Critique

Chérie du Lac

COUNTRY, FOLK, ROCK
Sara Dufour
Sara Dufour
B-12
Quatre étoiles

De manière générale, les textes de chansons écrits en langue familière – joual pur jus du lac Saint-Jean dans le cas qui nous occupe – touchent des publics exclusivement enclins… à la langue familière. Peu de chansons ainsi concoctées arrivent à s’imposer au-delà de leurs cercles « naturels » par la force brute de leur pensée, par leur véritable éloquence populaire, par leur grande sensibilité.

C’est ce que réussit Sara Dufour avec un talent débordant, étincelant, pétillant, écumant. Plein de vie, comme le dirait John Fante.

Une visite au Dépanneur Pierrette, premier album sorti il y a un peu plus de deux ans par cette fille de Dolbeau-Mistassini, nous avait mis la puce à l’oreille. Il y avait dans son travail assez de « spray net pour que ça pète », comme Sara l’avait imaginé dans Gun à patate, excellente chanson assortie d’un clip hilarant.

Or, il y a beaucoup plus que le fun brut sur le vaste comptoir de Sara Dufour, dont l’esprit vif et la fleur de peau arrivent ex æquo au fil d’arrivée.

Une vie de femme s’y étale, vie de jeune femme ordinaire et déterminée à sortir de l’ordinaire. Femme qui aime ou qui n’aime plus, qui désire ou ne désire plus, femme aux exigences légitimement élevées pour l’homme qui daignera l’approcher. Femme qui ne cesse d’observer, femme qui se souvient de son adolescence, femme qui irradie la chambre à coucher, la cuisine, le salon, la cage du pick-up, la plage, le terrain de baseball, la forêt, le village, la ville, les Chic-Chocs, au Mcdo comme au Toqué !, semi-route ou semi-trail. Femme qui pense à toé, femme qui part vers l’Ouest parce que t’as pris l’nord, femme en dedans comme en dehors.

On ne s’étonnera pas que cet album ait été réalisé par Dany Placard au studio B-12 de Valcourt. Bleuet transplanté à Montréal, Placard est un artiste pour qui l’americana côté keb n’a pas de secrets. Ses propres créations chansonnières et ses collaborations marquantes, notamment aux côtés de la très douée Laura Sauvage, l’ont mené à aménager des espaces sonores à la mesure de cette chérie du lac Saint-Jean : surfaces rugueuses, recoins soyeux, matières tendres, viandes grillées, viandes crues, griffes acérées, battements de cils et plus encore.

Ancrées dans les références country, folk, bluegrass ou rock, les exécutions supervisées par Placard comportent leur lot de saletés et d’aspérités, à défaut de quoi on n’aurait pas la véritable chanteuse dans les oreilles.

Si Sara Dufour ne cesse de se botter le cul au cours des années à venir, comme elle l’a fait jusqu’à maintenant, elle repoussera ses propres limites littéraires et musicales sans se renier, sans se dénaturer, et deviendra ainsi une de nos grandes. Quoi qu’il advienne, voilà certes l’émergence régionale la plus percutante depuis celle de Lisa LeBlanc. À suivre de près !

Rock indépendant

Maître bricoleur

Engagement, lutte, clan et respect
Navet Confit
Lazy At Work
Trois étoiles et demie

Véritable Léonard de Vinci du DIY, trublion de la chanson franco et allergène pour radios FM, Jean-Philippe Fréchette fait suer les critiques depuis 15 ans avec son double musical Navet Confit. Cette fois, c’est l’album-bilan Engagement, lutte, clan et respect qu’il faut circonscrire en un paragraphe. Peine perdue. Contentons-nous de mentionner les deux minutes géniales de naïveté de Un quiz – « Quand je serai grand, je serai un quiz, qu’on regarde à l’heure du souper » –, l’humour et l’amour absurdes de la ballade grunge Merci monsieur le facteur ainsi que la dissonance et la distorsion massacrantes de Pourquoi es-tu fâchée comme ça. Pour le reste, c’est du Navet Confit pur jus, quelque 35 minutes de bricolage plus ou moins heureux dans un bric-à-brac d’influences (punk, rock, no wave, électro, pop) et d’instruments désaccordés. Dans la foulée de ce huitième disque, Jean-Philippe Fréchette fait paraître un recueil de textes et d’illustrations et présentera jeudi prochain un spectacle pluridisciplinaire au Théâtre Aux Écuries.

— Charles-Éric Blais-Poulin, La Presse

Rap

Cocher Oui

Nul n’est roé en son royaume
Robert Nelson
7ième ciel
Quatre étoiles

En phase avec l’héritage politique du premier président de la République du Bas-Canada, à qui il a emprunté son nom de rappeur, Robert Nelson clame son indépendance d’Alaclair Ensemble avec un premier album solo, Nul n’est roé en son royaume. Si la « gang de minces » fidèle au collectif post-rigodon ne sera dépaysée ni par le glossaire bas-canadien ni par les collaborateurs invités – KNLO, Claude Bégin, Vlooper, Caro Dupont et Eman interviennent aux consoles, à la plume ou au micro –, la démarche d’Ogden Ridjanovic présente un visage plus sérieux, voire plus sombre. « Je pars à la chasse dans le vide, pour tuer le guide, celui qui m’a traîné dans le fond », dépose-t-il sur Ligne de front dans un flow impassible. Le MC, qui tempère pour le mieux le maniérisme de Robert Nelson, ancre plus que jamais son propos dans le concret, que ce soit sous la forme d’un hommage au portier tricolore Jacques Plante, d’une dédicace à son ami Bernard Carignan, mort à vélo en 2015 à la suite d'un emportiérage, ou d’une lettre post-rupture (Chimie). Difficile de trouver des défauts à ces 12 pièces créées et ficelées dans l’intimité, puis étoffées par des concepteurs rythmiques parmi les meilleurs du Québec. Les « minces » risquent fort de cocher Oui.

— Charles-Éric Blais-Poulin, La Presse

Électro

Dansons

No Geography
The Chemical Brothers
Universal Music
Quatre étoiles

The Chemical Brothers avaient mené une opération séduction somme toute réussie avec Born in the Echoes (2015), grâce à des appâts pop comme Q-Tip, St. Vincent, Cate Le Bon et Beck. Quelque 30 ans après avoir fait trembler la « dansosphère » britannique avec leur controversé big beat, les frérots chimiques reviennent à la proverbiale source sur leur neuvième album. La signature électro-futuriste des savants bidouilleurs est intacte : nappes électros, basse autoritaire, échantillons méticuleux, tourbillons synthétiques psychédéliques, explosions acid house… S’ajoutent cette fois les voix méconnues de la chanteuse norvégienne Aurora et de la rappeuse japonaise Nene, qui renforcent une ambiance apocalyptique propice au dernier rave. En ces temps de murs qui menacent et de Brexit qui ne veut pas mourir, ce sont peut-être les mots de Free Yourself, empruntés à la poétesse militante Diane Di Prima, qui résument le mieux No Geography. « Libère-toi, libère-moi, dansons. » Les festivaliers d’Osheaga pourront adopter le mantra le 3 août prochain.

— Charles-Éric Blais-Poulin, La Presse

POSTROMANTIQUE

Symphonie finlandaise

Symphonie no 1 de Sibelius, op. 39
Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain
ATMA Classique
4 étoiles

Yannick Nézet-Séguin dirige la Symphonie no 1 de Jean Sibelius op. 39, exécutée par l’Orchestre Métropolitain (OM) et enregistrée sous étiquette ATMA classique. Composée à la toute fin du XIXsiècle, cette œuvre incarne le postromantisme finlandais, marqué par les musiques russe, allemande ou française de l’époque ayant précédé celle-ci ; on pense notamment à Tchaïkovski (surtout), à Rimski-Korsakov, Wagner, Bruckner, Berlioz... Force est d’observer que l’Orchestre métropolitain poursuit sur la lancée qui l’a mené à un niveau manifestement supérieur depuis sa tournée internationale en 2017. Chacun des quatre mouvements de l’œuvre est superbement exécuté, à partir du solo de clarinette de Simon Aldrich dans le premier mouvement Andante, ma non troppo-Allegro energico, jusqu’au Finale (quasi una fantasia) : Andante-Allegro molto, qui bourgeonne et éclate à la manière d’une irruption collective. L’OM et Nézet-Séguin parviennent à illustrer les grands espaces nordiques évoqués dans la partition, à mettre en valeur l’écriture consacrée aux vents (surtout les bois), à rendre fidèlement la théâtralité des timbres graves, à illustrer les nuances et à magnifier les crescendos. On pourrait discuter de la longueur de cette seule matière au menu de l’album, soit 41 minutes et 6 secondes, et déplorer qu’une seconde œuvre n’ait pas été adjointe au plat de résistance. Mais cela ne diminue en rien la qualité d’exécution et la clarté orchestrale induite par l’OM et son chef.

— Alain Brunet, La Presse

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