ai fait la promesse de continuer son combat pour la liberté, sans compromis ni faux-semblants. »

D’un coup, le petit garçon insouciant était devenu l’héritier, celui que toute la foule allait observer avec recueillement, juché sur le char tirant le cercueil de son père. Avec sa mère et ses cinq sœurs, Ahmad a quitté l’Afghanistan. Il est parti pour l’Iran. Puis l’Angleterre. Lui qui avait toujours rêvé d’être astronome est redescendu sur terre : incognito, il a passé un an à l’Académie militaire royale de Sandhurst, puis a décroché un diplôme de relations internationales du King’s College de Londres. On n’échappe pas à son destin. 

Restait l’argent… Un oncle maternel lui envoyait bien l’équivalent de 170 euros chaque mois. C’était insuffisant pour couvrir les frais de scolarité. Mais le commandant veillait encore, sans doute. Et un homme d’affaires afghan est venu à son secours : « J’avais emprunté de l’argent à ton père. Il te revient. »

Le cœur dans la vallée

Quoi qu’il lui en ait coûté, le fils du héros du Panchir, presque un saint homme pour son peuple, ne pouvait rester longtemps loin de son pays. Il vit aujourd’hui à Kaboul ; mais, pour se sentir vraiment chez lui, il lui faut franchir quelque 90 kilomètres et arriver du côté de Bazarak. Lorsqu’il apparaît, des attroupements se forment, impossible d’échapper aux selfies. Le portrait du commandant est encore placardé dans de nombreuses ruelles. On reconnaît la photo que Reza avait prise en 1985, alors qu’ils étaient bloqués dans une grotte en attendant que les bombardiers russes s’éloignent. 

Le nom de Massoud est aujourd’hui celui d’une fondation. À la veille de l’Aïd-el-Kébir, Ahmad est venu prendre soin du tombeau de son père et se recueillir. Mais il commence par présider une réunion consacrée au programme d’éducation financé par son clan, pour trois lycées professionnels.

« L’Afghanistan est en guerre depuis 1979. Même si tu as 40 ans, tu n’as connu que la guerre, les attentats… Et si tu n’as pas perdu la moitié de ta famille, c’est que tu as beaucoup de chance. Comment notre système éducatif n’aurait-il pas pris du retard ? » 

— Ahmad Massoud

Aucune femme n’est présente. Cette révolution-là, à laquelle son père tenait tant, lui qui préconisait une égalité stricte entre les femmes et les hommes, reste à mener. Un des prochains combats du fils. Ahmad a cinq sœurs qui vivent en Iran et en Égypte, deux d’entre elles seront bientôt médecins. Quant à sa fiancée, Lili, elle termine ses études de science politique à Londres. Après, ils se marieront.

La Fondation Massoud, créée en 2003 par les anciens du clan et présidée par Ahmad Wali Massoud, frère du commandant, ancien ambassadeur d’Afghanistan à Londres, est doucement reprise en main par la nouvelle génération. Les réunions s’enchaînent. L’abondance des Smartphone évoque davantage la Californie que la montagne afghane. Il est loin le temps où l’on se passait les messages en les cousant dans des doublures des vêtements…

Entouré

Même le grand-père maternel, Tajuddin, 82 ans, s’est mis doucement aux nouvelles technologies. Mais il a gardé la forme et l’œil avisé de ces hommes de confiance qui ont surmonté toutes les épreuves. Et, pour l’instant, il n’a besoin d’aucun renfort technique ni d’application pour trouver son petit-fils. L’instinct lui suffit.

Ahmad se promène dans le jardin dessiné par son père, ingénieur civil de formation. Il y reçoit régulièrement des diplomates, dernièrement des Canadiens et des Américains. Il soigne son réseau. Lorsqu’on l’interroge sur le gouvernement d’Ashraf Ghani, du clan pachtoun d’Ahmadzai, la critique est à peine dissimulée : « Je ne suis pas sûr qu’il y ait les bons bergers aux affaires. Regardez le nombre d’attentats suicides. Jamais d’enquête, opacité totale ! Cette inertie est inadmissible… Il y a des arrangements. » 

Il connaît les jeux de pouvoir, les rivalités, la complexité infinie de son pays. Son père a eu le temps de lui enseigner l’importance de la patience et du courage, mais aussi de la méfiance. Ahmad aura 30 ans en juillet 2019. Un mandat politique ne lui fait pas peur. « Mais pas tout de suite », précise-t-il. Puis il grimpe dans le pick-up blindé que lui a offert un bienfaiteur inquiet en lui disant : « Change de voiture ou tu vas te faire flinguer ! » Au volant, son chauffeur, Yassin, l’invite à ne pas traîner. Il était déjà le chauffeur de son père.

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