43e Festival international du film de Toronto

La sexualité vue de front

Les salopes ou le sucre naturel de la peau. Le titre du nouveau film de Renée Beaulieu pique la curiosité, mais l’œuvre va bien au-delà. Présenté en primeur mondiale au TIFF hier, dans une salle quasi comble, ce drame, dans lequel Brigitte Poupart livre une performance glorieuse, évoque un sujet encore tabou : la sexualité.

TORONTO — On a rarement vu un personnage comme Marie-Claire à l’écran. Ni au Québec ni ailleurs. Cette femme, brillamment interprétée par Brigitte Poupart, est une chercheuse scientifique qui, de façon très méticuleuse, s’attarde à étudier des cellules humaines afin de trouver d’où vient la différence sensorielle, si elle existe, entre l’amour et le désir.

Marie-Claire vit en couple avec un homme qu’elle aime (Vincent Leclerc). Elle est aussi mère d’un garçon et d’une fille adolescents. Sa meilleure amie (Nathalie Cavezzali) débarque dans sa vie au gré des emballements amoureux qu’elle ressent ou des déceptions sentimentales qu’elle traverse.

Cette exploration de la sexualité entraînera la chercheuse à multiplier les aventures et à s’interroger sur sa propre condition intime. Dans une société construite entièrement autour du désir, les paramètres se resserrent encore, paradoxalement, autour d’une sexualité liée exclusivement au sentiment amoureux. « Particulièrement pour les femmes », dira d’ailleurs Marie-Claire.

« Dans la représentation qu’on fait d’elles au cinéma, les femmes sont encore trop souvent reléguées à des rôles secondaires qui relèvent parfois du cliché, indiquait la cinéaste lors d’une conversation à bâtons rompus à la sortie de la projection. Là, j’ai vraiment voulu y aller de front, pour proposer un portrait beaucoup plus près de la réalité. »

Filmer la nudité

Ce faisant, Renée Beaulieu, qui signe ici un deuxième long métrage après Le garagiste, dessine un portrait aussi complexe que fascinant, à travers une histoire où les relations entre les hommes et les femmes se redéfinissent. Dans cette volonté de montrer les choses, la cinéaste a aussi dû filmer des corps nus dans un contexte sexuel.

« Je ne suis pas naturellement à l’aise avec ça, a confié la cinéaste au public torontois lors de l’échange qui a suivi la projection. Il fallait que je repousse mes propres limites. »

De son côté, Brigitte Poupart a expliqué que le travail qu’elle avait fait précédemment, à titre de metteure en scène, ainsi que ses recherches dans sa propre démarche artistique l’avaient bien préparée à tenir ce rôle.

« Quand tu acceptes de jouer un personnage comme celui-là, tu ne peux pas le faire à moitié. Il faut y aller à fond. Je sais ce que c’est d’être de l’autre côté aussi, et je connais les besoins que peut avoir un metteur en scène. Le tournage a d’ailleurs un peu pris les allures d’un rituel, car en plus d’aborder des tabous, l’histoire nous a forcés à nous dénuder, dans tous les sens du terme. »

Quant au titre, fort accrocheur, il allie le très cru à l’élan plus poétique. Ce choix découle d’une volonté de mêler les deux axes, a expliqué hier la cinéaste.

« Quand j’ai commencé à écrire ce scénario, il s’intitulait tout simplement Les salopes, en hommage aux militantes féministes françaises et à leur Marche des salopes. J’avais envie d’une provocation. J’ai aussi pensé au Sucre naturel de la peau, mais je trouvais ce titre un peu trop poétique. On m’a suggéré de garder les deux et j’ai aimé cette idée ! »

Les salopes ou le sucre naturel de la peau sortira en salle le 2 novembre. Bien sûr, nous y reviendrons.

Le beau Beautiful Boy

Hier, la toute première séance de Beautiful Boy, au Roy Thomson Hall, fut l’une des plus courues de la journée. Réalisé par le cinéaste belge Felix Van Groeningen (The Broken Circle Breakdown, cité aux Oscars), Beautiful Boy est inspiré des deux livres qu’ont publiés David Sheff et son fils Nic, dans lesquels les deux hommes relatent leur propre expérience face à la toxicomanie. Et puis, oui, on y entend la célèbre chanson du même titre de John Lennon, amenée d’ailleurs de fort belle façon dans le film. Père et fils sont interprétés par Steve Carell et Timothée Chalamet. Leurs performances sont à la hauteur de la rumeur favorable qui circule depuis un moment.

Carell est en effet remarquable dans le rôle d’un père aimant, qui s’est toujours fait un devoir d’être très près de son fils. Il a maintenant du mal à reconnaître ce garçon de 18 ans, accro au crystal meth, et il a encore plus de mal à savoir comment il pourrait l’aider. Devant lui, Timothée Chalamet confirme son statut d’acteur d’exception. Celui qui fut révélé grâce à Call Me by Your Name est ici complètement déchirant. Et module avec brio les tempêtes intérieures d’un personnage souvent sur la corde raide. Ne vous étonnez pas si on entend parler de ces deux-là au cours de la prochaine saison des récompenses.

Beautiful Boy prendra l’affiche chez nous le 19 octobre.

CHRONIQUE

Les requins ne vous veulent pas de mal

Toronto — À midi hier, une des places les plus achalandées du centre-ville a été prise d’assaut par un requin de 17 pieds de long et par une bande de jeunes déguisés en plongeurs. C’était un joli coup de pub pour le documentaire Sharkwater Extinction, présenté en première mondiale hier au TIFF avant d’être lancé à grande échelle dans tous les Cineplex du Canada cet automne.

Le film est signé par le Torontois Rob Stewart, qui est une sorte de Michael Moore des requins. Pendant plus de 15 ans, ce photographe animalier et écologiste a milité activement, parfois au péril de sa vie, pour sauver les requins menacés d’extinction. Il a même réussi à faire passer une loi internationale interdisant la pêche commerciale des requins afin que ceux-ci ne finissent pas leur vie dans une soupe aux ailerons de requin.

Mais la grande différence entre Rob Stewart et Michael Moore, c’est que Rob est mort pour la cause, mort pendant le tournage de Sharkwater Extinction. C’était le 31 janvier 2017 au large de Key Largo, en Floride. Cette journée-là, pour filmer des requins de type poisson-scie, Rob a fait deux plongées avec des collègues. À la fin de la journée, toutefois, alors que le tournage était terminé, il a voulu plonger une dernière fois. Il n’est jamais remonté. Son corps a été retrouvé des jours plus tard.

Le film terminé par le monteur et une réalisatrice amenée en renfort par les parents de Stewart commence d’ailleurs sur une image bouleversante du plongeur de 37 ans qui se promène au fond de l’eau parmi ses amis requins. « Il m’est parfois arrivé de me perdre dans l’océan et de ne plus savoir comment revenir », raconte-t-il en voix hors champ, une phrase tristement prémonitoire de sa fin.

Sauf que selon ses proches, Rob serait mort asphyxié à cause d’un équipement défectueux. Une poursuite a été déposée dans cette affaire. Mais il n’est pas question de poursuite dans un film qui cherche avant tout à convaincre le grand public de la beauté et surtout de la gentillesse (oui, la gentillesse) de ces immenses prédateurs que Jaws nous a fait craindre et détester.

Et difficile de ne pas donner raison à Rob Stewart quand on le voit batifoler au fond des mers entouré de requins qui, ne se sentant pas menacés, nagent paisiblement à ses côtés. Selon Will Allen, l’ami québécois de Rob Stewart et un de ses opérateurs de caméra sur Sharkwater Extinction, les attaques de requin sont toujours des cas d’erreur sur la personne, les requins prenant les humains dont ils se sont trop approchés pour des phoques.

La beauté des requins est une chose, mais Rob Stewart voulait aussi nous faire prendre conscience de leur massacre provoqué par une pêche commerciale illégale qui non seulement tue au moins 80 millions de requins par année, mais encore menace les écosystèmes marins de manière irréversible.

Le requin est en effet une mine d’or pour les trafiquants et groupes mafieux qui achètent ses ailerons pour une bouchée de pain au Costa Rica, au Panamá ou aux Bahamas, puis les revendent à prix d’or en Asie.

Dans une scène particulièrement troublante, Rob Stewart réussit à embarquer sur un bateau japonais et à filmer dans sa cale un immense espace réfrigéré où s’entassent des tonnes de requins morts. Dans une autre scène, Rob fait tester en laboratoire différents produits de tous les jours qui contiennent du requin non identifié. C’est le cas pour la nourriture pour animaux, pour certains cosmétiques, pour des fertilisants et pour des poissons chers comme le thon et le saumon, souvent remplacés par du requin. 

Or le requin, un prédateur qui purge les mers de poissons malades ou trop faibles pour survivre, est lui-même toxique et bourré de mercure et de plomb. Il vaut mieux nager à ses côtés que le manger, nous dit Rob Stewart.

Avec ses images sous-marines à couper le souffle et les arguments convaincants de Rob Stewart, le film pourrait bien éveiller des consciences.

Il est en plus bien fait, touchant et traite d’un sujet brûlant d’actualité. Mais si son rayonnement semble assuré, c’est aussi grâce aux parents de Rob, Brian Stewart et Sandra Campbell, qui sont les éditeurs du magazine Tribute distribué dans tous les Cineplex au pays. Grâce à leurs liens privilégiés avec la chaîne de salles de cinéma, le film pourrait bien obtenir une importante distribution en salle rarement accordée à un documentaire. Dommage que Rob Stewart ne soit plus là pour récolter ce qu’il a semé.

LE RALLYE DES FEMMES

Il y a seulement un an, le producteur Harvey Weinstein était un des petits rois du TIFF. On lui déroulait le tapis rouge, les médias étaient pendus à ses lèvres, ses films y amorçaient leur campagne électorale pour les Oscars, ses photos étaient partout. Un an plus tard, le roi déchu et tous ceux qui l’imitaient ne sont plus les bienvenus. Ce sera un des messages du rassemblement Share Her Journey – Partagez son voyage – qui a lieu aujourd’hui sur la grande scène de la rue du Festival. Plusieurs femmes, actrices ou cinéastes, y prendront la parole, notamment Geena Davis, Mia Kirshner, actrice et cofondatrice de #aftermetoo, et la réalisatrice britannique Amma Asante. Elles souligneront l’importance d’une inclusion accrue des femmes dans le cinéma. Elles feront écho aux efforts déployés cette année par le TIFF pour l’équité et contre le harcèlement sexuel. 

Autant dire que le message envoyé par la direction du TIFF cette année est fort louable. Sauf que ce message se heurte tous les soirs de gala et de première à une affreuse pub de L’Oréal projetée sur grand écran et montrant une bande de pin-up aux lèvres pulpeuses juchées sur des talons de trois étages, qui semblent tout droit sorties d’un fantasme de Harvey Weinstein. Que le TIFF ait accepté la diffusion quotidienne de cette pub en dit long sur les contradictions inhérentes au monde du cinéma. Et contrairement aux requins, ces contradictions ne sont malheureusement pas en voie d’extinction.

43e Festival international du film de Toronto

Des nouvelles du TIFF

Dans Outlaw King, l’interprète du capitaine Kirk se la joue Full Monty, comme on dit chez nos amis anglos. Même si elle est très chaste (le personnage sort de l’eau !), il n’en fallait pas plus pour que cette scène de nudité frontale à laquelle s’est prêté Chris Pine provoque une discussion virale sur les réseaux sociaux. « Il est quand même troublant de constater que dans nos sociétés occidentales, on parle davantage de ce genre de scène que de celles où l’on voit bien d’autres parties de l’anatomie d’autres personnes se faire mutiler et décapiter », a déclaré l’acteur hier au cours d’une conférence de presse. « En tant qu’êtres humains, ça devrait nous faire réfléchir. Nous sommes tous nus sous nos vêtements, peu importe notre position dans la vie, et nous avons tous les mêmes fonctions vitales. »

Un rêve pour Chloë Grace Moretz

Venue au TIFF pour accompagner la présentation de Greta, le nouveau film de Neil Jordan (The Crying Game, The End of the Affair), Chloë Grace Moretz ne tarissait pas d’éloges sur sa partenaire de jeu, Isabelle Huppert. « Quand j’ai lu le scénario, en sachant que, potentiellement, Isabelle jouerait Greta, il n’était pas question de rater l’occasion, a-t-elle déclaré avant la projection du film. Elle m’a toujours grandement inspirée et, comme jeune actrice, elle m’a enseigné qu’on ne doit pas craindre de prendre des risques. Travailler avec elle est un rêve devenu réalité ! » Dans Greta, Isabelle Huppert incarne une veuve solitaire et mystérieuse qui entretient une amitié avec une jeune femme naïve…

The Predator et ses monstres…

La série Midnight Madness a été inaugurée avec un poids lourd : la nouvelle mouture du film The Predator, réalisée par Shane Black (Iron Man 3, The Nice Guys). Il y a 31 ans, Arnold Schwarzenegger avait fait de Predator un succès, et plusieurs suites ont été produites depuis. L’approche de Black, qui a tenu un petit rôle à titre d’acteur dans le tout premier film, mise à fond sur l’action tapageuse et la férocité de bestioles extraterrestres monstrueuses. Il mise aussi sur une bonne dose d’autodérision, ainsi que sur un type d’humour qui neutralise les frissons d’horreur. Rappelons qu’une scène du film a été retranchée à la demande d’Olivia Munn, l’une des stars du film, quand cette dernière a découvert qu’un acteur à qui elle donnait la réplique – Steven Wilder Striegel – figurait sur un registre de délinquants sexuels. En salle le 14 septembre.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.