Documentaire

Jean-Marc Barr aux sources du Grand Bleu

Trente ans après la sortie du film, l’acteur, symbole d’une génération, est revenu à Amorgos, l’île où tout a commencé. Il participait à un documentaire sur ces plongeurs de l’extrême pour qui il est l’incarnation ultime de leur rêve.

Un souvenir bien ancré dans l'île d'Amorgos

Au pied du monastère vertigineux, une femme s’effondre en larmes. « Mon mari. Mon mari disparu, vous étiez son idole ! Jacques, le petit Français… Oooh ! j’espère qu’il nous voit de là-haut. » Jean-Marc Barr passe le bras autour de ses épaules en lui souriant. Il ne fait pas semblant. Il lui parle doucement et l’apaise.

Le réalisateur Jérôme Espla sourit derrière sa caméra, attendant qu’on lui rende son acteur. Depuis trois jours déjà, ses plans-séquences de tournage cohabitent avec l’effusion autour du « petit Français ». Car Jean-Marc Barr est de retour à Amorgos. Cette île grecque où furent tournées les scènes fortes du Grand bleu, film culte de Luc Besson. Entre les prises, Jean-Marc se promène avec sa compagne, Stella, et leur fils, Jude. Sa mère, Madeleine, est là aussi et confie devant la chapelle immortalisée dans le film : « C’est amusant que Jean-Marc soit devenu acteur. Il voulait être prêtre. Il aurait été excellent ! Il aime tant les gens. » 

L’artiste n’a pas emmené son fils dans les Cyclades pour lui parler cinéma, célébrité et paillettes. Non, l’héritage à transmettre, c’est le vent, la mer, les poissons grillés et les chocolats glacés. « Jude est déjà un nomade. Il voyage depuis qu’il est dans son berceau et les enfants absorbent plein de choses : les odeurs, les musiques, les lumières. » Épicurien piqué d’une saine curiosité, lorsqu’il va dans un pays, Jean-Marc découvre un peuple, son histoire et ses saveurs. Et grave ses souvenirs sur la pellicule de son Leica usé par le temps : « Ça fait 25 ans qu’il me suit. Je ne m’en sépare jamais ! »

Au détour d’une ruelle blanche, une jeune fille s’approche de Jean-Marc. Elle s’appelle Antigone et le regarde comme un dieu grec. Il mange en famille, entouré des siens. Elle veut un égoportrait. Lui parler, aussi… Il se lève et l’invite à sa table. Dès lors, Antigone le suivra partout, comme un spectre. La patience de cet homme dépasse largement les moins 100 mètres du fond des abysses. Derrière un clin d’œil bienveillant, il confie : « Le monde est un asile dont je suis parfois l’un des infirmiers. Il faut être bienveillant. »

Solitude matinale

7 h 30 du matin. Jean-Marc s’installe dans une solitude matinale comme le font les vieux pêcheurs grecs. Un café à la main. Assis sur une chaise bleue contre le mur blanc du bar Le grand bleu. Il répète, concentré, les kilomètres de texte de sa prochaine pièce de théâtre. Le cinéma, le théâtre, c’est son travail. Pas son vernis. Alors il travaille sans relâche. 

Son répit ne dure pas une heure. Un homme vêtu d’un tee-shirt sérigraphié de l’affiche du Grand bleu passe une fois, puis deux, devant lui. À la troisième il s’arrête devant la table de « Mayol ». Il n’a pas besoin de parler, son tee-shirt le fait pour lui. Dans un sourire, Jean-Marc se lève remplir d’images un nouveau téléphone portable.

16 h. Sous le surplomb lointain de la chapelle du film, la silhouette de Jean-Marc Barr s’enfonce en apnée à la rencontre de la caméra du réalisateur Jérôme Espla. Nous devons onduler dans les profondeurs d’Amorgos pour l’une des séquences. Sa fluidité aquatique est évidente. Dans sa combinaison bleue, derrière son masque, son visage offre un flash-back troublant. Trait pour trait, c’est précisément la même expression mutine que dans le long-métrage de Besson. Comme si, sous les eaux d’Amorgos, le temps s’était arrêté en 1988, figeant l’enfant prodige de cette île. Son île désormais.

« Je veux surtout que mon fils sache que je travaille dur pour rester un “clown” »
— Jean-Marc Barr

Paris Match. Qu’avez-vous ressenti en revenant à Amorgos, sur les traces du personnage qui a fait de vous une star mondiale ?

Jean-Marc Barr. Ça m’a fait plaisir de retrouver cette île et d’y emmener mon petit. J’avais envie qu’il découvre cette lumière et ce vent si particuliers d’ici. Santorin a été sacrifiée au tourisme mais Amorgos n’a pas beaucoup changé. J’y ai retrouvé son visage d’il y a 30 ans.

Vous êtes restés copains avec les autres acteurs du film ?

On s’échange des SMS avec Jean Reno. Il habite à New York alors, parfois, on se croise, tous les deux ou trois ans. Avec Rosanna [Arquette], on s’envoie des e-mails régulièrement et on se voit à Los Angeles. Avec les autres, non. Mais Le grand bleu, c’était il y a 30 ans. On a tous nos carrières, nos vies changent. Les gens l’oublient parfois, et nous figent un peu dans le mythe…

Et Luc Besson ?

Luc est un fort personnage, et je l’admire. Mais parfois, dans la sphère de l’esthétique et dans l’humour, on ne se comprend pas. Je l’aime beaucoup, Luc, je l’admire même vraiment, mais il sacrifie à la juvénilité dans son cinéma. Et c’est dommage. C’est son choix et c’est quelque chose qu’il aime. Après le succès du Grand bleu, les choses ont basculé dans une autre dimension : les grosses productions, énormément d’argent, les questions de pouvoir, et tous ces trucs-là. Or, j’ai toujours détesté le pouvoir. En tout cas, ça ne sera jamais une attache pour moi. Jamais.

Comment avez-vous parlé du Grand bleu à votre fils ?

Je ne vais pas insister sur le sujet. La réaction des gens à mon égard ici, à Amorgos, lui en apprend déjà pas mal… Je veux surtout qu’il sache que je travaille dur pour rester un « clown ». Je suis comédien, donc peut-être pas un modèle pour lui. J’essaie d’être le meilleur père possible, responsable, même si mon travail c’est d’être l’opposé !

Avec le recul, comment expliquez-vous le succès mondial du film ?

Il flottait encore dans l’air un parfum d’innocence. Dans sa facilité à manier le juvénile, Luc Besson a su ouvrir cette porte, avec le personnage de Jacques Mayol, le mystère de ses apnées flirtant avec la mort. Et aussi le plaisir du monde de la mer comme une échappatoire. Le grand bleu, c’est un mélange d’innocence et d’échappatoire. Et ça a très bien fonctionné parce que Luc est un plongeur, passionné. Il a su communiquer, de façon sincère, sur le monde de la mer qu’il connaît.

Continuez-vous à pratiquer l’apnée ?

Pour le film, je m’étais entraîné jusqu’à 35-40 mètres. Aujourd’hui, je me fais des petits plaisirs autour de 10-12 mètres, tranquille. C’est du pré-gériatrique  ! Mais cet été j’ai eu un beau moment en Italie, au pied du Stromboli. Là-bas, la falaise plonge à plus de 1000 mètres à la verticale. Je me suis mis à l’eau, et c’était comme si je volais. Je sentais cette sensation, étrange et brute, que je pouvais partir. Quand tu es apnéiste, tu es en contact avec la mort. Et c’est aussi un appel vers sa propre insignifiance. Être dans ce rapport physique et mental, ça convoque le spirituel et ça calme l’esprit comme il faut.

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