Algérie

Le cri de colère de la jeunesse

À l’annonce d’une cinquième candidature d’Abdelaziz Bouteflika, tout le pays s’est réveillé.

« Malheur au pays dont le prince est un zombie ! » peut-on prophétiser devant l’ampleur des protestations. La rage des Algériens, descendus massivement dans la rue en apprenant cette candidature d’outre-tombe, est à la mesure de la frustration d’un peuple humilié.

À 82 ans, le chef de l’Etat, victime d’un AVC en 2013, ne s’est plus exprimé en public depuis, momifié dans son fauteuil roulant lors de ses rares apparitions. «  Qui dirige vraiment l’Algérie ? » interrogent les manifestants, alors que le président – hospitalisé en Suisse – est incapable de présenter en personne sa candidature. Le « pouvoir » a élaboré une proposition saugrenue : une nouvelle élection – après celle du 18 avril – mais… sans Bouteflika.

Dans les rues d’Alger, les messages feutrés sur les pancartes font sourire : « Pas de Rambo 5 », « Le FLN au musée des dinosaures » et, surtout, « Nous ne voulons pas du cadre ni des clous qui le fixent ». On promène le cadre, on parle au cadre, on écoute le cadre… Le « cadre » ? C’est celui qui entoure le portrait souvenir de « Boutef ». L’humour contre le tragique.

L’Algérie, ce sont deux blessures que les moins de 20 ans n’ont pas connues : la guerre pour l’indépendance, entre 1954 et 1962, et la décennie noire (1991-2002). Et l’homme qui fait lien est précisément Abdelaziz Bouteflika, d’où le respect qu’on lui témoigne depuis son retour en 1999. Seulement voilà, passé les bons sentiments, le ventre a ses exigences. Si les Algériens ne voient pas d’avenir pour leur président, c’est qu’ils ne le voient pas, d’abord, pour eux-mêmes.

« On respecte à 60 ans, même à 70 ; mais à 80, on conteste. »En 2013, un AVC met l’homme de la réconciliation nationale sur une touche dorée. Raillé – « une momie » – , il ne fait pas que survivre pour décider, il fait « sur-vivre » ceux qui décident à sa place. Et c’est bien là que le bât blesse. Ce n’est pas tant son départ qui est réclamé que la fin d’un système. Le cinquième mandat, tant décrié, est celui d’un petit cercle dont on a peine à voir le centre ou même les contours. Nul ne sait exactement qui gouverne. Alors, « contre ce fil invisible, on défile visibles », c’est la seule option d’un peuple maintenu dans l’ignorance et d’un président mis sous tutelle.

Malade et diminué, le président sous tutelle ne sert qu’à protéger les intérêts de la nomenklatura.

Madjid, ingénieur diplômé et chômeur de son état, croit avoir trouvé la bonne formule : « Libérons Boutef, il est séquestré ! »Le ras-le-bol généralisé est politique, économique, social, voire affectif car on ne peut se résoudre à cohabiter avec une image. La crise du logement et de l’assiette fait rage. Les ministres, députés, hommes d’affaires sont jugés clientélistes, voleurs, profiteurs, etc. Des fortunes se sont construites sur les lambeaux du terrorisme. La corruption s’est répandue comme une gangrène : elle est l’huile qui fait tourner les rouages du système, lequel fonctionne en réseau complexe – nommer d’un côté avant de limoger de l’autre – et se montre de plus en plus gourmand.

La fierté bafouée des Algériens

Dehbia, grand-mère, se veut proverbiale : « Il a baisé la main du roi pour entrer dans la cour, mais, depuis que le roi est malade, il doit baiser les pieds des princes pour entrer chez le roi. » Facile de s’enrichir quand le pétrole achète la paix. Facile de tricher dans un pays qui affiche le cours du dinar au noir. Facile de convaincre quand syndicalistes et patrons se confondent. À l’historique « Pour le peuple et par le peuple », on a ainsi fini par répondre : « Pour le pouvoir, et c’est tout. » Autre motif de la contestation, le sentiment d’une fierté bafouée. Piqués au vif, les Algériens s’accrochent si bien à leur drapeau qu’il est réputé colorer leurs doigts en vert-blanc-rouge. Qu’ils critiquent leur président est normal, mais que des étrangers le fassent, pas question. « On est peut-être des moutons chez nous, mais dehors, on ne bêle pas, on rugit », prévient Malek, chauffeur de taxi.

Les premiers cris de révolte sont d’ailleurs partis des gradins des stades, lieu de prédilection des torses bombés. Au fond, selon Malek, le président n’est pas le seul sur une chaise roulante, le peuple l’est aussi. « Elle est là, notre double peine. » Avec cette nuance cependant : le peuple, lui, peut se lever et marcher.

Engagés dans les grandes causes (la Palestine, Poutine, la Syrie de Bachar ou l’ami chinois), les Algériens ont délaissé la leur : l’assiette reste vide et le moral en berne. Seulement 1 % d’entre eux ont une carte de membre d’un parti. L’opposition, il est vrai, est encore vue comme un pendant du parti unique. Leur participation aux élections est d’ailleurs très faible – 15 %, dit la rue. Une abstention qui expliquerait que Bouteflika ait toujours été élu avec 80 à 90 % des voix.

« Les urnes trancheront de manière pacifique et civilisée », a déclaré le premier ministre, Ahmed Ouyahia. « Bien sûr », ironise Nissa, Constantinoise de 46 ans installée dans la capitale. « Bourrer les crânes et les urnes, ça va de pair. Le pouvoir n’est pas autoritaire, il est juste démocrate par anticipation. »

Facebook et Twitter ont donc libéré la grogne. En Algérie, la connexion est un geste de survie, non de confort. « On vit à dix dans 20 m2 : devant mon ordi, je suis le roi du monde, résume encore le chauffeur de taxi. Je paye mon abonnement avant de penser au pain. »

La hantise des révoltés est de finir dans la case des printemps arabes et d’offrir un tapis (rouge) aux « barbus ».

Premiers rassemblements le 16 février, puis un vrai mouvement le 22, les avocats le 25, les étudiants le 26, les journalistes le 28. Et cette grande manifestation nationale du 1er mars, à l’aube d’un printemps qui fleurit mal. Car la hantise des marcheurs, rappellent-ils de concert, est de finir dans la case des printemps arabes, tunisien et libyen notamment, et d’offrir un tapis (rouge) aux « barbus ».

Soucieux de ne pas tomber dans le piège de la récupération, les manifestants ont prévenu : « Si vous cassez, on vous casse. »

Le 1er mars, le cortège qui voulait rejoindre El-Mouradia, siège de la présidence, a été bloqué par les forces de l’ordre, et des devantures ont été dégradées. Commentaire : « Bah, ils ont de quoi réparer, les milliards sont à moins d’un kilomètre. » Plus loin, les yeux dans le bouillon, un jeunot s’exclame : « Ils vont bientôt nous faire payer l’eau et le vinaigre pour nous protéger des lacrymos ! » Puis cette rigolade contre la vieille idée reçue : Macron craint un exode des Algériens vers la France ? Faux, il craint le retour des Algériens de France dans leur pays, car l’économie française coulerait…

Des bons mots, toujours. Les policiers ont même été gratifiés d’une rose. Des arrestations, bien sûr ; des coups, un mort au moins… mais on est resté loin, très loin du pire. Il suffit de regarder sur l’autre rive pour estimer les conséquences réelles d’une telle colère. « Les gilets jaunes ? On les porte depuis 1962. Si vous ne les voyez pas sur nous, c’est simplement parce qu’on n’a jamais eu les moyens de nous les payer », pousse férocement Malek.

Une nouvelle constitution devrait consacrer un système algérien réformé.

En confirmant le 3 mars sa candidature, Bouteflika entend rester debout (symboliquement s’entend) jusqu’à son départ. Dans sa « lettre au peuple algérien », il parle de « changement du système », reprenant ainsi mot pour mot la revendication populaire. Il s’engage également à organiser une présidentielle anticipée, à laquelle il ne participera pas. Assure enfin qu’une nouvelle constitution « consacrera la naissance du nouveau système algérien ». Cet appel à l’apaisement sera-t-il entendu ?

Au soir de son annonce, on sortait encore à Alger, mais aussi à Tizi-Ouzou, à Guelma et ailleurs. Avec les mêmes slogans. Pourtant rodé aux batailles de rue depuis octobre 1988, le « système » a irréfutablement sous-estimé l’ampleur de la contestation, tout comme son caractère pacifiste. Mais, rompu aux accidents de parcours, il a su rapidement s’adapter. S’il n’y a pas eu de répression, c’est qu’il n’en a guère eu besoin. Il a avancé ses pions et coupé le melon en deux : un cinquième mandat, mais écourté. 

Les marcheurs auront permis au mieux de préparer la relève, au pire de légitimer le prochain élu. Le peuple aura, ainsi, su faire partir le président – pour l’heure soigné à Genève – , mais pas empêché le système de tourner encore comme une horloge… suisse.

Joyeuse Algérie, donc, mais pour qui et pour combien de temps ? Demain, un ancien ministre, un général, un Kabyle, un islamiste ou le frère de Boutef ? Dans ce pays, la légitimité n’est pas forcément politique. Elle peut être militaire, régionale, religieuse ou familiale. Un inconnu rassurerait presque davantage. Et pourquoi pas une femme, alors ? « N’exagérons pas ! Les femmes font tout mais n’ont rien, c’est comme ça. » La prochaine révolution à mener est assurément celle des esprits, et elle tarde à venir. D’ici là, rendez-vous le 18 avril avec ce leitmotiv perché sur le quartier d’El-Mouradia : « Que la présidentielle ne soit plus résidentielle. »

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