Allemagne

Mini-Merkel à la rescousse

Cet automne, l’Union chrétienne-démocrate d’Angela Merkel a connu sa pire performance électorale depuis 1949. Grâce à une alliance avec les sociaux-démocrates, Mme Merkel est toujours au pouvoir, mais commence à planifier sa sortie. Elle vient de désigner sa dauphine : Annegret Kramp-Karrenbauer. Surnommée Mini-Merkel, cette dernière pourrait lui succéder dès 2020. Portrait.

Pourquoi Annegret Kramp-Karrenbauer est-elle considérée comme la dauphine d’Angela Merkel ?

Angela Merkel l’a nommée à la mi-février secrétaire générale de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), soit numéro deux du parti, décision qui a été confirmée à 99 % par les membres du parti. « C’est un plébiscite important », explique Daniel Kirch, qui couvre la politique depuis 10 ans à la Saarbrücker Zeitung, le quotidien le plus important de la Sarre, l’État où Mme Kramp-Karrenbauer a fait toute sa carrière politique. « C’est un résultat encore plus élevé qu’Angela Merkel en 1998. Deux ans après, Merkel est devenue numéro 1 de la CDU. Après 13 ans au pouvoir, Merkel semble devoir passer le flambeau à quelqu’un d’autre. Par ailleurs, le bras droit de Merkel, Peter Altmaier, aussi de la Sarre, vient d’être nommé ministre des Finances et est un grand partisan de Kramp-Karrenbauer. »

Qui est Mme Kramp-Karrenbauer ?

Âgée de 56 ans, cette politologue est active dans la CDU depuis la fin de son adolescence. Elle est depuis 2011 ministre-présidente de son État natal, la Sarre, situé à la frontière de la France et du Luxembourg. « On va maintenant voir si elle est capable de tisser des alliances politiques et de se créer un réseau d’appuis au niveau national », indique Jürgen Falter, politologue de l’Université de Mayence, voisine de la Sarre. « Ç’a été l’une de ses grandes forces en Sarre. » Son surnom de Mini-Merkel (elle est parfois aussi appelée AKK) lui a été donné en raison de sa capacité à recentrer la CDU dans la Sarre, comme Merkel l’a fait au niveau fédéral, et aussi en raison d’un style (cheveux courts, air sérieux, discours pragmatiques) similaire.

En quoi ressemble-t-elle à Mme Merkel et en quoi en diffère-t-elle ?

« Merkel a amené la CDU plus au centre sur le plan économique, notamment avec l’instauration d’un salaire minimum, dit M. Kirch. Kramp-Karrenbauer continue dans cette voie, elle est très moderne sur le plan de la famille. C’est son mari ingénieur qui a interrompu sa carrière pour élever leurs trois enfants. En même temps, elle sait courtiser l’électorat de droite. Elle s’oppose au mariage homosexuel. Et même si elle a appuyé Merkel quand elle a décidé d’accueillir un million de réfugiés en 2015-2016, Kramp-Karrenbauer a aussi été favorable à des mesures proposées par ceux qui craignent l’impact de l’immigration. Elle a décrété que si un réfugié refusait d’être servi par une fonctionnaire parce qu’il préférait un homme, il n’aurait pas droit aux services de l’État. Elle a permis l’utilisation des rayons X pour vérifier l’âge des réfugiés affirmant avoir moins de 18 ans mais qui semblent plus âgés, parce que plusieurs Allemands s’offusquent que des adultes aient droit aux mesures plus généreuses réservées aux réfugiés mineurs. Et elle a interdit aux politiciens turcs de faire campagne dans la Sarre avant le référendum constitutionnel turc en 2017. » (NDLR : Trois pour cent de la population allemande est d’origine turque en raison d’un programme de « travailleurs invités » turcs en Allemagne de l’Ouest dans les années 60.)

Quelle est sa position sur l’aide aux pays de l’Union européenne connaissant des difficultés budgétaires ?

« Kramp-Karrenbauer a appuyé Merkel quand elle a décidé d’aider la Grèce et l’Italie dans leur crise budgétaire, même si c’était une décision très impopulaire chez l’électorat de la CDU, dit M. Kirch. La Sarre est une région très pro-européenne. Schengen, la ville luxembourgeoise qui a donné son nom à la zone où les contrôles douaniers sont abolis en Europe, est à deux pas. En même temps, Kramp-Karrenbauer est sensible aux inquiétudes des Allemands qui craignent que leur dur labeur ne serve à payer les pensions de Méditerranéens qui prennent leur retraite à 60 ans. Elle vient de replacer dans le gouvernement de la Sarre Alexander Funk, un député fédéral CDU qui s’était opposé à l’aide à la Grèce et qui a été puni par Merkel, qui lui a enlevé des responsabilités au Bundestag. »

Mme Kramp-Karrenbauer pourra-t-elle contrer l’attrait d’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti d’extrême droite qui vient d’entrer au Bundestag (le Parlement fédéral) avec 13 % des voix ?

« Elle est aussi pragmatique que Merkel, mais semble plus consciente des symboles, dit Jürgen Falter. Elle ne va pas chasser les réfugiés, mais elle est prête à répondre, avec des mesures qui affecteront directement un petit nombre de réfugiés, aux inquiétudes des Allemands face à l’immigration. » Daniel Kirch cite à titre d’exemple l’interdiction de faire campagne aux politiciens turcs : « De toute façon, ils ne seraient pas venus dans la Sarre, parce que la minorité turque y est très, très petite. Mais ça paraît bien aux yeux des électeurs de l’AfD. »

D’autres politiciens de la Sarre ont-ils déjà eu une carrière nationale ?

Oskar Lafontaine a dirigé la Sarre de 1985 à 1998, puis a failli diriger le principal parti de gauche, les sociaux-démocrates (SPD), avant de perdre face à Gerhard Schröder en 1998 et de fonder Die Linke, un parti d’extrême gauche, en 2007. « Lafontaine a été le politicien le plus brillant de sa génération, mais il n’a pas réussi à percevoir la baisse de popularité des politiques de gauche dans les années 90, dit Jürgen Falter. Il a par contre réussi à ressusciter l’extrême gauche avec Die Linke, qui est très populaire dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Ça a contribué à l’affaiblissement du centre dans la politique allemande. »

Les défis de l’Allemagne

Immigration

Pour éviter que sa population ne chute, l’Allemagne devra attirer 15 millions d’immigrés d’ici 2050, selon un rapport de 2013 de l’Institut de statistique allemand (Destatis). Or, l’intégration d’un million de réfugiés en 2015-2016 a provoqué un ressac identitaire qui a permis au parti d’extrême droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) de devenir le troisième parti avec 13 % des voix.

Femmes

Le taux de participation des femmes au marché du travail a fait un bond important depuis 15 ans, de 62 à 72 %. Mais il s’agit essentiellement de postes à temps partiel et la moitié des femmes qui sont dans cette situation aimeraient travailler à temps plein. Les normes sociales voulant que les femmes s’occupent des enfants en bas âge sont difficiles à contrer.

Allemagne de l’Est

Près de 30 ans après la réunification, les anciens Allemands de l’Est sont toujours deux fois moins riches que ceux de l’Ouest. Cela a provoqué une dépopulation de l’Est, qui atteint 20 % depuis 1990 dans certaines régions. Les difficultés économiques ont gonflé les appuis à l’AfD à l’Est, où ils sont près de deux fois supérieurs (23 %) à la moyenne nationale.

Chine

L’automne dernier, un rapport de l’Institut Montaigne, un groupe de réflexion, soulignait la dépendance de l’Allemagne envers ses exportations de haute technologie vers la Chine. Le tout est mis en péril par un possible ralentissement de la croissance chinoise. En 2016, le total des exportations vers la Chine était de 85 milliards US, permettant à l’Allemagne d’être l’un des seuls pays industrialisés ayant un excédent commercial (20 milliards US) avec l’empire du Milieu.

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