Souvenirs d’été

Un épouvantable désastre

La date
12 août 1994
L’évènement
Début de la grève dans le baseball majeur

Tous les samedis, notre chroniqueur revient sur des événements et des personnalités qui ont marqué sa carrière en journalisme sportif.

Le contexte

Pour la première fois depuis le début des années 80, la fièvre du baseball enveloppe Montréal. Avec leur avance de six matchs au sommet de la division Est, les Expos composent la meilleure équipe de la Ligue nationale. Ils ne sont pas seulement excellents, ils sont aussi sympathiques, ce qui n’est pas le cas de toutes les équipes championnes.

Comment pourrait-il en être autrement avec un homme de la trempe de Felipe Alou aux commandes ? En mai 1992, il a été nommé gérant des Z’Amours, premier Dominicain à occuper ce rôle dans l’histoire du baseball majeur. Homme d’une droiture et d’une dignité exceptionnelles, doté d’une connaissance sans égale de son sport, il devient un héros instantané au Québec. L’équipe regorge de joueurs talentueux, mais c’est ce bon Felipe qui incarne le visage de l’organisation.

Hélas, ce jour-là, le 12 août 1994, le cauchemar des partisans des Expos devient réalité. Après des mois de négociations stériles, les joueurs déclenchent la grève. Le Stade olympique, qui devait être envahi par des dizaines de milliers de fans pour cette visite des Mets de New York, n’ouvre pas ses portes.

Les fans les plus optimistes croient que la paix industrielle reviendra vite. Après tout, si deux guerres mondiales n’ont pas empêché la tenue de la Série mondiale, un conflit de travail ne mettra sûrement pas fin à la saison ! À n’en pas douter, les deux parties mettront de l’eau dans leur vin et un accord sera conclu.

La réalité est moins rose. Les relations entre les deux parties sont empreintes de méfiance et d’hostilité. Les joueurs ont encore sur le cœur des épisodes consternants, comme la collusion entre les propriétaires au milieu des années 80. Résultat, des vedettes n’ont pas été payées à leur juste valeur.

Conscients de la disparité entre les organisations établies dans les gros et les petits marchés, les bonzes du baseball majeur souhaitent notamment créer un équilibre sur le dos des joueurs. Seul un plafond salarial, disent-ils, les aidera à se discipliner.

La réplique des joueurs est simple : commencez donc à mieux partager vos revenus entre vous. Et leur solidarité, comme en fait foi la déclaration de Darrin Fletcher, est à toute épreuve.

À l’approche de la date butoir du 12 août, aucune amorce de déblocage ne survient. La possibilité d’une grève est si dommageable pour les Expos que Felipe Alou l’a même évoquée pour rassurer les fans après une inhabituelle série de quatre revers à la mi-juillet : « Ce n’est ni la fin du monde ni le début de la grève ! », a-t-il lancé.

Dès le lendemain de cette déclaration, les Z’Amours retrouvent leur force de frappe. Et jusqu’au moment où le rideau tombera prématurément sur la saison, ils remporteront 20 matchs sur 23 !

À faire pâlir d’envie Boston et New York

Dès le camp d’entraînement, il était clair que les Expos feraient partie de l’élite en 1994. « Les gens de Boston et de New York seraient prêts à n’importe quoi pour avoir un club comme le nôtre, avait dit le voltigeur Marquis Grissom. J’espère que le monde de Montréal le réalise. On a de la vitesse, de l’agressivité et de la puissance. Il n’y a pas beaucoup de clubs plus excitants que les Expos dans les majeures. »

Grissom adorait jouer à Montréal. Une peine profonde allait l’envahir au printemps 1995, lorsqu’il devint une victime de la vente de liquidation suivant le conflit. Il voulait demeurer à Montréal plutôt qu’être échangé aux Braves d’Atlanta.

Aux côtés de Grissom, on retrouve d’autres athlètes de premier plan : Rondell White, Cliff Floyd, Larry Walker, Moises Alou, Wil Cordero, Ken Hill, Pedro Martinez… Et en relève, les balles de feu de John Wetteland et le cran de Mel Rojas embêtent les frappeurs adverses.

Les joueurs des Expos sont conscients de composer une équipe unique, capable de remporter la Série mondiale. S’ils appuient à fond leur Association, ils espèrent que le conflit pourra être évité. Après le match du 4 août, qui sera malheureusement le dernier de la saison à Montréal, Larry Walker déclare : « Je n’ai pas le goût de tomber en grève, on botte le derrière de toutes les équipes ces jours-ci… »

Hélas, quand les joueurs retournent au Stade olympique huit jours plus tard, ce n’est pas pour affronter les Mets, mais plutôt pour récupérer leurs effets personnels.

La suite des choses

Les négociations piétinent au cours des semaines suivantes. Et le 14 septembre, la saison est annulée. Pour la première fois de l’histoire du baseball majeur, et la seule à ce jour, la Série mondiale n’est pas disputée.

Avec le recul…

Le conflit a causé un tort immense aux Expos.

D’une part, ils n’ont pas complété cette saison hors du commun. Une participation à la Série mondiale aurait raffermi leur place dans notre paysage sportif. Et l’organisation aurait augmenté ses revenus, sans doute assez pour conserver plusieurs de ses vedettes.

D’autre part, la grève n’a pas réglé les problèmes économiques du baseball majeur. Après un chassé-croisé juridique, la saison 1995 prend son envol sans nouvel accord. Les formations établies dans des marchés à bas revenus comme Montréal ne reçoivent aucune aide supplémentaire. Cela provoque la fameuse « vente de feu » du printemps 1995.

Ce n’est finalement qu’après la saison 1996 qu’une nouvelle convention collective, mettant en place un partage des revenus entre les équipes, est signée. Cela aide les Expos, mais pas assez pour cimenter leur avenir à long terme à Montréal.

Pour les Z’Amours, toute l’affaire demeure à jamais un épouvantable désastre.

Une image forte qui me reste en tête

Le camp d’entraînement des Expos, au printemps suivant. Larry Walker profite de son autonomie pour filer vers le Colorado et l’organisation cède d’autres vedettes aux plus offrants.

Interrogé à propos des contreparties financières obtenues par les Z’Amours, le DG Kevin Malone, sous pression depuis plusieurs jours, éclate de colère : « C’est cela le problème dans le monde d’aujourd’hui. Les gens ne font que discuter d’argent. L’argent, l’argent, toujours l’argent ! Je suis fatigué d’en parler. Moi, je suis un gars de baseball, alors parlez-moi de baseball ».

Chargé de démolir la splendide équipe de 1994, Malone venait de craquer, pendant que volaient en éclats les espoirs des partisans des Expos de voir leurs favoris gagner un jour la Série mondiale.

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