71e Festival de Cannes

Le retour spectaculaire de Lars von Trier

Après bien des rumeurs et autant de conjectures, le nouvel opus de Lars von Trier a finalement eu droit à ses projections au Festival de Cannes. S’insérant dans la tête d’un tueur en série qui considère chaque meurtre comme une œuvre d’art en soi, le trublion danois a fait ce qu’il sait faire de mieux : provoquer. De brillante façon. The House That Jack Built a été présenté hors compétition.

Quand les festivaliers ont ouvert l’œil hier matin, des échos de la projection officielle ayant eu lieu tard la veille circulaient déjà. Les quelques rares journalistes admis à cette toute première séance de The House That Jack Built, ceux du journal Variety notamment, ont d’abord évoqué l’ovation de cinq minutes qu’a reçue Lars von Trier quand il a fait son entrée dans le Théâtre Lumière en toute fin de soirée lundi.

Le cinéaste, lauréat de la Palme d’or en 2000 grâce à Dancer in the Dark, faisait ainsi son grand retour sur la Croisette par la grande porte, sept ans après y avoir été déclaré persona non grata et chassé à cause d’une blague de mauvais goût, lancée au beau milieu d’une conférence de presse tenue en marge de la présentation de son film Melancholia. Il avait alors laissé entendre une sympathie pour les nazis. Pour la direction de l’époque, principalement l’ancien président Gilles Jacob (Pierre Lescure occupe cette fonction maintenant), le propos était intolérable et méritait sanction.

Peu aimable, mais pas vain

Retour en grâce, donc, pour ce cinéaste dont tous les longs métrages, à trois exceptions près, ont été lancés à Cannes. Cela dit, ceux qui ont eu l’honneur d’assister à cette première projection ont aussi pu témoigner du choc ressenti par une centaine de spectateurs qui, dégoûtés par ce qu’ils étaient en train de voir, sont sortis de la salle avant la fin. Des commentaires comme « À vomir », ou « Cette fois, il est allé trop loin et ce film n’aurait jamais dû être fait » ont été repris par les médias. Des applaudissements se seraient quand même fait entendre à la fin. Et une nouvelle ovation, plus modeste, aurait été réservée au cinéaste.

C’est dire que la majorité des journalistes qui se sont rendus à la séance qui leur était destinée s’attendaient maintenant à tout, même à remettre en jeu leur admiration pour le travail du cinéaste.

Il appert pourtant que The House That Jack Built choque davantage par ce qu’il suggère que par ce qu’il montre, même si, évidemment, son auteur se plaît à jouer avec les nerfs du spectateur sur ce plan. À vrai dire, Lars von Trier propose un film peu aimable, on s’entend, mais néanmoins brillant. Et surtout pas vain.

Divisé en cinq « incidents » et un épilogue, le récit est construit sur une sorte d’interview qu’accorde Jack (Matt Dillon, troublant à souhait) à un dénommé Verger (Bruno Ganz), un « inconnu » qu’on ne verra que dans le dernier acte, mais dont on entend la voix pendant toute la durée du film. Jack décide en effet de lui raconter cinq de ses « exploits », en décrivant avec force détails cinq meurtres en particulier, parmi la soixantaine qu’il a commis. Il affirme avoir tué des hommes, mais les meurtres qu’il retient ont été commis envers des femmes, parfois des enfants aussi. Et l’assassin de raconter froidement ses crimes, de façon parfaitement détachée, comme s’il voyait en ces actes une façon de créer des œuvres d’art. Von Trier montre d’ailleurs de nombreuses œuvres picturales, et il insère aussi parfois dans son récit des extraits montrant Glenn Gould au piano. La pièce Fame, de David Bowie, revient aussi comme un leitmotiv.

Vraiment digne d’intérêt

Von Trier nous présente ainsi un personnage ignoble, n’ayant aucune morale, animé d’une haine intérieure pour tout ce qui touche au genre humain.

Certains feront peut-être l’amalgame entre le personnage et son créateur, mais il est clair que von Trier, tout provocateur qu’il est, ne laisse aucune ambiguïté sur l’aspect répugnant d’un personnage dont on sait d’avance qu’il ne pourra échapper à son sort, et ne crée avec lui aucun courant empathique.

Lars von Trier, visiblement aux prises avec ses propres démons, n’a plus foi en l’humanité. Son cri ne pourrait être plus clair.

Lors d’une toute première conférence de presse, tenue la semaine dernière, le délégué général Thierry Frémaux a répondu ceci à un journaliste qui lui demandait pourquoi The House That Jack Built n’était pas en lice pour la Palme d’or : « Voyez le film, et venez ensuite me dire si vous l’auriez inscrit dans la compétition ! »

Compétition ou pas, le fait est que le trublion danois est encore celui qui aura secoué la Croisette avec un film suscitant des réactions très tranchées. À sa demande, aucune conférence de presse n’a été organisée, et c’est bien dommage. Nous aurions eu mille et une questions à lui poser, signe qu’au-delà du coup de provocation, son film est vraiment digne d’intérêt.

71e Festival de Cannes

Vus sur la Croisette

Solo : A Star Wars Story

(hors compétition)

Il est toujours un peu étrange de voir dans le temple du cinéma d’auteur une superproduction hollywoodienne destinée à faire bientôt courir les foules partout sur la planète. Or, Solo : A Star Wars Story, lancé hier à Cannes, est justement la seule production de cette nature présentée dans un festival où le fossé semble s’élargir d’année en année entre Hollywood et la Croisette. Réalisé par Ron Howard, qui a pris le relais de Phil Lord et Christopher Miller, Solo : A Star Wars Story n’est pas la catastrophe que certains craignaient, pas plus qu’il ne se démarquera de façon particulière dans l’ensemble de la série. Les scènes de poursuites intergalactiques sont bien enlevées, à défaut d’être originales, et on s’amusera de l’espèce de bromance qui s’installe entre le jeune Han Solo et Chewbacca, le fidèle allié poilu. Alden Ehrenreich, choisi pour incarner le plus populaire personnage de la franchise dans ses années de jeunesse, s’acquitte fort bien de sa tâche. On le soupçonne même d’avoir étudié l’attitude du personnage auprès du maître, Harrison Ford, tant il parvient à en mimer le charme.

En guerre

(en compétition)

Trois ans après avoir obtenu un prix d’interprétation grâce à sa composition dans La loi du marché, Vincent Lindon pourrait fort bien répéter l’exploit cette année. Il fera sans doute partie des interprètes dont parlera le jury au moment des délibérations. Sa performance dans En guerre, nouvel opus de Stéphane Brizé (aussi réalisateur de La loi du marché), est tout simplement magistrale. Cette fois, l’acteur se glisse dans la peau d’un leader syndical dans une entreprise qui, comme tant d’autres, s’apprête à fermer ses portes, sacrifiée à l’autel de la mondialisation par une direction étrangère. Les luttes, les négociations, la colère des salariés, les dérapages, la mauvaise foi d’une direction allemande qui n’a jamais eu l’intention de vendre son usine à un repreneur français, tout est ici illustré avec une rigueur quasi documentaire, même si le récit est fictif. Du même coup, Stéphane Brizé place son film sous haute tension et il fait aussi écho au fossé qui s’élargit entre les riches et les pauvres, de même qu’aux difficultés d’une classe moyenne de plus en plus fragilisée. Vincent Lindon, crédible de bout en bout, incarne à la perfection ce type de Français moyen, issu du monde ouvrier, qui n’a plus que ses convictions pour se battre. Cet excellent film sera distribué au Québec par la société MK2 | Mile End.

71e FESTIVAL DE CANNES

Cannoiseries

DENIS VILLENEUVE, CONFÉRENCIER AU SHORT FILM CORNER

Sur le coup de midi hier, Denis Villeneuve a participé à une discussion au Short Film Corner, un rendez-vous qu’organise le Festival de Cannes autour du court métrage. Le cinéaste québécois, primé il y a 10 ans à la Semaine de la critique grâce à Next Floor, a révélé que, déjà à l’époque, Blade Runner avait été pour lui une source d’inspiration pour la réalisation de son court métrage, « même si ce n’est pas apparent ». Il a aussi dit que le court métrage est à ses yeux une forme cinématographique très difficile, mais qu’il aimerait bien y revenir un jour. Quant à sa fonction de juré, Denis Villeneuve ne peut d’évidence faire aucun commentaire, sinon dire qu’il se sent « galvanisé » par l’expérience. « Ça me donne de l’énergie en tout cas. Je ne suis vraiment pas déçu ! »

UN AJOUT IMPRÉVU POUR SPIKE LEE

Lors d’une conférence de presse, Spike Lee a expliqué que le tournage de BlacKkKlansman était déjà terminé quand la marche des suprémacistes blancs est survenue à Charlottesville. Estimant impératif l’ajout de ces images dans son film, le cinéaste a demandé à Susan Bro, la mère de la militante Heather Hayes, morte après avoir été renversée par une voiture, la permission de les utiliser. « Je n’allais certainement pas mettre cette scène de meurtre sans avoir son approbation », a-t-il déclaré. Spike Lee s’en est aussi pris au locataire de la Maison-Blanche, qu’il ne veut pas nommer, qui a selon lui raté la chance de dire au monde qu’en Amérique, l’amour l’emporte habituellement sur la haine. « Cet enfant de ch… n’a pas dénoncé le Klan, ni les mouvements alt-right, pas plus que ces enfants de ch… de nazis. Il aurait pu dire au monde : nous sommes meilleurs que ça. Mais non… »

CHARLOTTE LE BON, AUSSI RÉALISATRICE

Depuis 20 ans, la Société civile pour l’administration des droits des artistes et musiciens interprètes (l’ADAMI) compose une sélection de courts métrages dans le cadre de l’événement Talent Cannes. Pierre Deladonchamps, Sabrina Ouazani, Mélanie Thierry, Clémence Poésy et Charlotte Le Bon ont tous été invités à réaliser chacun un court métrage sur le thème « Jour de fête », présentés hier sur la Croisette dans le cadre d’une séance spéciale. Au journal Le film français, l’actrice québécoise, dont le film s’intitule Judith Hôtel, a révélé avoir beaucoup apprécié cette expérience de réalisation, et souhaite même la renouveler. « Je suis en train d’écrire justement. Une histoire lyrique qui parle du deuil et d’une bijoutière mystérieuse », a-t-elle confié.

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