Yémen

« La faim est devenue une arme de guerre »

L'explosion des prix des aliments et la chute draconienne de la devise nationale ont plongé le pays dans la famine.

Alors qu’il voyageait dans le nord-est du Yémen, en septembre dernier, Spencer Osberg a été frappé de voir des manifestants protester chaque jour dans les rues pour dénoncer le manque de nourriture.

Cette région du Yémen est pourtant à l’abri de la guerre qui ravage ce pays depuis quatre ans. Il n’y a pas de villes en état de siège ni de bombardements. Sauf que le Yémen importe 90 % de sa nourriture. Le conflit qui perdure a entraîné une chute de la valeur de sa monnaie. Résultat de ces deux facteurs combinés : les aliments de base sont devenus hors de prix.

Rédacteur en chef au Centre pour les études stratégiques de Sanaa, Spencer Osberg rappelle que la famine qui dévaste le Yémen constitue la pire crise humanitaire de la planète.

« Cette famine ne signifie pas qu’il n’y a plus de nourriture au Yémen, mais plutôt que les gens n’ont pas assez d’argent pour en acheter. »

Il donne l’exemple d’un Yéménite qui avait réussi à trouver de l’argent pour acheter du blé. « Il s’est couché le soir et le lendemain, son argent ne valait plus rien. »

La hausse des prix alimentaires est aussi la conséquence des interdictions imposées par l’Arabie saoudite, qui combat les rebelles houthis au Yémen, à l’entrée d’une trentaine d’aliments, dont plusieurs produits laitiers, précise Farea Al-Muslimi, qui est le fondateur du Centre d’études stratégique de Sanaa.

De leur côté, les rebelles houthis, musulmans chiites soutenus par l’Iran, ont eux aussi contribué à la famine, en bloquant le passage des marchandises et en imposant un long siège contre Taëz, la troisième ville du pays en importance.

« Au Yémen, la faim est devenue une arme de guerre », dénonce Farea Al-Muslimi.

En 2016, en déménageant le siège de la banque centrale du Yémen de la capitale, Sanaa, vers Aden, où le gouvernement avait fui sous la poussée des rebelles avant de se réfugier en Arabie saoudite, les dirigeants yéménites ont contribué à l’écroulement de l’économie nationale.

« C’était la dernière institution nationale qui fonctionnait encore au Yémen. » — Spencer Osberg

Depuis deux ans et demi, la banque centrale n’est plus reliée au réseau financier international. Elle ne peut pas recevoir d’argent de l’étranger. Et elle ne peut pas non plus distribuer d’argent à travers le pays.

Résultat : plus de 1 million d’employés, dont dépendent 6 millions de Yéménites, n’ont pas reçu de salaire depuis plus de deux ans.

Blocus, encerclements, effondrement de la devise nationale, chômage astronomique et explosion des prix : autant de facteurs ayant contribué à éprouver le Yémen, où 14 des 28 millions d’habitants sont aujourd’hui à risque de famine. C’est un Yéménite sur deux.

La crise menace surtout les zones sous contrôle rebelle, où les infrastructures civiles sont ciblées par les bombes, et où vit 85 % de la population du pays, précisent les deux experts qui étaient de passage à Montréal jeudi à l’invitation de l’Institut montréalais d’études sur les génocides et les droits humains, de l’Université Concordia.

La guerre qui dévaste ce pays de la péninsule arabique a débuté dans la foulée des printemps arabes qui ont incité des houthis à joindre les protestations contre l’ancien président Ali Abdallah Saleh.

En 2012, celui-ci cède le pouvoir à son vice-président Abd-Rabbo Mansour Hadi.

Des négociations politiques achoppent et les houthis, soutenus par l’Iran, prennent contrôle de Sanaa en 2014. Dès 2015, l’Arabie saoudite, aidée par une coalition militaire arabe, lance une offensive contre les rebelles.

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Éclipsé par la guerre en Syrie, le conflit yéménite s’est longtemps déroulé dans l’indifférence mondiale, ont souligné les deux experts.

Si ce conflit est longtemps resté invisible, c’est que malgré l’intensité de la crise, les Yéménites n’ont pas fui massivement leur pays.

« Personne n’a payé le prix de cette guerre à part les Yéménites eux-mêmes, personne n’a vu l’ombre d’un réfugié », résume Farea Al-Muslimi.

Pourquoi donc les Yéménites affamés n’ont-ils pas pris la route de l’exil ? « Parce qu’ils n’ont nulle part où fuir », résume Farea Al-Muslimi.

La frontière avec l’Arabie saoudite est fortifiée et infranchissable. Quant à l’Érythrée et l’Éthiopie, séparée du Yémen par la mer Rouge, ils connaissent leurs propres conflits et produisent leurs propres vagues de réfugiés – qui cherchent à se mettre à l’abri notamment… au Yémen.

Combats meurtriers dans la ville portuaire de Hodeida

Les combats dans la ville stratégique de Hodeida, dans l’ouest du Yémen, ont été particulièrement meurtriers hier, avec une forte résistance des rebelles Houthis tentant par tous les moyens de ralentir la progression des forces progouvernementales. Point d’entrée des trois quarts des importations et de l’aide internationale dans un pays menacé par la famine, la ville portuaire de Hodeida est sous contrôle des rebelles depuis 2014. Les forces fidèles au président Abd Rabbo Mansour Hadi, appuyées militairement par les alliés saoudiens et émiratis, tentent de la reconquérir depuis juin. Pour la première fois jeudi, les troupes loyalistes, soutenues par les raids de l’aviation saoudienne, sont entrées dans la cité où elles ont progressé de quelques kilomètres à partir du sud et de l’est en direction du port. En riposte, les rebelles Houthis, dont le chef a promis que ses hommes combattraient jusqu’au bout, ont intensifié leurs contre-attaques pour ralentir leur avancée.

— Agence France-Presse

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