Chronique

L’espoir de Lucy

Il était 5 h 55 le matin du 20 mars quand des agents des Services frontaliers canadiens se sont présentés à sa porte. Ils étaient là pour l’arrêter. Lucy Granados, mère guatémaltèque sans statut de 41 ans, qui gagne sa vie en faisant des ménages dans un hôtel, était affolée. Prise de panique, elle s’est dirigée vers son balcon, en robe de chambre et en sandales. Dehors, il faisait - 10 °C. Où pouvait-elle bien aller dans ce froid ?

Ce matin-là, Lucy Granados a donc été arrêtée. Neuf ans après avoir fui le Guatemala dans l’espoir d’une vie meilleure pour sa famille. Une arrestation traumatisante et humiliante où, raconte-t-elle, on a fait preuve avec elle d’une force abusive. « Je ne suis pas une criminelle. Je suis une personne tranquille. Je veux juste que le ministre de l’Immigration me donne la chance de faire entendre ma demande humanitaire pour régulariser mon statut », dit-elle en essuyant ses larmes.

J’ai rencontré Lucy hier après-midi au Centre de surveillance de l’immigration à Laval. J’y accompagnais Alonso Gamarra et Mary Foster, de Solidarité sans frontières, qui étaient venus lui apporter des cartes de téléphone et lui rappeler qu’elle n’était pas seule.

En principe, Lucy doit être expulsée du pays vendredi. Mais autour d’elle, des militants des droits de la personne remuent ciel et terre pour que cette mère chef de famille monoparentale obtienne un sursis. Et un peu de dignité.

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Le centre de détention où Lucy est enfermée est entouré de barbelés. Dehors, des flocons d’avril nous rappellent que le printemps n’est là qu’en théorie. Lucy, les traits tirés, le regard empli de tristesse, passera presque toute l’entrevue à pleurer.

Lorsque je lui demande comme elle se sent, à trois jours de sa date de renvoi, ses yeux s’embuent. Des larmes coulent sur ses joues. Elle a du mal à prononcer un seul mot. « Je suis très stressée », finira-t-elle par dire, la gorge nouée.

Elle peine à dormir, même avec les somnifères prescrits par le médecin. « Je me réveille et je pense à mon arrestation. » Elle a eu l’impression qu’on la traitait comme une criminelle. Elle repense à l’agent qui, dit-elle, lui a arraché son téléphone des mains alors qu’elle voulait appeler à l’aide son amie Mary. « Il m’a fait tomber par terre. Il a mis son genou sur moi, il m’a tordu la main vers l’arrière. » Elle a toujours du mal à bouger son bras gauche. À l’arrière du cou, elle avait une ecchymose, encore bien visible cinq jours après son arrestation, indique un rapport médical du CUSM. Des proches, indignés par le traitement qui lui a été infligé, entendent déposer une plainte contre l’Agence des services frontaliers à la Commission canadienne des droits de la personne.

L’état de santé de Lucy a nécessité deux hospitalisations d’urgence depuis son arrestation. Le 26 mars, lorsqu’on lui a annoncé qu’elle serait expulsée du pays le lendemain, la mère de famille a eu l’impression que sa vie s’effondrait. Elle a perdu connaissance. « J’ai commencé à voir flou et à trembler. Et après, je ne sais pas ce qui est arrivé. Je me suis réveillée à l’hôpital avec des trucs attachés sur mon bras et les pieds menottés. »

Une lettre envoyée au gouvernement canadien par la Dre Nazila Bettache, médecin interniste du CHUM, où Lucy a été transportée d’urgence, indique que son état de santé est inquiétant et qu’il serait dangereux pour elle de voyager. La Dre Bettache déplore « le manque de dignité et d’empathie dans la manière dont elle a été traitée ». Elle se dit très inquiète que Lucy Granados se voie imposer « des conditions de détention aussi drastiques, associées à un niveau élevé d’anxiété, et doublés de la crainte constante d’une déportation imminente ». Un haut niveau de stress pourrait avoir un impact sur sa santé, écrit-elle. Elle exhorte le ministre de l’Immigration Ahmed Hussen à faire preuve d’humanité pour que Mme Granados puisse obtenir un sursis de renvoi. Une évaluation psychiatrique indique par ailleurs que l’état de détresse et de vulnérabilité dans lequel elle se trouve est inquiétant et la rend inapte à voyager.

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Des larmes coulent encore sur les joues de Lucy quand je lui demande de me raconter dans quelles circonstances elle a quitté le Guatemala. Elle repense à sa longue traversée du désert pour arriver jusqu’ici et y déposer une demande d’asile. Elle n’avait pas le choix, dit-elle. Elle avait reçu des menaces de gangs criminels. « Ils exigeaient que je leur donne tout l’argent que je gagnais. » Elle a placé ses trois enfants à l’abri avec sa mère. « Je voulais un meilleur avenir pour eux. » Sa fille aînée avait 11 ans. 

Un soir, Lucy lui a dit : « Ma fille, je vais partir aux États-Unis. C’est pour votre bien. » Elle la revoit crier : « Non ! Non ! » Sa fille savait que des gens qui partaient comme ça parfois ne revenaient jamais.

Lucy avait dit à sa propre mère : « Si j’arrive aux États-Unis, merci à Dieu. Si je n’y arrive pas et que vous n’avez plus de nouvelles, sachez que je suis morte dans le désert. »

Le lendemain à l’aube, elle est partie. Ses jeunes fils dormaient. Mais sa fille s’est réveillée. « Elle me disait : “Maman ! Maman ! Reviens !” »

La peur au ventre, Lucy s’est rendue à la frontière mexicaine. Elle a pris un train de marchandises pour traverser le Mexique. Elle a marché dans le désert jusqu’à la frontière des États-Unis, terrorisée. Lorsqu’elle a finalement franchi la frontière canadienne, elle a déposé une demande d’asile. Et elle s’est débrouillée pour travailler et envoyer de l’argent à sa famille, en attendant que tout le monde, un jour, puisse être réuni ici.

Mais ce jour ne vint pas. Le 11 juillet 2011, la demande de statut de réfugié de Lucy a été refusée. « On m’a dit que je n’avais pas assez de preuves. »

Depuis, Lucy a traversé un autre désert, bureaucratique, cette fois. Elle a tenté en vain de régulariser sa situation. Elle s’est jointe au Collectif des femmes sans statut de Montréal, né de l’espoir suscité par l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau, qui promettait d’être plus accueillant. En novembre 2015, le Collectif a envoyé une lettre au premier ministre. « Nous, femmes et mères sans statut, qui vivons et travaillons dans l’ombre, invisibles et exclues, nous interpellons l’opinion publique, ensemble, pour la première fois. »

« Nous vivons dans la précarité à cause de notre statut d’immigrantes. Ce statut précaire menace notre sécurité, notre liberté en tant que femmes, nos droits en tant que travailleuses, et notre vie de famille. De nombreuses manières, notre futur et nos rêves sont bloqués. »

Rappelant que ces femmes comptent parmi les personnes les plus exploitées dans la société, qu’elles nettoient des maisons, sont serveuses dans des restaurants, travaillent à la chaîne et contribuent à la richesse du pays, le collectif demandait au gouvernement de se prononcer sur la question de la régularisation des sans-statut. « Le collectif n’a jamais eu de réponse », souligne Mary Foster.

En septembre 2017, Lucy a déposé une demande de résidence permanente pour considérations d’ordre humanitaire. « Si j’avais su que je pouvais faire une demande humanitaire avant, je l’aurais fait », dit-elle.

Elle supplie les autorités canadiennes de faire preuve d’humanité et de compassion. « Tout ce que je veux, c’est travailler et offrir une meilleure vie à mes enfants. »

Ce qui lui donne de l’espoir, c’est de voir des gens manifester pour qu’elle obtienne justice. Elle sourit en me racontant qu’elle a pu voir des images de l’une de ces manifestations à la télé du centre de détention. Ce sera le seul sourire arraché à son récit entrecoupé de sanglots.

Sa demande de sursis et celle de toutes les femmes sans statut dans la même situation seront-elles entendues par Ottawa ? Au moment d’écrire ces lignes, je n’avais aucune réponse du bureau du ministre fédéral de l’Immigration Ahmed Hassan.

Pendant ce temps, dans un centre de détention de Laval, sous une neige d’avril, une femme sans statut s’accroche à l’espoir.

Réplique de l’Agence des services frontaliers du Canada

On allègue que Mme Granados aurait reçu des mauvais traitements lors de son arrestation. Que répond l’ASFC ?

« Nous ne pouvons pas révéler les détails qui sont dans un dossier, mais nous pouvons vous dire que l’information que nous avons à ce sujet ne correspond pas à la vôtre.

« Nous soulignons que l’ASFC s’engage à nourrir une culture axée sur ses valeurs et principes d’éthique ainsi que ceux de la fonction publique du Canada, de façon à ce que tous ses employés affichent un comportement qui soutient l’intégrité de ses programmes et effectuent leurs activités quotidiennes avec professionnalisme.

« Les agents de l’ASFC sont responsables d’agir en tout temps d’une manière professionnelle et conforme au Code de valeurs et d’éthique du secteur public et au code de conduite de l’ASFC. »

Comment l’ASFC peut-elle renvoyer une personne alors qu’elle est malade ?

« Lorsqu’une personne concernée par un renvoi a des problèmes médicaux, les agents de l’ASFC consultent des professionnels de la santé et s’appuient sur leur expertise pour établir et décider de la marche à suivre quant au renvoi. L’ASFC ne fait pas d’intervention pouvant interférer avec les soins de santé que reçoit un individu. »

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