Amérique latine

Le Brésil en campagne électorale, et en crise

Les Brésiliens sont appelés aux urnes le 7 octobre pour choisir un nouveau président, alors que leur pays traverse une profonde crise démocratique susceptible de faire le jeu de l’extrême droite.

L’ex-président Luiz Inácio Lula da Silva, qui purge une peine de prison de 12 ans pour une affaire de corruption, s’est résigné cette semaine à confirmer qu’il ne serait pas le candidat du Parti des travailleurs (PT), ouvrant tout grand le jeu politique.

L’inéligibilité de l’ancien chef d’État, qui était de loin le plus populaire dans les sondages, place le controversé Jair Bolsonaro en tête des intentions de vote pour le premier tour.

Cet ex-militaire, nostalgique de la période durant laquelle le pays d’Amérique du Sud était soumis à une dictature militaire, se pose comme un candidat antisystème et anticorruption.

L’homme de 63 ans, qui multiplie les saillies racistes et homophobes, revient souvent sur la question de la sécurité et promet de venir à bout de la violence qui secoue le pays en recourant à la manière forte.

Il promet notamment de donner plus de latitude aux forces de l’ordre pour ouvrir le feu, alors que le nombre de personnes tuées dans des affrontements avec la police atteint déjà des sommets.

« Il est difficile de penser à une ligne plus dure que celle qui est déjà suivie par les autorités », relève Jean Daudelin, un spécialiste du Brésil rattaché à l’Université Carleton, en évoquant la décision de l’État de déployer l’armée dans les rues de Rio de Janeiro.

Appuis insuffisants

M. Daudelin juge par ailleurs peu crédibles les promesses de purge anticorruption du candidat, qui siège depuis des décennies au Congrès, où de nombreux élus sont touchés par le scandale de corruption lié au géant pétrolier Petrobras.

« Il est à peu près certain qu’il va se retrouver au deuxième tour, mais je ne vois pas comment il pourrait gagner. »

— Jean Daudelin

James Green, un spécialiste du Brésil rattaché à l’Université Brown, au Rhode Island, pense aussi que le soutien populaire à l’ancien militaire, qui tourne actuellement autour de 24 %, apparaît insuffisant pour lui permettre de remporter la mise au second tour face à un candidat de gauche.

L’agression au couteau qu’il a subie en pleine campagne de la part d’un illuminé disant agir sur l’« ordre de Dieu » a ajouté quelques points de pourcentage à ses appuis, mais ne semble pas devoir changer radicalement la donne.

Il n’en demeure pas moins extrêmement préoccupant, souligne M. Green, qu’un candidat d’extrême droite « semi-fasciste » ait réussi à s’imposer dans le scrutin en jouant sur les peurs d’une partie de la population.

Bruno Carvalho, un spécialiste de l’Amérique latine rattaché à l’Université Harvard, prévient dans une récente analyse que le candidat « a déjà eu un impact important » sur la vie politique brésilienne, puisque sa présence dans la course a « légitimé des positions extrémistes et poussé le centre vers la droite ».

Jair Bolsonaro, dit-il, est un « démagogue mal informé » qui offre à la population des solutions simplistes leur permettant d’évacuer leurs propres responsabilités dans la crise.

Le politicien, selon M. Carvalho, tire profit du fait que la gauche et la classe politique traditionnelle dans son ensemble peinent à « présenter des visions viables pour l’avenir » sur fond de crise économique et politique.

Jean Daudelin note que le candidat d’extrême droite pourrait « paradoxalement » être le sauveur de la gauche puisqu’il s’impose à droite pour le second tour sans pouvoir véritablement remporter la mise.

Parti des travailleurs

Le sort du nouveau candidat du Parti des travailleurs, Fernando Haddad, un ancien ministre bien moins charismatique que Luiz Inácio Lula da Silva, dépendra de sa capacité à récupérer les appuis de l’ancien président. Ce n’est pas automatique, prévient M. Carvalho, puisqu’une partie du soutien accordé à l’ex-homme d’État est « plus personnelle qu’idéologique ».

« C’est quasiment suicidaire pour le PT d’avoir attendu aussi tardivement pour confirmer qu’il serait le candidat du parti. »

— Jean Daudelin, qui n’écarte pas une possible présence au second tour du candidat de centre gauche Ciro Gomes, à la place de Fernando Haddad

James Green pense que le PT aura fort à faire, si son candidat remporte l’élection présidentielle, pour constituer un gouvernement stable, puisqu’il devra s’allier avec d’autres formations qui l’ont « poignardé » dans le dos pour précipiter en 2016 la chute de l’ex-présidente Dilma Rousseff.

Il faudra aussi composer avec le risque d’une reprise en main militaire du pays, que laissent planer Jair Bolsonaro et son colistier, le général de réserve Antônio Hamilton Mourão. Ce dernier avait prévenu l’année dernière que l’armée pourrait « imposer une solution » si la situation politique du pays continuait à se détériorer.

M. Carvalho pense qu’un coup d’État demeure improbable, mais qu’il n’est pas possible d’écarter cette hypothèse. « La transition de la dictature militaire à la démocratie au Brésil s’est faite sans que les responsables des crimes commis par le pouvoir aient été punis. Nous continuons de payer le prix pour cette impunité », dit-il.

Jean Daudelin ne pense pas non plus qu’un putsch soit imminent. « L’armée n’est pas intéressée à aller se mettre les pieds dans les plats », affirme-t-il en évoquant les graves difficultés économiques et politiques que connaît le pays.

Jair Bolsonaro : des polémiques en série

2003

Jair Bolsonaro a déclaré à une députée du Parti des travailleurs qu’il ne la « violerait jamais parce qu’elle ne le mérite pas ».

2011

Il a déclaré à la revue Playboy qu’il ne pourrait jamais aimer un fils homosexuel. « Je préférerais qu’il meure », a-t-il noté.

2016

Lors de la procédure de destitution ciblant Dilma Rousseff, il a dédié son vote au colonel qui avait torturé la politicienne durant sa détention sous la dictature militaire.

Source : Reuters

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