PRESTATION CANADIENNE D’URGENCE

UNE MANNE POUR LES FRAUDEURS

Les corps policiers du Québec ont reçu des dizaines de plaintes.

Des arnaqueurs profitent de la détresse économique des Québécois pour recevoir à leur place la Prestation canadienne d’urgence (PCU), selon un stratagème d’une simplicité déconcertante.

Les corps de police du Québec ont en effet reçu jusqu’à maintenant des dizaines de plaintes pour des fraudes liées à la PCU versée par Ottawa pour aider temporairement les particuliers qui ne peuvent travailler en raison de la pandémie de COVID-19.

Selon des informations non confirmées, le nombre de plaintes pourrait toutefois être beaucoup plus élevé au Québec et au Canada, et celles-ci représenteraient déjà des pertes de plusieurs millions de dollars.

Selon nos sources, le nombre de fraudes ne cesse d’augmenter, si bien que les corps de police québécois se concertent pour désigner une organisation policière ou un organisme vers lequel toutes les plaintes pourraient être acheminées, et qui pourrait diriger l’enquête.

Au Service de police de la Ville de Québec, on a confirmé à La Presse avoir reçu une dizaine de plaintes jusqu’à maintenant, depuis le 29 avril.

Le mode opératoire est sensiblement le même dans tous les cas. Une personne se fait voler son identité et un fraudeur se sert de celle-ci pour faire une demande de PCU en ligne. Simultanément, il utilise la même identité volée pour ouvrir un compte frauduleux dans une banque virtuelle. La PCU est ensuite déposée dans ce compte et le fraudeur retire l’argent. Ce n’est que lorsqu’elle réclame elle-même la PCU et qu’elle se voit répondre par le gouvernement du Canada qu’elle l’a déjà reçue que la personne dont l’identité a été volée se rend compte de l’arnaque.

« On enquête sur ces plaintes, mais il y a également des discussions entre corps de police pour savoir comment tout ça va s’orchestrer. Nous sommes en pourparlers avec nos partenaires pour savoir qui va coordonner les enquêtes au provincial », a déclaré à La Presse une porte-parole de la Ville de Québec pour la police, Marie-Claude Brousseau.

Meneur recherché

Qui pourrait coordonner les enquêtes au Québec ? La GRC ? L’Agence du revenu du Canada ? La Sûreté du Québec ? À la SQ, on nous a confirmé avoir reçu des plaintes, sans toutefois nous en révéler le nombre. La SQ signale toutes les plaintes qu’elle reçoit à Service Canada – qui gère la PCU avec l’Agence du revenu du Canada – « pour éviter que, si des versements frauduleux ont été effectués une ou deux fois, il n’y en ait pas une troisième fois », nous a dit un porte-parole du corps de police.

La Presse a aussi communiqué avec le Service de police de la Ville de Montréal, mais on nous a laconiquement répondu, sans donner de chiffre, que toutes les plaintes étaient signalées à Service Canada.

« Depuis le 19 février, le Service de police de l’agglomération de Longueuil comptabilise 141 plaintes en matière de fraude et depuis le 25 mars, un total de 26 plaintes en matière de vol d’identité. Il s’agit des statistiques en matière de fraude et de vol d’identité tous modes opératoires confondus. Donc elles [ne sont pas toutes liées] au contexte de la COVID », a répondu la police de Longueuil à une demande de La Presse portant sur les fraudes liées à la PCU.

Depuis le 8 mai, la police de Laval a reçu cinq plaintes pour vol d’identité et fraude liés à la PCU, dont deux depuis mardi dernier. Dans deux cas, les plaignants ont reçu dans leur compte bancaire la Prestation canadienne d’urgence sans en avoir fait la demande, et dans les trois autres cas, ils ont été avisés par leur institution financière qu’un compte avait été ouvert à leur nom ou que des changements avaient été effectués à leur compte de banque, sans qu’ils en aient fait la demande, et que la PCU avait été déposée dans ces comptes.

« Ces dossiers sont en cours d’enquête. Nous avons des échanges d’information avec les autres corps de police de la Rive-Nord et si nous constatons qu’il y a des recoupements, des enquêtes communes pourraient être effectuées avec d’autres villes. Mais nous n’en sommes pas encore là », a déclaré à La Presse la porte-parole de la police de Laval, Évelyne Boudreau.

Encore les fuites de données majeures ?

Le gouvernement fédéral verse 500 $ par semaine aux prestataires de la PCU, pour un maximum de 16 semaines.

Pour en bénéficier, il faut fournir ses coordonnées et son numéro d’assurance sociale, ainsi qu’un numéro de compte en banque pour déposer l’argent, mais il n’est pas obligatoire de fournir des preuves documentaires de son identité et de son historique d’emploi avec la demande initiale. Le gouvernement précise que les prestataires pourraient se voir demander des documents additionnels éventuellement, pour vérifier leur admissibilité.

En point de presse la semaine dernière, le premier ministre Justin Trudeau a dit que des mesures seraient prises pour contrer les fraudes, mais que la priorité avait été de donner rapidement accès au programme.

« Si on avait instauré un système qui exigeait une vérification complète du dossier de chaque personne, il y aurait des millions de personnes qui attendraient de recevoir la Prestation canadienne d’urgence. »

— Justin Trudeau, la semaine dernière

Desjardins, Revenu Québec, les enseignants : il y a eu beaucoup de fuites importantes de données personnelles au cours des deux dernières années et les experts n’excluent pas que ces données aient pu circuler sur le web clandestin, et soient utilisées pour les fraudes liées à la PCU.

« On entend des rumeurs selon lesquelles des données qui ont fuité au Canada auraient servi à faire des demandes frauduleuses de PCU. La vulnérabilité tiendrait à des personnes qui n’ont pas déjà enregistré des numéros de compte pour des dépôts directs auprès du gouvernement fédéral, mais ça serait à éclaircir. Il est trop tôt pour voir clair là-dedans, notamment en raison de la vitesse avec laquelle le programme a été lancé. S’il est vrai que les données des fuites majeures ont servi à des obtentions illégales de PCU, malheureusement beaucoup de gens s’en rendront compte seulement à l’hiver ou au printemps 2021, lorsqu’ils feront leur déclaration de revenus », explique Jonathan Légaré, de la firme de renseignement Groupe Vidocq.

Ce dernier croit également que les comptes frauduleux ont surtout été ouverts dans des banques moins crédibles ou reconnues.

« Mort de rire »

« Le problème est du côté de certaines banques, qui n’effectuent pas assez de filtrage, mais il est surtout gouvernemental. Actuellement, le gouvernement approuve les demandes à la pelletée et ne regarde pas, par exemple, comment il se fait qu’il y a soudainement beaucoup d’ouvertures de compte dans une institution financière en particulier. Le gouvernement approuve et dit : “On récupérera l’argent et on ira chercher le fraudeur après.” Mais la police ne pourra pas retrouver le fraudeur, car il utilise les données d’une vraie victime. La police va se rendre à un numéro IP et ça va s’arrêter là », a dit à La Presse un expert en sécurité bancaire qui a requis l’anonymat, car il n’est pas autorisé à parler aux médias.

« Crois-tu que la police va faire de grosses enquêtes là-dessus ? La réponse est non. Si j’étais un fraudeur actuellement, je serais mort de rire. »

— Un expert en sécurité bancaire

Rappelant que seulement 10 % des fraudes bancaires sont signalées, l’expert pense que le montant total des arnaques pourrait être beaucoup plus important que le chiffre qui sera éventuellement annoncé.

Et comme si cela n’était pas assez…

Selon nos informations, la PCU cause aussi d’autres maux de tête au gouvernement Trudeau, notamment à la ministre du Revenu national, Diane Lebouthillier.

En effet, des sources gouvernementales ont confirmé à La Presse que des prestataires d’aide sociale du Québec et d’ailleurs au pays avaient soumis des demandes à l’Agence du revenu du Canada (ARC) et obtenu un dépôt du montant mensuel de la PCU même si cette mesure d’aide est destinée aux travailleurs qui ont touché un salaire d’au moins 5000 $ en 2019 et qui ne peuvent trouver un emploi à cause de la COVID-19.

Pour l’heure, les autorités canadiennes ne peuvent dire le nombre exact de ces prestataires qui ont ainsi reçu les 2000 $ par mois de la PCU jusqu’ici. Et l’ARC n’a pas l’intention d’entreprendre des démarches pour récupérer cet argent. L’ARC s’en remet aux provinces, qui sont responsables de la gestion des programmes d’aide sociale, pour déterminer si l’équivalent de la PCU sera retranché des prestations d’aide sociale de ceux qui l’auraient obtenue sans y avoir droit.

« Ce sera à chaque province de déterminer si elles coupent ou non dans les montants de prestations d’aide sociale », a indiqué une source gouvernementale, qui a requis l’anonymat parce qu’elle n’était pas autorisée à parler publiquement de ce dossier.

En règle générale, on évalue au sein de l’appareil gouvernemental qu’environ 1 % des réclamations faites dans le cadre des programmes gouvernementaux est de nature frauduleuse. Le gouvernement Trudeau estime que la PCU coûtera 27 milliards au fisc. On anticipe donc des fraudes potentielles de 270 millions liées à la PCU.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, ou écrivez à drenaud@lapresse.ca.

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